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Religion et identité: « ÉCR » dix ans plus tard

Photo: Pixabay (Hermann - CC)
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Un texte de Pierre Cardinal, directeur de la revue En son Nom – Vie consacrée aujourd’hui

Un long chapitre a été tourné le 19 mars dernier, alors que la Cour suprême rendait une décision favorable au Collège Loyola dans la cause qui l’opposait au Gouvernement du Québec. L’institution privée anglophone réclamait le droit d’enseigner le cours Éthique et culture religieuse dans une perspective catholique. C’est en 2005 qu’avait été annoncée la mise en place d’un cours axé sur l’enseignement culturel des religions doublé d’un volet éthique. Dix ans plus tard, retour sur un débat où se mêlent religion et identité.

En 2008, le programme Éthique et culture religieuse (ci-après ÉCR) entre en vigueur et remplace l’ancien régime d’options, qui offrait le choix entre l’enseignement religieux – catholique ou protestant – et l’enseignement moral. Pour comprendre les visées et la nature du nouveau programme, il faut remonter en 1999, lorsque le Groupe de travail ministériel sur la place de la religion à l’école, présidé par Jean-Pierre Proulx, dépose son rapport.

Un peu d’histoire : le rapport Proulx

Le rapport Proulx – de son vrai nom Laïcité et religion : Perspective nouvelle pour l’école québécoise – est le document phare d’où les orientations du programme ÉCR tirent leur base argumentaire et leur justification. Ce document proposait de mettre de l’avant un enseignement culturel des religions. Le comité chargé de définir quelles seraient les principales caractéristiques d’un tel cours privilégiait une approche de la religion que l’on pourrait qualifier de technique.

Le développement spirituel ne devait pas, selon le comité, faire partie d’un enseignement culturel des religions. Le rapport recommandait de confier ce volet à un service d’animation de la vie religieuse (1).

Jean-François Roussel, professeur à l’Université de Montréal, observait alors que « dans son évaluation de diverses formules d’enseignement culturel des religions au Canada et ailleurs, [l’étude] finit invariablement par écarter chacune d’entre elles, parce qu’on y rencontre sous une forme ou une autre un objectif d’éveil spirituel » (2).

Enfin, on parlait déjà à cette époque d’éducation à la citoyenneté. En 2004, le Comité des affaires religieuses ajoutera ce volet à l’enseignement culturel des religions, ce qui allait cimenter les éléments du nouveau programme (3).

Le programme ÉCR cristallise la vision préconisée dans le rapport Proulx, en adoptant une approche axée sur une mise en rapport de phénomènes religieux apparentés, comme les mythes, les récits et les rites, que l’on rencontre dans différentes traditions (4). Dans une perspective d’éducation à la citoyenneté, le programme ÉCR devait être enseigné autant à l’école privée qu’à l’école publique, du jamais vu en Occident. C’est cet aspect que vient d’invalider la Cour suprême, en reconnaissant au Collège Loyola le droit d’enseigner un programme équivalent dans la perspective religieuse de l’institution qui est catholique.

Les premières inquiétudes

En 2005, l’annonce d’un tel programme avait suscité un concert d’éloges dans la société civile. Tout débat était, pour ainsi dire, impossible, et toute critique, par le fait même, irrecevable. Le rapport Proulx était considéré comme une bible (5).

Même dans les milieux directement concernés par la transmission de la foi, il était difficile de soulever la question sans créer un malaise.

Ce n’est que plus tard que des voix discordantes ont commencé à se faire entendre, notamment pour dénoncer le penchant multiculturaliste du nouveau programme (6). Même dans les milieux directement concernés par la transmission de la foi, il était difficile de soulever la question sans créer un malaise.

En dépit de la situation, des parents ont osé contester l’approche et le contenu du nouveau programme. Pour faire court, l’approche trahit une conception de la religion qui est celle des sciences humaines : la croyance en Dieu y est conçue comme un phénomène sociohistorique et les traditions religieuses comme des manifestations organisées de ce phénomène. Quant au contenu du programme, il risquerait d’interférer avec le parcours sacramentel des enfants. De fait, le cours les expose très tôt à plusieurs traditions, avant qu’ils n’aient eu le temps d’acquérir leur propre identité religieuse.

