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Qu’est-ce que le vrai islam?

Photo: Pixabay (ArmyAmber - CC)
Photo: Pixabay (ArmyAmber - CC)
Écrit par Alex La Salle

Qu’est-ce que le vrai islam? C’est la question qui nous vient légitimement à l’esprit quand on entend dire, d’un côté, que le projet conquérant et meurtrier des islamistes n’a rien à voir avec la religion musulmane (1), puis, de l’autre, que c’est pour défendre et répandre l’islam qu’on terrorise, qu’on assassine, qu’on décapite.

Qu’est-ce que le vrai islam? C’est aussi la question qu’il faut impérativement se poser si l’on veut, par égard pour toutes les personnes de culture ou de religion musulmane horrifiées aussi bien que n’importe qui par l’innommable horreur des massacres djihadistes, opérer une distinction entre vrai et faux islam, afin d’éviter les amalgames (2) et de ne pas faire le lit de l’injustice, de la discrimination, de l’outrage, par nos pensées, nos actes et nos discours.

Dans un article intitulé justement « Qu’est-ce que le ‘‘vrai islam’’ ? » (notons d’emblée les guillemets) Rémi Brague, philosophe et historien de la philosophie médiévale juive et arabe, écrit :

[…] comment faire pour distinguer entre l’islam vrai et celui qui ne l’est pas? Il faudrait un critère capable de faire le départ entre le vrai et sa contrefaçon. Or, qui est en droit de procéder à une telle distinction? Je suis bien incapable de fournir un tel instrument, et encore bien moins de désigner un ou des juges compétents. » (3)

Cet aveu d’impuissance faussement candide est une façon pour Rémi Brague de nous rappeler l’absence, en islam, de ce que les catholiques appellent le « Magistère vivant de l’Église (4) ».

Cette instance responsable de préserver et d’expliciter, avec « l’autorité reçue du Christ (5) », le contenu de la foi chrétienne, est facilement identifiable dans le monde catholique: elle est constituée par tous les « évêques en communion avec le successeur de Pierre, l’évêque de Rome (6) ». L’absence de structures équivalentes en musulmanie (7) entraine une conséquence pratique (la concurrence institutionnelle) et une conséquence théorique (l’éclatement doctrinal), qui sont d’autant plus fâcheuses qu’elles sont susceptibles de s’engendrer l’une l’autre à l’infini, la rivalité des groupes confessionnels exacerbant les désaccords théologiques et inversement.

Quant à « l’accord unanime (ijmâ‘) de la communauté» invoqué par les musulmans « comme fondement dernier de la légitimité (8) », il est incapable de compenser les effets pervers, aux plans théorique et pratique, des dissensions qui perdurent entre ceux qui tse réclament de l’héritage de Mahomet e se posent comme les seuls véritables interprètes de la « parole incréée », sans jamais parvenir à rassembler autour d’eux l’oumma (9) entière ; car « l’accord unanime » est, au-delà de quelques articles de foi, une vue de l’esprit et, dans les faits, nulle institution, nul chef religieux n’est investi du pouvoir spirituel de le définir ou (ce qui serait encore mieux) de l’incarner à la face du monde (10).

Cherchant parmi les confesseurs de la foi mahométane une autorité suprême se posant comme véritable interprète de la révélation coranique (…), nous ne trouvons personne devant nous. Ou plutôt, c’est le contraire. Nous trouvons une foule d’écoles, d’institutions, de confréries, de courants confessionnels…

Nous voilà donc confrontés à un problème de taille. Cherchant parmi les confesseurs de la foi mahométane une autorité suprême se posant comme véritable interprète de la révélation coranique et comme guide infaillible dans la compréhension du message d’Allah, nous ne trouvons personne devant nous. Ou plutôt, c’est le contraire. Nous trouvons une foule d’écoles, d’institutions, de confréries, de courants confessionnels proposant leur compréhension particulière de l’islam. Il en résulte une indétermination théologique et morale qui n’est pas pour nous faciliter la tâche dans notre recherche du vrai islam.

Ce vide magistériel, cette absence d’unité dogmatique et ce flottement du sens des textes sacrés de l’islam qui en découlent, contraste avec la réalité du christianisme. Si ce dernier a lui aussi connu (et s’il est toujours susceptible de connaitre) des querelles doctrinales, des schismes destructeurs et le basculement de populations entières dans l’hérésie, il peut néanmoins, grâce à l’Église catholique en laquelle subsiste « l’unique Église du Christ (11) », revendiquer une unité et une continuité de structure et de pensée que l’histoire de l’Église et du dogme est là pour corroborer (12).

Du point de vue de la foi, et sur un mode plus imagé, on pourrait dire que l’Église catholique est l’épicentre de la Révélation complète et continue que Dieu fait de lui-même dans l’histoire pour attirer à lui tous les hommes, et que le rapport unique que l’Église entretient avec Dieu lui confère une autorité et une fonction sans égal dans l’histoire des hommes. L’apôtre Paul a signalé cette singularité à l’attention des siècles en parlant de l’ἐχχλησία (13) comme du « pilier et [du] soutien de la vérité » (1Tim 3, 15).

