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Ni Marx ni Marduk

Photo: Pixabay - CC.
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Écrit par Alex La Salle

« Car la loi du monde est le refus. »

– Georges Bernanos, Journal d’un curé de campagne (1936)

 

À la fin de L’envers de la révolte, j’ai promis d’expliquer, dans un prochain article, pourquoi  « Les mythologies du progrès, même les plus flambant neuves [pensons au progressisme contemporain], ont […] des affinités secrètes avec la cosmologie païenne du Moyen-Orient ancien comme avec celle élaborée par le fumeux courant gnostique, au début de notre ère ».

Pareille assertion n’a rien d’évident, j’en suis bien conscient. Et on peut se demander si l’effort intellectuel qui consiste à rapprocher des réalités culturelles aussi différentes, séparées par des millénaires, a une quelconque utilité gnoséologique. Mais ce serait oublier que l’esprit religieux a quelque chose d’intemporel. Or, c’est bien sous l’angle de la psychologie religieuse, autant que sous celui de la cosmologie, qu’un tel rapprochement me semble avoir une certaine pertinence.

L’immémoriale haine du monde

Dans les récits mythologiques de l’ancienne Mésopotamie (épopée de Gilgamesh, épopée d’Atrahasis, Enuma Elish) comme dans la littérature gnostique (pensons aux manuscrits de Nag Hammadi, contenant un célèbre apocryphe, l’Évangile selon Thomas, qui perverti affreusement le sens du sacrifice eucharistique), il est admis que le mal domine le monde et/ou que l’appartenance au domaine du créé est en soi une marque de déchéance, à laquelle il est possible ou non de remédier (dépendamment des croyances).

Quelques-uns de ces récits font entrevoir une rédemption par voie d’initiation aux mystères de l’origine et de la fin de l’homme (1), tandis que d’autres condamnent ce dernier à mener une vie d’esclave voué à la mort (2) ; mais qu’une doctrine sotériologique y soit mise de l’avant ou qu’on y confesse une absence d’issue rédemptrice, ces oeuvres véhiculent toutes l’idée que la condition humaine, c’est-à-dire l’errance ici-bas, est une malédiction de laquelle il est souhaitable de s’affranchir.

Or, il se trouve que les apôtres contemporains du progrès, censément optimistes et tendus vers l’avenir, sont souvent incapables – parce que leur conscience est obombrée par la souffrance des humiliés, obsédée par la turpitude des puissants, obnubilée par la haine de l’injustice – de communier à quelque esprit de gratitude que ce soit, à l’instar des auteurs anonymes de ces antiques récits. Pour tout dire, le rapport au monde et à la condition humaine d’une certaine race de progressistes est plein d’une aversion maladive envers ce qui est (3).

Cette aversion et la récrimination permanente qui en découle sont souvent la conséquence d’une légitime aspiration à la liberté. Aspiration malheureusement dévoyée, qui débouche finalement sur le goût de la licence et pousse l’homme à se cabrer, de manière pavlovienne, devant toutes les limitations. Non seulement les limitations politiques et économiques, mais aussi les limitations biologiques ou ontologiques, vécues comme autant d’oppressions insupportables, dont la somme, à terme, motive le rejet pur et simple de la vie comme elle va (4).

Du refus à l’acceptation (partielle)

Celui qui connait un peu l’Histoire religieuse du Moyen-Orient ancien constate ainsi que les communistes de la vieille école et les progressistes hypermodernes qui leur ont succédé, transhumanistes compris, partagent de façon surprenante et quelque peu paradoxale avec les lointains adorateurs de Marduk un semblable sentiment d’horreur ou de dédain à l’égard de la condition humaine. Cet air de famille s’explique par le fait que la vilaine weltanschauung des religions séculières de notre époque est colorée et comme souillée jusqu’à l’âme par l’expérience du mal.

À force de contempler les abîmes du mal et à force de donner le mal à contempler à ses disciples (plutôt que la Sainte-Face du vrai Dieu), cette weltanschauung progressiste entretient maladivement les esprits qu’elle embrume dans un climat d’amertume et de désolation, qui subsiste derrière la façade de son utopisme rieur.  Ce climat ne diffère point substantiellement de celui qui fut infusé dans les esprits, il y a quelques millénaires, à Sumer et à Nag Hammadi, par une kyrielle de théologies et de cosmologies chagrines, elles aussi déformées par la conscience exacerbée du mal.