D’autres ont préféré adopter une posture d’ « ouverture critique » à l’endroit du programme ÉCR, essayant d’en tirer le meilleur parti possible. Dans une volonté d’être en phase avec le courant dominant, ce fut aussi l’attitude préconisée par le clergé en général. Les préoccupations manifestées par l’Assemblée des évêques catholiques du Québec, un an après l’implantation du programme, n’allaient cependant pas être prises en compte par le ministère de l’Éducation.

L’impact du programme ÉCR sur la société déborde cependant les questions que l’on associe spontanément à l’éducation de la foi. Sa perspective est plus large et touche à la notion d’identité, envisagée dans les liens qu’elle entretient encore avec la tradition. La philosophie mise de l’avant dans l’élaboration du nouveau programme dénote un profond changement dans notre rapport à la religion et aux valeurs chrétiennes qui ont forgé notre société.

Une tradition encore signifiante

Avant l’entrée en vigueur du nouveau cours, 80% des parents choisissaient encore l’enseignement religieux pour leurs enfants fréquentant l’école primaire. Bien sûr, pour la plupart de ces parents, ce choix – ce réflexe pourrait-on dire – n’était pas tellement motivé par une volonté clairement affirmée de transmettre la foi. Il révélait tout de même un attachement bien réel à la tradition chrétienne, et ils souhaitaient que leurs enfants puissent y trouver quelques référents spirituels, ou à tout le moins, se représenter cette tradition à partir d’un enseignement qui atteste encore cette filiation de pensée.

Le nouveau programme poursuit un objectif qui est diamétralement opposé. L’objectif premier du cours, l’éducation à la citoyenneté, avait précisément pour but d’amener l’élève à connaitre, dès son entrée à l’école, une pluralité de traditions religieuses, ce qui reflète le portrait démographique des grandes villes. Placer ainsi les identités en dialogue devait permettre d’évacuer les préjugés, de façon à prévenir, en amont, les manifestations d’intolérance. Ce raisonnement reposait, bien entendu, sur des présupposés contestables quant au message véhiculé par les grandes traditions religieuses, mais était parfaitement cohérent avec une certaine conception de l’identité civique.

À vouloir autant promouvoir la diversité, on risque l’atomisation dont la conséquence sera à terme, une nouvelle sorte d’uniformité.

Cette façon d’anticiper un plus grand pluralisme, un « pluralisme absolu » pourrait-on dire, a pour effet de précipiter la perte d’influence que l’héritage canadien-français pouvait encore exercer sur une société en mutation. Que pourront alors apporter ces futurs adultes au dialogue tant souhaité, si la chance ne leur est pas donnée d’approfondir un temps leur propre héritage ?

À vouloir autant promouvoir la diversité, on risque l’atomisation dont la conséquence sera à terme, une nouvelle sorte d’uniformité.

Car c’est bien d’identité dont il s’agit. Devant la multiplicité des appartenances, le cours ÉCR contribuera, de l’aveu même des concepteurs, à faire émerger une nouvelle identité. C’est ainsi qu’avec le retrait de tout caractère confessionnel à l’école, il fallait que disparaisse aussi la notion d’identité liée à ce terreau de valeurs chrétiennes (7).

Au-delà des préoccupations relatives à la transmission de la foi, c’est plus globalement dans sa dimension idéologique que le nouveau programme a suscité le mécontentement et la méfiance des parents.

Une vision encore à définir

Voici donc, esquissé rapidement, l’arrière-plan de la victoire du Collège Loyola, dix ans après l’annonce de la création du programme ÉCR (8). La possibilité que, dorénavant, toutes les institutions privées de nature confessionnelle puissent offrir un programme équivalent qui respecte leur tradition religieuse constitue en soi une brèche dans un programme qui, pour être cohérent avec son intention de départ, devait s’appliquer à tous de la même manière.

