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Pas très futé, Weight Watchers!

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© Pixabay
Écrit par Noémie Brassard

Écrit en collaboration avec la nutritionniste Pascale Bélanger.

Weight Watchers, la plus ancienne et la plus vaste entreprise offrant des programmes de perte de poids au monde, a récemment annoncé qu’elle offrirait l’adhésion gratuite aux adolescents et adolescentes de 13 à 17 ans.

Cette mesure vise à lutter contre l’obésité infantile et, accessoirement (mais pas tant que ça), à doubler les revenus de l’entreprise d’ici 2020. La nouvelle n’est pas passée sous silence, ni dans le réseau de la santé, ni sur la place publique. Plusieurs ont catégorisé cette décision d’irresponsable, de contre-productive, et même de dangereuse.

Le régime du bon et du méchant

Les programmes de WW fonctionnent tous essentiellement de la même manière. Il s’agit de calculer le nombre de PointsFutés associé à chaque aliment ingéré dans la journée, le but étant de ne pas en dépasser le nombre qui nous est alloué. Par exemple : un yaourt 0% vaut 0 PointFuté alors qu’un éclair au chocolat en vaut 7. C’est une manière jolie et ludique de dissimuler qu’en fait, on compte ses calories. Lorsqu’on calcule de la sorte, on a affaire à ce qu’on appelle un régime restrictif.

Autrement dit, c’est une façon détournée de présenter une vision dichotomique de l’alimentation : d’un côté, il y a les aliments qui procurent 0 point, les « bons », et de l’autre, les aliments trop coûteux en points, les « mauvais ». La poitrine de poulet sans la peau, les blancs d’oeufs, bref, les protéines maigres, de même que les légumes, sont permis en grande quantité, et même, pourrait-on dire, à volonté !

À première vue, cela ne semble pas trop restreignant. Mais est-ce vraiment apprendre à s’alimenter sainement que de manger en grandes quantités de ces aliments « permis » qui valent 0 PointFuté ? Doit-on réellement apprendre à contrôler ses apports alimentaires en fonction de critères externes pour être plus en santé ? Lorsque l’alimentation est vue comme un « programme », cela occasionne énormément de soucis dès qu’on sort du cadre serré.

Qui dit contrôle excessif, dit probabilité très forte de perte de contrôle. Cognitivement parlant, notre organisme se sent en restriction. Et cela aboutira tôt ou tard à l’excès ou à la compensation. Comment réagira-t-on quand viendra le moment de partager un repas festif entre amis où nous retrouverons sur la table une panoplie d’aliments qui nous feront dépasser notre budget de PointsFutés ? Bien vite, nous serons aspirés dans un tourbillon  de déception et d’obsession.

Un corps en pleine croissance

C’est exactement pourquoi l’Association pour la santé publique du Québec (ASPQ) désapprouve fermement le plan d’affaires de WW, en affirmant d’emblée qu’il est nocif de cibler les jeunes en pleine puberté. En effet, sachant qu’à l’heure actuelle, plus d’un adolescent canadien sur 5 suit un régime – ce qui le met fortement à risque de développer un trouble alimentaire – il est facile de s’imaginer l’effet déclencheur ou aggravant d’un programme strict de décompte des calories.

Au cas où l’on tenterait de minimiser la gravité du problème que sont les troubles du comportement alimentaire, rafraichissons-nous brièvement la mémoire : on estime à près de 60 000 le nombre de Québécois aux prises avec un TCA et le nombre de décès au Canada s’élève à plus de 100 par année.

Il serait peut-être bon de rappeler à la gang à Oprah que les adolescents n’ont pas (ou du moins, vraiment pas tous) besoin de maigrir. Ils sont en pleine croissance, gagnent de la masse musculaire, et ont besoin de manger et… de prendre du poids! C’est normal et c’est généralement sain.

[…] la mesure annoncée renforce une fois de plus le message martelé par la publicité : votre corps est un problème à régler.

Si on lit les gazouillis réunis sous le mot-clic #WakeUpWeightWatchers, on comprend que plusieurs sont outrés parce que la mesure annoncée renforce une fois de plus le message martelé par la publicité : votre corps est un problème à régler. Il n’y a qu’à naviguer quelques minutes sur le site de WW : vous en aurez soupé des histoires à succès de personnes s’étant découvertes après avoir perdu 40 livres.

Imaginez que vous êtes un jeune de 13 ans, vulnérable et déjà complexé : ces messages vous convaincront en moins de deux que non seulement « santé = maigreur », mais que votre valeur intrinsèque ne tient qu’à ces chiffres affichés par la balance. Les pédiatres et les nutritionnistes s’entendent pourtant sur la question : la santé a souvent peu à voir avec le poids.

Qui perd gagne (vraiment?)