C’est seulement lorsque, écoeurées de croupir dans l’indifférentisme anomique, elles se détournent, exsangues et desséchées, du désert du rationalisme athée et de son corolaire secret, le nihilisme, pour partir à la recherche d’une improbable oasis de sens; c’est seulement lorsque, de nouveau séduit par la fraicheur d’un quelconque spiritualisme, elles s’y hasardent et finalement s’y abreuvent, que les victimes d’une modernité volontariste et vengeresse parviennent à rompre avec cette détestation du monde et à renouer avec l’humble attitude de la créature infiniment obligée envers « la vie », en raison de tous les bienfaits qu’elle y trouve.

Les pratiques orientales d’ascèse continuellement importées de Bénarès ou de Katmandou, puis rapidement maquillées en gymnastique anodine, assurent ainsi l’engloutissement de milliers d’âmes québécoises dans un panthéisme aussi futile que dissolvant. Au grand dam de nos anges gardiens.

Pour dire le vrai, nos Patañjali postmodernes, férus de philosophie et de recettes au tofu,  s’écrient d’autant plus volontiers « Merci la vie! » (et non « Merci Seigneur! »), au terme de leurs séances de méditation et de leurs exercices de contorsion yogiques, qu’ils veulent à tout prix éviter de retomber sous l’emprise de cet effroyable monothéisme totalitaire, source de tous les maux, dont le souvenir traumatique hante encore la conscience occidentale.

Les recettes de l’écologisme mysticisant ou les pratiques orientales d’ascèse continuellement importées de Bénarès ou de Katmandou, puis rapidement maquillées en gymnastique anodine pour mieux seoir à l’athéisme ambiant tout en rognant son vaste domaine, assurent ainsi l’engloutissement de milliers d’âmes québécoises dans un panthéisme aussi futile que dissolvant. Au grand dam de nos anges gardiens.

« Au commencement, il n’en était pas ainsi »

Les progressistes d’aujourd’hui se doutent-ils qu’en cultivant en eux et autour d’eux la haine du monde (du monde créé comme du monde hérité), ils partagent avec la vieille mythologie mésopotamienne (dont on fait ici de Marduk le symbole) l’idée selon laquelle l’univers n’est qu’un lieu de sujétion de l’homme au sort mauvais et donc un endroit foncièrement hostile (résultant, pensaient les Sumériens, d’un déicide)?

Se doutent-ils un instant, les hérauts du gender et du transhumanisme, qu’en voulant libérer leur vraie identité de la gangue de chair qui l’enferme, ils prennent quelque part le relai symbolique de cet antique gnosticisme platonisant, ennemi du corps, qui prêchait que la participation à l’univers matériel n’était ni plus ni moins qu’une chute et un emprisonnement de l’âme dans un sous-monde indigne d’elle?

Le parallèle ici esquissé entre des idéologies modernes et des religions anciennes a évidemment ses limites. Car Marx se distingue nettement de Marduk par le fantasme qu’il entretient d’un Grand Soir de libération euphorique, qui fait croire qu’un jour le prolétaire va se débarrasser définitivement de ses chaînes. Mais quand le Grand Soir tarde à venir parce que le mouvement subversif et l’élan utopiste du marxisme subissent la résistance du réel, le rêve s’évanouit et la raison marxiste restent pour ainsi dire bloqués, dans l’Histoire, à l’étape de son jugement critique sur le monde.

L’esprit critique a ses vertus. Il est essentiel. On ne saurait trop y avoir recours dans un monde défiguré par les propagandes de toutes sortes, par la réclame, par le boniment des politiciens populistes et les séductions de la science et des technologies, qui excitent tous les fantasmes progressistes. Ainsi de la critique marxiste, qui n’est pas sans valeur parce qu’elle dit (plus ou moins bien) le crime de l’exploitation et de l’aliénation. Toutefois, quand rien ne change malgré la lucidité des discours et la pureté des intentions, on glisse vite de la critique à la frustration et de la frustration à l’aigreur. Puis on s’y enferme.

C’est là que Marx rejoint Marduk. Car l’aigreur nourrit la détestation du monde et renforce celui qu’elle empoisonne dans l’idée que l’univers n’est qu’une geôle sordide.

La foi chrétienne confesse un Dieu qui regarde sa création après chaque jour de labeur et qui juge que cela est bon.

À contrecourant de toutes ces sagesses cafardeuses, la foi chrétienne confesse un Dieu qui regarde sa création après chaque jour de labeur et qui juge que cela est bon (cf. Gn 1). Cette bonté originelle de la création divine, découlant de la bonté divine, fonde le rapport du chrétien au monde en l’invitant à l’action de grâce, dans une attitude de reconnaissance et d’émerveillement permanent.