C’est aussi une victoire acquise à l’arraché, la cour étant très divisée. C’est dire à quel point les enjeux sont complexes, d’autant plus que le pouvoir politique avait redéfini l’équilibre entre la Charte canadienne des droits et libertés et la loi fondamentale du pays, en modifiant l’article 93 de la Constitution. Les dispositions relatives aux écoles confessionnelles avaient disparu ou étaient rendues inopérantes, sans avoir offert de garantie quant au droit de recevoir un enseignement qui respecte un tant soit peu les convictions religieuses des parents.

Mais au-delà des aspects juridiques, ce dossier révèle notre rapport ambigu à la religion, dans une société qui a tourné le dos à la pratique religieuse.

Un équilibre encore à trouver

Cette décision de la cour rétablit partiellement l’équilibre entre les droits des parents et les responsabilités inhérentes de l’État. La valeur du travail catéchétique en paroisse n’en est pas diminuée pour autant. Mais l’école demeurant le lieu de socialisation par excellence des enfants, il importe d’y trouver un climat compatible avec un cheminement catéchétique, ce qui sera désormais possible dans certaines écoles privées.

Certes, la précédente cause relative aux milliers de demandes d’exemption rejetées dans le réseau public a subi un revers en Cour suprême. Pour les parents concernés, c’était une solution de dernier recours, et l’on peut penser qu’ils auraient préféré une autre avenue si on leur en avait donné le choix.

La fermeté avec laquelle on a cherché à imposer une certaine vision de la société dénote une volonté de rompre avec un héritage, et c’est pourquoi ce débat mérite toute notre attention.

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Notes :

(1) Il est intéressant de noter qu’en marge de ce service, le rapport suggérait également d’accorder aux conseils d’établissement la possibilité de mettre des locaux à la disposition des groupes religieux qui seraient désireux d’organiser un enseignement à l’intention de leurs membres.

(2) « La situation du rapport Proulx dans l’évolution récente de l’enseignement moral et religieux catholique », dans Solange Lefebvre (éd.), Religion et identités dans l’école québécoise : Comment clarifier les enjeux, Montréal, Fides, 2000, p. 78.

(3) Stéphanie Tremblay, « Religions et éducation scolaire au Québec : une cartographie des enjeux politiques et sociologiques », Revue Diversité urbaine, vol. 9, n° 1, hiver 2009, p. 65-66.

(4) Stéphanie Tremblay voit dans ce « découpage thématique », « un risque de folklorisation du religieux en favorisant l’établissement de liens superficiels et désincarnés entre diverses expressions du religieux ». « Religions et éducation scolaire au Québec », p. 67.

(5) En référence au titre de l’article de Pierre Gaudette, paru dans un grand quotidien, et qui dénote bien le statut quasi canonique que l’on conférait au rapport à cette époque. « Le rapport Proulx n’est pas une bible », Le Devoir, 21 avril 1999.

(6) On se souviendra du rapport produit par l’Institut de recherche sur le Québec en 2009. Joëlle Quérin, l’auteure du rapport, critiquait « les aspects dénationalisants du cours ÉCR sur le plan identitaire ».

(7) Comment s’étonner alors de l’apparition dans le paysage politique d’une charte de la laïcité, dite « Charte des valeurs québécoises ». Même si elle n’émanait pas du tout des mêmes cercles, elle constituait l’aboutissement logique d’une telle démarche. En entendant les discours prononcés à cette occasion, on pouvait conclure qu’une sphère publique dénuée de tout apport religieux serait un espace où pourrait s’affirmer davantage l’identité de la majorité francophone. Quel spectacle désolant !

(8) Pour un bon traitement du sujet, voir le numéro que la revue Prêtre et pasteur avait consacré au programme ÉCR (juillet-août 2007) et qui demeure toujours pertinent aujourd’hui.

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