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Pour un libéralisme adulte

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Photo: Pixabay

Dire que les dix ou vingt dernières années ont été celles de l’avènement du néo-libéralisme est devenu un lieu commun. Chez les intellectuels de gauche comme de droite, plus personne n’en doute: la forme la plus axée sur l’économie de la philosophie libérale prédomine. Un peu partout dans le monde, les États deviennent les promoteurs de cette idéologie alors qu’il en était initialement le contraire.

Je suis de ceux et celles qui considèrent le libéralisme (tant politique qu’économique) comme relativement conforme à la « nature humaine », donc comme une manière sensée d’organiser la société. Je le préfèrerai toujours aux idéologies autoritaires ou totalitaires comme le fascisme et le socialisme. Le fait de le préférer à d’autres régimes ne devrait pas, cependant, nous empêcher de le critiquer lorsqu’il permet certaines dérives. Le mauvais entretien de notre patrimoine historique et intellectuel est l’une d’entre elles.

Je, me, moi contre l’autorité

L’un des principaux impacts négatifs du libéralisme est la disparition de toute forme d’autorité dans les sociétés occidentales. Non pas seulement de l’Église catholique et des autres autorités chrétiennes, mais de toute forme de figure paternelle et verticale rappelant l’existence d’un ordre supérieur.

Sans prôner une égalité de nature économique comme l’a fait le socialisme, le libéralisme a aboli les hiérarchies traditionnelles. Ce ne sont pas les hiérarchies fondées sur la richesse qui ont été détruites, mais surtout celles fondées sur le savoir, la reconnaissance ou celles établies par un «droit divin».

En trouvant son centre de gravité à l’intérieur de lui-même, le libéralisme a permis aux sociétés de s’affranchir des dogmes, mais également de la saine et utile version de la morale.

Processus bénéfique à bien des égards, la libéralisation pousse aussi les gens à nier leurs devoirs et contribue à les déconnecter de tout sens commun. L’intérêt général – aussi bien dire tout simplement la société – devient un concept de plus en plus abstrait chez les jeunes générations absorbées par le mythe du self-made-man.

Parlant des jeunes, on a déjà constaté que cette réalité faisait bien des ravages dans le monde de l’éducation.

L’individu érigé en maître de lui-même a aujourd’hui beaucoup de difficulté à concevoir qu’il puisse être redevable à d’autres personnes que lui. À ses parents d’abord, à ses professeurs ensuite, enfin à toutes personnes qui l’entourent et le soutiennent dans son cheminement. L’étudiant est devenu un prestataire de services, il demande aux institutions qu’elles soient adaptées à ses désirs.

Depuis quelques années, il n’est pas rare de voir un parfait illettré insulter ouvertement un chroniqueur politique expérimenté. Les enfants rois deviennent des adultes monarques.

Avec les réseaux sociaux, ce refus du savoir et de la déférence a été poussé à l’extrême. Chaque individu semble maintenant encouragé à faire de ses opinions personnelles des certitudes absolues dans le confort de l’ignorance, comme si l’autonomie individuelle permettait aux gens de développer des compétences dans tous les domaines.

Depuis quelques années, il n’est pas rare de voir un parfait illettré insulter ouvertement un chroniqueur politique expérimenté. Les enfants rois deviennent des adultes monarques.

L’histoire contre l’économie

Le rejet de toute figure d’autorité a aussi modifié le rapport à l’histoire et a affecté la manière de concevoir l’État dans son ensemble. Les préjugés anti-blancs et anti-chrétiens d’un certain courant politique n’aidant pas, les grands personnages de l’histoire sont regardés avec mépris ou ignorés.

Parallèlement, l’État moderne est présenté comme le produit d’un passé qui ne nous concerne plus, comme une structure destinée à desservir une armée de clients insatisfaits aux valeurs souvent contradictoires.

Avec l’avènement d’une société strictement fonctionnaliste où le savoir doit toujours servir des fins dites concrètes (faire rouler l’économie), rien ne semble plus rattacher les citoyens les uns aux autres.

En fait, seuls les immigrants semblent aujourd’hui encouragés à conserver, en petits groupes, un certain sens de la communauté grâce au multiculturalisme.Paradoxalement, le contrat social qui englobait le peuple entier – une création philosophique d’essence libérale – a été déchiré…par l’un des avatars du libéralisme.

Les sociétés ont fait de grands efforts pour s’acclimater au libéralisme, ce qui n’est pas en soi malheureux, compte tenu des nombreux bienfaits de ce régime politique. Ceci étant, ce serait peut-être au tour du libéralisme d’en faire quelques-uns, car il doit mieux respecter le patrimoine de la civilisation qui l’a engendré.

Cette civilisation a un nom : l’Occident.

À propos de l'auteur

Jérôme Blanchet-Gravel

Jérôme est maître en sciences des religions et candidat au doctorat en science politique à l’Université d’Ottawa. Il est l’auteur du livre Le nouveau triangle amoureux: gauche, islam et multiculturalisme (Accent Grave, 2014) et Le retour du bon sauvage: La matrice religieuse de l’écologisme (Boréal, 2015) et est aussi correspondant québécois à Causeur. Récemment, il a dirigé le collectif franco-québécois L’islamophobie, paru à l'automne 2016 (Dialogue Nord-Sud).

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