D’un semblable pilier, l’islam n’offre guère d’exemple. Nous voilà donc devant une difficulté inattendue et forcés de donner à notre entreprise une orientation différente (du moins pour le moment). Dans nos prochains articles, nous ne chercherons donc plus à définir le « vrai islam », mais uniquement, comme le professeur Brague et avec lui pour guide, à « faire prendre conscience de la largeur de l’éventail sémantique que recouvre l’expression ‘‘vrai islam’’ (14) ». Cela nous permettra de mesurer la complexité de notre objet.

[NDLR: Vous pouvez lire la suite de cette réflexion dans l’article L’islam en trois mots d’Alex La Salle.]

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(1) Cf. le discours à la nation de François Hollande, prononcé le 9 janvier 2015.

(2) Voir notre article précédent, Pas d’amalgame avec l’islam, dont nous offrons ici la suite.

(3) Rémi Brague, « Qu’est-ce que le ‘‘vrai islam’’? » dans Philippe Capelle [dir.], Dieu et la cité. Le statut contemporain du théologico-politique, Paris, Cerf (Coll. Philosophie & Théologie), 2008, p. 63.

(4) Catéchisme de l’Église catholique, n° 85.

(5) ibid., n° 88.

(6) ibid., n° 85.

(7) Ce mot est un apax qu’on retrouve chez Péguy. Je n’ai pu résister à sa joliesse.

(8) Rémi Brague, « Qu’est-ce que le ‘‘vrai islam’’? », art. cit., p. 66.

(9) Oumma : « La communauté des musulmans, l’ensemble des musulmans du monde. (Cette notion marque le dépassement des appartenances tribales et ethniques, puis nationales, au profit de l’appartenance religieuse.) » (source : Larousse).

(10) Cf. Rémi Brague, « Qu’est-ce que le ‘‘vrai islam’’ ? », art. cit., p. 67.

(11) Constitution dogmatique Lumen Gentium, n° 8, 2e paragraphe.

(12) Voir par exemple Henri Rondet s.j., Histoire du dogme, Paris, Desclée, 1970, 320 p.

(13) « Église », en grec néotestamentaire.

(14) Rémi Brague, « Qu’est-ce que le ‘‘vrai islam’’ ? », art. cit., p. 63.

À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle a étudié en philosophie, en théologie et détient une maîtrise en études françaises. Il travaille en pastorale au diocèse de Saint-Jean-Longueuil.

3 Commentaires

  • S’il ne peut exister de «vrai Islam» puisqu’aucune autorité vivante ne peut revendiquer d’en être le porte-parole officiel, peut-être pouvons-nous parler de vrai Islam, comme tendait à en parler Benoît XVI, en référence à l’interprétation du Coran la plus conforme à la raison. Toutefois, on doit admettre qu’une lecture à la lumière de la raison de l’Islam est rejetée par la très grande majorité des musulmans jusqu’à ce jour. (Même si ces derniers ne peuvent tout a fait rejeter la raison, ne serait-ce que pour justifier son rejet ou comprendre et choisir les différents sens littéraux possibles du Coran.) Reste à mon avis une autre solution : «l’Islam vrai» (opposé au vrai Islam) n’est-il pas celui promu par le plus grand nombre de personnes se revendiquant du Coran à travers le monde? L’Islam vrai serait donc celui qui est vraiment vécu et enseigné par une multitude, un fait social véridique. Nous parlerions alors seulement d’Islams vrais au pluriel, si plusieurs courants sont de fait vécus par un très grand nombre, négligeant ainsi les multiples courants qui représentent moins de 10% des musulmans à travers le monde.

  • Merci pour cet excellent article.
    Je suis musulman et j’aimerais apporter mon témoignage.
    I – L’islam tel que je l’ai appris est une relation directe entre l’homme et son créateur. Le premier mot que le prophète a reçu « lit au nom de ton seigneur ». Et le prophète a dit : « je suis envoyé pour parfaire les nobles caractères ». La vie est une quête vers les nobles caractères.
    II – De ce point de vue. Le faite de tuer est mal. Qu’on soit musulman ou non. Car les nobles caractères sont universels. Et le jour du jugement on doit repondre de nos actes. La première chose qui sera jugée c’est l’écoulement du sang… et c’est un dur jugement.
    III – J’ai la chance d’être Marocain. Car l’autorité politique et religieuse sont représenter par le Roi. Le maroc n’est pas parfait, mais il y a un équilibre et une liberté. Aussi l’enseignent de l’islam a l’école nous préserve des dérives d’internet. Car un islam sans source présente un danger, surtout si on ne sait pas l’intention de celui qui le porte. Après le reste c’est question d’éducation.
    IV – Par contre, je suis contre l’idée d’avoir une équivalence d’église en islam. C’est une question de liberté qui doit être liée à la responsabilité …

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