On ne peut davantage être aux antipodes du pessimisme païen.

Dans l’action de grâce, il y a évidemment plus qu’un simple acquiescement à l’univers créé par Dieu « dans un dessein de pure bonté » (5). Il y a adhésion profonde. Et cette adhésion de l’homme au projet divin permet seule, en définitive, d’échapper à la tentation démoniaque du refus de l’ordre créé comme à la tentation démiurgique de sa transformation radicale – utopie qui n’accouche jamais d’aucun homme nouveau et débouche toujours sur une forme larvée ou achevée de tyrannie.

En somme, le christianisme enseigne que le mal n’est pas une réalité originelle, mais une réalité adventice. Il rappelle qu’« au commencement, il n’en était pas ainsi » (Mt 19, 8) et répète à qui veut l’entendre que, quelle que soit l’affliction qu’on veut combattre, rien n’est plus vain et dangereux que d’aspirer à son élimination radicale par des moyens purement humains censés renouveler la face de la Terre.

L’émergeance d’un monde nouveau où « tous les hommes vivront d’amour » quand « nous nous serons morts mon frère » (parce que nous faisions partie de l’engeance maudite qu’il fallait éliminer) ne devrait en rien exciter notre enthousiasme. L’Histoire nous a assez dit que ce fantasme d’apprenti sorcier n’apporte que ruines et désolation. Mais l’homme, qui n’est jamais à court de projets chimériques, semble l’avoir oublié.

(texte augmenté le 21-02-2018 et le 27-02-2018)

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(1) Pour le gnostique, explique Madeleine Scopello, « le monde est le résultat d’un piège mis en place par des puissances mauvaises. Le gnostique, et lui seul, peut s’y soustraire grâce à l’étincelle de connaissance (gnôsis, en grec) enfouie au plus profond de lui-même. Mais la gnôsis n’est pas donnée à tout le monde. C’est un don divin, réservé à des élus, qui leur permet de s’unir à Dieu ou mieux de le réintégrer. » Madeleine Scopello, Les gnostiques, Le Cerf/fides (coll. Bref), 1991, p. 9.

(2) C’est particulièrement le cas de la conception du monde de l’antique civilisation mésopotamienne. Sa « conception est pessimiste: la douleur humaine apparait dénuée de sens, la conduite des dieux qui règlent les destins est incompréhensible, la mort est un terme inéluctable, car l’Outre-mort est un gouffre béant où les défunts ne mènent plus qu’une existence larvaire. » (Pierre Grelot, Homme qui es-tu? Les onze premiers chapitres de la Genèse, Éditions du Cerf (Coll. Cahiers Évangile, numéro 4), 1973, p. 12).

(3) On le sait, toute religion est construite sur des échanges avec le divin, la puissance originelle, la galerie des dieux, etc., et implique une attitude de reconnaissance de la part des créatures, lorsque les êtres ou les forces de l’au-delà se montrent propices. De plus, on sait que toutes les religions inculquent des tabous, donc des limites, qui évitent à l’homme de sombrer dans l’hybris. Le parallèle que j’établis ici concerne un aspect précis du religieux, découlant du type d’échanges ou de contrats qui existent entre l’au-delà et l’ici-bas dans une religion donnée. Ces échanges ou contrats peuvent être plus ou moins à l’avantage de l’être humain. Cela favorisera le développement d’une conception « optimiste » ou « pessimiste » de la condition humaine et aura dans l’Histoire un impact sur la psychologie des personnes et des peuples. C’est là, sur ce point précis, qu’il y a, il me semble, comme je le dis, un air de famille entre Marx et Marduk. « L’un et l’autre » ont, quelque part, une vision noire de la condition humaine actuelle, qui mène au refus de celle-ci. (Note ajoutée le 17 février 2018).

(4) Contrairement au personnage de Voltaire qui jugeait dans Le monde comme il va que, « si tout n’est pas bien, tout est passable », l’individu possédé soudainement par cette envie de mutinerie métaphysique qu’on appelle aujourd’hui frauduleusement l’esprit de liberté tend à considérer que « Si tout n’est pas parfait pour moi, tout est imbuvable. »

(5) Compendium du catéchisme de l’Église catholique, no. 1, p. 15.

À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle a étudié en philosophie, en théologie et détient une maîtrise en études françaises. Il travaille en pastorale au diocèse de Saint-Jean-Longueuil.

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