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Noémie Halioua : « L’antisémitisme continue à progresser »

Monument en mémoire des juifs assassinés, Berlin. (Photo: Pixabay - CC)
Monument en mémoire des juifs assassinés, Berlin. (Photo: Pixabay - CC)

Récemment, l’historienne montréalaise Yolande Cohen affirmait que l’antisémitisme est encore un sujet tabou. Pour creuser la question, Le Verbe a interrogé une journaliste à Actualité Juive (Paris) qui soutient que « Chaque nouveau meurtre antisémite réactive le traumatisme de la Shoah ». Entretien avec Noémie Halioua.

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JBG : Noémie Halioua, vous êtes chroniqueuse et journaliste pour Actualité Juive, un journal de la communauté juive de France. Vous vous intéressez depuis quelques années à la montée de l’antisémitisme en Europe et plus particulièrement dans votre pays. Avez-vous l’impression d’aller à contrecourant en prenant la défense d’une communauté parfois ignorée des médias ?

NH : Je ne crois pas que la communauté juive française ne soit pas suffisamment défendue ou représentée : ses porte-paroles officiels et non officiels sont nombreux et la parole leur est donnée à chaque fois que nécessaire. Cependant, ces déclarations ne font pas office de bouclier et malgré les hommages rendus, malgré les grands discours et les « plus-jamais-ça », celle-ci continue d’être une cible privilégiée des islamistes.

Le meurtre d’Ilan Halimi en 2006, la tuerie de Mohammed Merah à Toulouse en 2012, la prise d’otages à l’épicerie Hyper Casher en 2015 et l’assassinat de Sarah Halimi en 2017, ont tous meurtri cette communauté religieuse qui constitue moins de 1% de la population française. Sans parler des agressions quotidiennes, insidieuses, qui vont de l’insulte au coup de poing gratuit. Est-ce nécessaire de rappeler que cet enchainement d’évènements réactive le traumatisme de la Shoah encore prégnant chez les juifs européens ?

Pourtant les causes du problème ne sont pas traitées. L’islamisme et l’antisémitisme continuent à progresser sur le sol français sans que des mesures sérieuses ne soient prises par le pouvoir exécutif.

On préfère fermer les yeux sur ces familles juives qui désertent, la peur au ventre, certains territoires où l’islam se radicalise, plutôt que de mettre des mots sur les maux. On préfère déployer des militaires devant les écoles juives plutôt que d’empêcher la tenue de discours haineux au sein des mosquées contrôlées par les islamistes.

En bref, on « sacrifie les victimes pour ne pas avoir à livrer bataille contre les bourreaux », pour reprendre les termes du sociologue Shmuel Trigano parus en juillet dans Le Figaro. Tant que cette stratégie d’évitement opèrera, personne ne pourra s’offrir le luxe de dire que « le pire est derrière nous ».

JBG : Dans un article paru dans Causeur, vous relatez l’histoire de cette femme que vous évoquez, Sarah Halimi, une retraitée juive de 65 ans assassinée en avril dernier par un voisin de confession musulmane. Selon vous, il s’agit d’un autre crime antisémite motivé par l’idéologie islamiste. Pendant cinq mois, l’hypothèse n’a presque pas été considérée par les médias. En sommes-nous venus à tolérer des crimes racistes au nom de la lutte… au racisme ?

NH : Des échanges avec les avocats de la famille, une enquête auprès des voisins de l’immeuble et l’accès à certaines pièces du dossier de police m’ont rapidement fait acquérir la certitude que le tueur n’avait pas tué sa voisine par hasard. Qu’il n’avait pas imploré Allah uniquement parce qu’il était pris d’une crise de folie, ni massacré Sarah Halimi parce qu’elle se trouvait « au mauvais endroit au mauvais moment », comme le présumait alors la justice. En récitant des sourates du Coran pendant qu’il commettait son crime, le tueur ne prenait pas la peine de dissimuler sa signature islamiste.

Or, il a fallu cinq mois d’enquête et une expertise psychiatrique de 60 pages, pour que le parquet de Paris demande à la justice de retenir la circonstance aggravante d’antisémitisme. Cinq mois, c’est extraordinairement long quand on sait que le recoupement des faits et les témoignages étaient explicites quant aux motivations du tueur. Une cécité volontaire et idéologique a donc opéré tout ce temps, sans doute parce que ce meurtre venait heurter le récit enchanté et artificiel du politiquement correct.

