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Nonnes et téléréalité – Une critique de The Sisterhood: Becoming nuns

Photo: Courtoisie Lifetime

Un texte de Stefany Paulin-Gagné

Récemment sur les internets américains c’était la grosse affaire. Une nouvelle télé-réalité sur de belles jeunes filles qui entrent au couvent. Le projet: discerner pendant 6 semaines dans plusieurs couvents, dont un monastère carmélite.

À première vue, l’opinion qu’on s’en fait ne peut pas être nuancée, c’est soit blanc ou noir. Soit on se range du côté des optimistes et l’on voit en toutes tentatives d’évangélisation de bonnes intentions. Ça se fait.

Soit on se range du côté des réticents, et l’on y voit une provocation et une méconnaissance incroyable du parcours de discernement. Ça se fait très bien aussi.

Une idée critiquable

Enfin, après tant d’attente, The Sisterhood : Becoming nuns a débuté le 25 novembre, et ce, avec tout un épisode. Je ne peux pas vous assurer que ce soit fait pour choquer, je ne peux pas m’immiscer dans la tête des réalisateurs, c’est pas ça mon job. Quand même, après le visionnement du premier épisode, on aperçoit que la série ne lésine pas sur le connoté, sur les petits détails pour qu’on grince des dents.

Comme c’est le début de la série, c’est le moment de présenter les origines des participantes. L’une d’entre elles semble habiter avec son copain, qui est, pour faire doux, vraiment pas enthousiaste à l’idée de voir partir sa douce moitié pour le carmel.

Cette même participante débarque donc de l’auto de son copain, lui donne ses dernières marques d’affection devant la vingtaine de carmélites qui l’accueillent, et entre au monastère en talons aiguilles. L’accent est mis sur son apparence; évidemment, les jeux de caméras, les gros plans, tout y est. Les sœurs la comparent à un mannequin.

Il n’y a pas que du spectacle, heureusement.

Une autre participante, elle, vient d’une famille nombreuse et pratiquante, elle porte une grande jupe longue, des sandales plates et une tresse. Oui elle est sublime elle aussi, mais plus discrète. Elle semble entrer dans cette aventure en toute honnêteté et en toute candeur, avec une bonne connaissance de sa foi et de l’Église.

Les autres participantes sont entre ces deux extrêmes, elles ont toutes quelque chose de sincère dans leur démarche, mais certaines semblent si loin de l’image que l’on se fait de la jeune fille qui discerne la vocation religieuse. On passe d’un drame à l’autre: de l’interdiction des cellulaires jusqu’à la crise de larmes au moment où on les défend de se maquiller. C’est une télé-réalité quoi.

Le désir d’évangéliser

Sinon juste avant la mise en onde avec les participantes sur les plateaux du genre Fox News : dans l’une d’entre elles, on y voyait Francesca et Stacey, deux participantes, ainsi que la sœur Maria Theresa Healy.

L’animatrice demande à la sœur quel est le but d’une telle démarche et la réponse qui est donnée est absolument touchante : « Avec un ministère, comme celui des carmélites, qui est porteur d’une grande tradition, mais qui rend les moniales très occupées, on peut facilement les oublier, elles ne sont pas visibles. Le Pape François ne cesse de nous appeler à aller dans les périphéries et pour rejoindre les jeunes, peut-être faut-il passer par la télévision et les médias sociaux. » (Traduction libre)

C’est beau au fond de voir ces sœurs qui acceptent la venue d’une panoplie de caméras, de gens du monde et de choses du monde, venir déranger leur bulle intime et précieuse de vie spirituelle. Tout ça pour la plus grande gloire de Dieu.

La « gloire de Dieu » a le dos large

Seul bémol c’est que bien que sr Maria Theresa soit consciente que c’est une démarche hors norme, le risque en vaut-il la chandelle? C’est souvent la question avec la (nouvelle) Évangélisation. Qu’est-il permis de faire pour toucher des cœurs.

À en croire tous les articles qui se prononcent sur la série, il y a quelque chose de follement nouveau à insérer des caméras dans des couvents de sœurs. Cette nouveauté est-elle au service d’initiative pour le témoignage de la foi ou pour faire mousser une chaîne télévisée? Une aura de corrélation entre nouvelle idée, nouveau concept, plus de cote d’écoute, s’installe. Et de fait, avec un peu plus de minutie, on apprend que la chaîne Lifetime était justement à la recherche d’un nouveau concept, du jamais vu, un nouveau format de série quoi, pour accroître sa popularité.

Sans oublier que la série The Sistherhood sera placée côte à côte avec Relative Insanity, une série toute banale de familles qui s’affrontent pour l’argent dans le même genre que Fear Factor. Délicieux détails anodins.

Après le visionnement du premier épisode, que vous pouvez trouver en cherchant un peu, je peux assurer mon malaise et même ma pitié pour ces jeunes femmes. Le discernement est quelque chose d’assez intense, pas besoin de le mettre au vu et au su de tous pour en faire une expérience, un challenge. J’ai peur qu’avec toutes ces caméras, tout ce flafla, beaucoup d’argent et de temps aura été une part gaspillé, et d’autre part gagné (associez les parties comme vous le voulez), et que ces petites âmes en quête de Dieu n’auront pas pu discerner. Même si elles étaient les mieux intentionnées du monde.

Cela révèle tout de même quelque chose de la nature humaine. Nous avons une telle soif de comprendre, une telle soif de partage. Je crois que cette série a le potentiel de porter des fruits extraordinaires. Elle donnerait peut-être même envie à d’autres jeunes femmes de discerner, elle pourrait peut-être faire tomber des tabous bien ancrés dans notre imaginaire collectif sur la vie religieuse.

Sauf que les dangers sont là, le risque de tomber dans l’opposé est là aussi. Nous ne pouvons juger. Il faut simplement admettre que c’est jouer avec le feu.

À la limite si cela avait été un documentaire, sur des jeunes femmes ayant déjà bien entamé leur discernement, je crois que l’intention et le message délivré auraient été différents. Simplement, le format télé-réalité, et tout le côté marketing/popularité autour des participantes porte à y voir une manière un peu déphasée de faire de l’argent avec le spirituel. ◊

 

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