Au contraire, aussi étrange que cela puisse paraître, il est souvent plus dommageable pour le corps de se mettre au régime que de conserver ses quelques kilos en trop. Oui, oui ! Les études sont unanimes : les régimes restrictifs ne fonctionnent pas(1) ! Une étude a montré que les jeunes qui suivent des régimes ou utilisent d’autres méthodes de contrôle du poids sont significativement plus susceptibles de développer un surpoids en vieillissant comparativement à ceux qui n’ont pas restreint leur alimentation dans le but de maigrir(2).

Il est absolument désolant de constater que plusieurs personnes qui souffrent à l’âge adulte d’obésité morbide sont les mêmes qui ont suivi des régimes à répétition toute leur vie, en commençant à l’adolescence. Ainsi, entre conserver les 10 livres qu’on juge de trop ou en perdre 20, pour en reprendre 30, voire 40 par la suite, c’est simple : ce n’est plus « qui perd gagne », mais plutôt « qui perd… perd son temps, son énergie, son argent et gagne… du poids ».

 Si, vraiment, l’entreprise se souciait du bien-être des adolescents, peut-être se poserait-elle plutôt des questions sur les causes de la hausse de cas d’obésité infantile.

Il est à questionner, ce sacro-saint désir de Weight Watchers de veiller à la santé de la jeunesse, en s’assurant que celle-ci n’affiche pas un honteux surpoids sur la balance. Si, vraiment, l’entreprise se souciait du bien-être des adolescents, peut-être se poserait-elle plutôt des questions sur les causes de la hausse de cas d’obésité infantile.

Sur une question de société aussi complexe et majeure, à qui convient-il de se rendre au front ? Cette responsabilité revient-elle à une entreprise qui vend des plans d’alimentation ? Poser la question est y répondre!

Les enfants, à table !

D’une part, si le remède était tout simplement un régime pauvre en PointsFutés, l’obésité ne serait pas devenue l’épidémie que l’on connaît aujourd’hui. Les causes de l’obésité sont multiples. Toute notre société doit se pencher sur celles-ci et réorienter ses façons de faire.

Tout d’abord, c’est à la santé publique qu’il revient de proposer des programmes d’éducation aux jeunes. Pour ce faire, elle doit travailler en amont, c’est-à-dire créer des milieux favorables à l’acquisition de saines habitudes de vie afin qu’il soit plus facile de bien manger et de bouger davantage, et ce, peu importe le milieu que l’on fréquente.

Elle doit également aider au développement des aptitudes personnelles (savoir différencier les aliments de base des aliments transformés, connaître la provenance des aliments, leur qualité nutritionnelle, etc.) et cela passe par des programmes d’éducation scolaire, des ressources offertes dans les milieux défavorisés, et plus encore.

 La lutte contre l’obésité juvénile doit donc passer avant tout en redonnant à la table à manger la place centrale qui lui est due au sein des foyers québécois.

L’acquisition de saines habitudes de vie commence au sein de la famille, à l’école, bref, dans les communautés où évoluent les enfants. D’ailleurs, plusieurs études montrent que la qualité nutritionnelle des mets consommés par les enfants qui mangent seuls ou devant leur écran est nettement inférieure à celle des repas pris en famille(3). La lutte contre l’obésité juvénile doit donc passer avant tout en redonnant à la table à manger la place centrale qui lui est due au sein des foyers québécois.

Si Weight Watchers veut se rallier à ce combat, plutôt que de penser à faire déborder ses coffres, cette entreprise pourrait songer à financer des programmes d’éducation à l’alimentation, qui permettraient aux jeunes de manger en famille des repas sains et équilibrés sans se soucier de leur apport en calories. Les seuls points que les jeunes devraient compter ne sont pas ceux qui se trouvent dans leur assiette, mais ceux qui se marquent lors d’une partie de soccer entre amis dans la ruelle.

Réveille, Weight Watchers, et laisse nos jeunes manger tranquilles !

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Notes:

(1)Ayyad C et coll. Long term efficacy of dietary treatment of obesity: a systematic review of studies published between 1931 and 1999. Obes Rev. 2000;1:113-9. Sarlio-Lähteenkorva S et coll. A descriptive study of weight loss maintenance: 6 and 15 year follow-up of initially overweight adults. Int J Obes Relat Metab Disord. 2000;24:116-25. Mann T et coll. Medicare’s search for effective obesity treatments: diets are not the answer. Am Psychol. 2007;62:220-33.

(2)Field AE, Bryn Austin S, Berkey CS, and al. (2000). Frequent dieting predicts the development of obesity among preadolescent and adolescent girls and boys, Présenté au congrès du NAASO, Long Beach, Californie

(3) Family meals during adolescence are associated with higher diet quality and healthful meal patterns during young adulthood, Journal of the American Dietetic Association, Vol: 107, Issue: 9, Page: 1502-10, 2007.

À propos de l'auteur

Noémie Brassard

Cinéaste de la relève, Noémie a réalisé deux courts métrages ayant voyagé plus qu’elle-même. Ses emplois (Spira & Antitube) l’amènent à s’impliquer activement au sein du milieu culturel qu’elle affectionne particulièrement. Elle est membre de notre conseil de rédaction depuis 2016.

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