Il y a une sorte de pesanteur idéologique, le désir peut-être inconscient, de ne pas vouloir regarder la vérité en face.

- Gilles-William Goldnadel, avocat

« Il y a une sorte de pesanteur idéologique, le désir peut-être inconscient, de ne pas vouloir regarder la vérité en face », avait lancé l’avocat de la famille, Gilles-William Goldnadel. Je crois qu’il a raison : l’antisémitisme arabo-musulman est encore tabou en France. Cela alors que c’est celui qui tue aujourd’hui.

Une partie de la gauche est atteinte de cette cécité, parce qu’elle continue à voir dans les enfants d’immigrés les damnés de la terre, un nouveau prolétariat susceptible de mener à bien une nouvelle révolution à la fois anticapitaliste et multiculturaliste. Se noue ainsi une alliance presque contre nature entre une partie de la gauche libertaire et une version de l’islam particulièrement réactionnaire. Ce qu’on appelle plus vulgairement « l’islamogauchisme ».

JBG : Citant l’historien Georges Bensoussan dans le même article paru dans Causeur, vous suggérez que le déni actuel de l’antisémitisme s’inscrit dans un déni plus global de ce qu’on pourrait appeler « l’occidentalophobie ». Pouvez-vous nous en dire plus ? Et qu’en est-il des chrétiens dans la balance ?

NH : Je me souviens que Dabiq, le journal officiel de l’État islamique, a consacré son quinzième numéro à la haine des chrétiens. En anglais, ce numéro était intitulé « Break the cross » (briser la croix). En plus de s’en prendre au Pape François et aux « croisés », le journal dressait les raisons de sa détestation de l’Occident dans un article intitulé « Pourquoi nous vous détestons et pourquoi nous voulons vous combattre ».

La société libérale et laïque, l’athéisme, les « crimes » contre l’islam et le fait que des pays occidentaux soient intervenus militairement en Orient sont autant de raisons invoquées par l’État islamique pour justifier sa violence antioccidentale et antichrétienne. Ce numéro est d’ailleurs paru quelques jours après l’assassinat du père Jacques Hamel, égorgé en soutane par deux islamistes sur l’autel de sa petite église à Saint-Étienne-du-Rouvray, en Normandie. « Vous les chrétiens vous nous supprimez ! » a déclaré l’un des assassins avant de forcer le prêtre à s’agenouiller et de lui infliger dix-huit coups de couteau.

Les musulmans républicains aussi sont accusés [par les islamistes] d’avoir intégré les codes occidentaux.

- Noémie Halioua

En France, c’était la première fois depuis la guerre de Vendée (1793-1796) qu’un prêtre était tué au cours d’une messe. Comme Sarah Halimi, le père Hamel a été sauvagement assassiné parce qu’il a choisi un autre Dieu qu’Allah. Les représentants des deux religions du Livre sont perçus comme des ennemis à convertir, sinon à abattre, parce qu’ils ne reconnaissent pas le Dieu musulman. Les musulmans républicains aussi sont accusés [par les islamistes] d’avoir intégré les codes occidentaux.

En France, la haine antijuive est souvent corrélée avec la haine antifrançaise. « Dans les territoires perdus de la République, […] l’antisémitisme et la francophobie sont les deux faces d’une même médaille », écrit le journaliste Alexandre Devecchio dans son livre Les Nouveaux enfants du siècle. Je crois qu’il n’a pas tort.

À propos de l'auteur

Jérôme Blanchet-Gravel

Jérôme est maître en sciences des religions et candidat au doctorat en science politique à l’Université d’Ottawa. Il est l’auteur du livre Le nouveau triangle amoureux: gauche, islam et multiculturalisme (Accent Grave, 2014) et Le retour du bon sauvage: La matrice religieuse de l’écologisme (Boréal, 2015) et est aussi correspondant québécois à Causeur. Récemment, il a dirigé le collectif franco-québécois L’islamophobie, paru à l'automne 2016 (Dialogue Nord-Sud).

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