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Pécheurs anonymes

Photo: Pixabay
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Écrit par James Langlois


Quelqu’un m’annonçait récemment qu’il allait en thérapie pour mettre fin à sa dépendance à l’alcool. Il me disait que plusieurs déceptions vécues dans les derniers mois l’avaient amené à boire davantage. Alors que c’était une affaire plutôt sociale (malgré l’excès à chaque fois inévitable), c’est devenu pour lui une habitude quotidienne et solitaire.

J’ai bien sûr encouragé cette personne à y aller, déclarant que c’était un luxe, dans notre société actuelle, de tout quitter pendant un mois et de sacrifier du temps précieux (et du temps, c’est de l’argent) pour prendre soin de son âme. Les thérapies, si elles sont bien structurées, sont des lieux de prédilection pour recevoir des outils psychospirituels et faire une bonne introspection.

Elles ont en commun cependant de convaincre les gens qu’ils sont atteints d’une maladie particulière, soit l’alcoolisme, la toxicomanie ou d’un autre problème en isme ou en manie.

Il y a là un danger, selon moi, à traiter le problème d’une manière un peu superficielle.

La personne ira en thérapie, on lui dira qu’elle a une maladie – et ce pour toute la vie –, qu’elle doit cesser définitivement le comportement en question. Elle en sortira en pensant qu’elle pourra finalement être heureuse.

Je caricature, évidemment.

Mettre fin à l’autodestruction n’est pas encore la construction, c’est seulement se disposer à celle-ci.

Chaque « dépendance » est bien différente et exige donc un traitement et des solutions adaptées à chacune, mais n’empêche qu’une thérapie n’est pas la panacée. Mettre fin à l’autodestruction n’est pas encore la construction, c’est seulement se disposer à celle-ci.

Quelle maladie ?

Il ne m’apparaît pas juste, par exemple, de désigner une personne dépendante à l’alcool comme ayant une maladie. Il s’agit certainement d’une maladie de l’âme, mais rien à voir avec quelque chose de physique* ou de génétique.

J’ai vu bien des personnes devenir sobres et ne pas devenir plus heureuses. Elles continuaient d’avoir le même rapport faussé à elles-mêmes et aux autres. Et elles tombaient sur d’autres exutoires, d’autres voies de compensations.

Compenser quoi ? Le vide existentiel qui est, directement ou non, un manque d’amour.

Ça, c’est la réelle maladie de laquelle nous sommes tous atteints – à divers degrés. Et nous avons tous nos propres moyens de compenser: le sexe, l’argent, le travail, la gloire et les honneurs, le pouvoir, les jeux, les livres, le sport, la nourriture, etc.

C’est ce qu’on appelait autrefois, en vieux langage judéo-chrétien dépassé, le péché. Ne pas visez l’amour, ne pas visez juste dans ses actes. Faire le mal qu’on ne voudrait pas faire et ne pas faire le bien qu’on voudrait faire, comme l’explique Saint Paul.

Il semble évident pour bien des gens que la toxicomanie ou l’alcoolisme sont des maladies puisqu’elles empêchent des gens de fonctionner, d’être dans leur état normal pour la vie quotidienne. Certes, mais en quoi le fait de fonctionner, spécialement dans une société dysfonctionnelle, est-il un signe de bonne santé psychique ou spirituelle? Le philosophe Krishnamurti disait que «ce n’est pas un signe de bonne santé mentale que d’être adapté à une société malade».

Bonnet blanc, blanc bonnet

La vérité, c’est que certaines déviances sont plus apparentes que d’autres.

Certaines détruisent de manière beaucoup plus explicite alors que d’autres agissent à l’interne, subrepticement. Le résultat est sensiblement le même, quelques signes physiques en moins.

À son émission Médium large, la semaine dernière, Catherine Perrin recevait la Dre Marie-Ève Morin, fondatrice de la Clinique Caméléon de Montréal qui vient en aide aux personnes aux prises avec des dépendances.

Cette docteure, qui tenait un propos très pertinent, affirmait que pour sortir de la dépendance il fallait troquer notre drogue négative par une drogue positive. Troquer sa bouteille pour ses engagements politiques, par exemple. Ou bien troquer sa poudre pour son piano ou sa guitare.

Ça paraît bien noble dit comme ça – car, en effet, ça l’est plus de passer son temps à faire ses gammes qu’à enchaîner les bouteilles – néanmoins, c’est changer une piastre pour quatre trente-sous, comme on dirait par chez nous.

La relation : cure de la dépendance

Johann Hari, un écrivain et un journaliste britannique, a beaucoup remué les Internets en 2015 (il m’a semblé peu atteindre notre milieu francophone). Son livre défend l’idée que l’opposée de la dépendance, n’est pas la sobriété, mais la relation.

L’opposée de la dépendance, n’est pas la sobriété, mais la relation.

Bien qu’il ait reçu des critiques légitimes, ce qu’il rapporte dans son livre (et qui est résumé dans cette vidéo et celle-ci) me semble expliquer une dimension importante de la cause de la dépendance : l’absence de liens significatifs nous isole et nous amène à la compulsion.

Tout sacrifier à l’idole de la drogue ou tout sacrifier à l’idole du sport, ou du travail, ça reste tout simplement de l’idolâtrie. Et c’est elle qui empêche d’être vraiment libre. Libre pour aimer davantage, pour s’attacher aux choses qui ne passent pas et qui donnent la vraie joie, gratuite et abondante.

La mauvaise nouvelle dont ne parle pas Johann Hari, c’est qu’on peut aussi chercher la compensation dans nos relations avec autrui. Ça s’appelle quelque chose comme la dépendance affective. Quêter sans cesse de l’amour chez les autres et penser qu’ils peuvent nous sauver et nous rendre heureux.

On en a tous l’expérience : l’amour humain est nécessairement limité.

D’autres comprendront cela et chercheront le salut en Dieu. Toutefois, encore là, comme disait Marx : «la religion est l’opium du peuple». Il est aussi possible de fuir dans la religion et de se servir de Dieu plutôt que de servir Dieu.

La Bonne Nouvelle c’est qu’on est plusieurs à avoir rencontré quelqu’un qui a dit : « Ce ne sont pas les gens bienportants qui ont besoin du médecin, mais les malades. En effet, je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs (Mt 9, 12-13) […] Je suis venu pour qu’ils aient la vie, la vie en abondance. (Jn 10, 10).

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Note :

* Contrairement aux opiacés qui sont reconnus pour développer une dépendance physique, la plupart des autres substances, telles que l’alcool ou la cocaïne, ne développent qu’une dépendance psychologique. Bien sûr, le corps s’habitue à celles-ci et sera affecté par leur présence ou leur absence – en est-il de même pour le café –, mais il s’agit d’effets corrélatifs.

À propos de l'auteur

James Langlois

James a étudié l'éducation, la philosophie et la théologie. Son cursus témoigne de ses nombreux champs d’intérêt, mais surtout de son désir de transmettre, de comprendre et d'aimer. Il est rédacteur en chef adjoint au Verbe depuis juin 2016.

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