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Mourir à soi pour vivre en poésie [3/3]

Photo: Li Yang / Unsplash (CC).
Photo: Li Yang / Unsplash (CC).

Un texte d’Émilie Théorêt

Le Verbe vous propose une incursion en trois temps dans l’univers de l’écrivaine Rina Lasnier. Afin d’apprivoiser cette œuvre majeure de l’histoire littéraire québécoise, une première partie s’attache à la trajectoire de l’auteure, une deuxième permet d’apprivoiser son écriture à travers quelques textes, alors que cette dernière offre une analyse de l’œuvre.

On connait les raisons et les conditions qui ont mené à la création de l’histoire littéraire québécoise telle quelle est. Encore aujourd’hui, le concept de rupture, qui fut si important au moment de cette élaboration historiographique, semble vouloir prédominer et continuer de s’ériger en valeur.

Toutefois, le temps permet de nuancer et d’enrichir cette histoire construite pour conduire vers une révolution. Car la modernité n’est pas qu’une question de rupture, surtout au Québec, où la modernité formelle tarde à faire sa place dans la littérature notamment.

En outre, la modernité, qui implique une autonomie de l’art par rapport à toute forme d’idéologie extérieure (religieuse surtout, dans le cas de l’histoire littéraire québécoise), la modernité donc, permet la naissance de cette littérature québécoise.

Dans la perspective d’une société marquée par les abus d’un christianisme qui rime bien souvent dans les esprits avec une religiosité désincarnée et, par le fait même, qui a épuisé son potentiel d’enchantement et d’évocation poétique, la question qui se pose est la suivante : peut-on allier modernité et christianisme?

Les images et le langage poétiques issus d’une vision transcendante du monde peuvent-ils encore renouveler le regard sur ce même monde [1]?

Une poésie moderne et d’inspiration chrétienne

Bien qu’inspirée par des valeurs transcendantes, la poésie de Lasnier engendre une vision nouvelle du monde, immanente à son langage. Pour mieux comprendre, prenons son poème emblématique, La Malemer [2]. Il s’agit d’un triptyque dont la deuxième partie porte en sous-titre « Naissance obscure du poème ». De fait, il énonce à la fois ce que devrait être le poème en même temps qu’il le met en pratique. Ce texte devient alors pertinent pour saisir à la fois la posture de l’écrivaine (Rina Lasnier) et le rapport du sujet poétique (le je du texte) à la poésie elle-même. Ainsi, dans La Malemer, la question de l’immanence est exposée de façon claire, et ce, dès les premiers vers :

Je descendrai jusque sous la malemer où la nuit jouxte la nuit – jusqu’au creuset où la mer forme elle-même son malheur,

sous cette amnésique nuit de la malemer qui ne se souvient plus de l’étreinte de la terre

(La Malemer, 11)

Il s’agit ici de descendre en soi, dans l’oubli du sens commun des choses, de l’ordre symbolique, afin d’y puiser des images poétiques nouvelles. C’est la descente dans la malemer, dense, noire, loin de la surface éclairée des choses, constituée d’une vie marine inconnue, riche de nouvelles représentations et d’un langage poétique nouveau : « malemer, lent conseil d’ombre – efface les images ô grande nuit iconoclaste! » (La Malemer, 16).

Or, ce poème qui apparait si moderne dans cette descente en soi métaphorique se termine par ce rappel clair au christianisme : « maria, nom pluriel des eaux – usage dense du sein et nativité du feu. » (La Malemer 19).

Bien que Lasnier soit toujours inspirée par des croyances chrétiennes, le projet d’écriture se suffit à lui-même.

Bien qu’avec le temps, l’imaginaire biblique soit de moins en moins ostentatoire dans l’œuvre de la poète, il demeure néanmoins toujours sous-jacent à l’œuvre. De façon plus spécifique, les figures féminines de la Bible sont mises de l’avant dès les débuts de son œuvre par des stratégies d’écritures liées à l’intertextualité, et il semble que c’est plus particulièrement à la figure de la mère biblique que s’identifie le sujet poétique.

Ici, s’identifier à Marie, c’est s’accrocher à l’image de celle qui donne naissance au Verbe. Marie, c’est celle qui est fécondée de manière divine, tout en vivant une maternité humaine.

Le regard féminin : un regard neuf

Afin d’éclairer cette figure, on peut déjà regarder dans les débuts de l’œuvre. Dans le recueil Le Chant de la montée [3] (publié en 1947), l’image aquatique, mais aussi celle de l’amphore, incarnent constamment l’idée du plein et du vide, de l’évidement de soi dans l’attente d’être emplie.

Ainsi, le personnage de Rachel (personnage emprunté au récit biblique dans la Genèse) devient à la fois une femme-fontaine et une femme-abime : « Ne cherchez pas la fontaine. / La soif l’a trouvée (…) Ne cherchez donc plus l’abime, / Mes sœurs, le torrent l’a comblé ». (Le Chant,89). Dans cette métaphore, tout le rapport de l’auteure à l’écriture est inscrit. Ainsi, dans Le Chant de la montée, la trame narrative se termine par la mort de Rachel :

« Il y avait une certaine distance avant d’arriver à Ephrata lorsque Rachel enfanta. Comme son âme s’en allait, car elle était mourante, elle nomma [l’enfant] Bénoni. »

Genèse, XXXV, 16-18

(Chant quatorzième, Le Chant de la montée, 143)

C’est dans la maternité de Rachel que se clôt le recueil. Rejoignant ici Marie, la figure de la mère donnant sa vie dans l’enfantement sert alors de repère symbolique au sujet poétique-femme, afin que celui-ci remonte au grand jour ses images neuves et intimes. Il ne s’agit pas seulement d’un lieu commun, mais bien de la représentation d’une poétique incarnée du don de soi. De la sorte, la subjectivité au féminin ouvre un regard neuf sur le monde à travers un imaginaire chrétien pourtant surexploité à cette époque.

Un sujet féminin épanoui dans le christianisme

C’est ainsi que Lasnier arrive à allier modernité (où jeest le centre du monde), avec christianisme (où Dieu est le centre du monde).

Pourtant, cette subjectivité au féminin pourrait être problématique. De fait, qui connait l’histoire de la poésie au Québec sait la difficulté des femmes, dans la première moitié du XXesiècle, à entreprendre une œuvre (publiée) soutenue dans le temps.

Bien souvent, la poésie écrite pas des femmes demeure incomprise et ne trouve pas de réception. La descente du sujet poétique en soi devient donc problématique et dangereuse en ce sens qu’elle garde la poète prisonnière de son univers intérieur, sans personne pour lui donner écho dans le monde réel. C’est la raison pour laquelle bon nombre de femmes poètes, et ce depuis leurs premières publications poétiques, ont recours à des stratégies d’écriture pour s’assurer un ancrage dans le réel. Légitimer l’écriture poétique demeure essentiel pour ces femmes qui n’ont peu ou pas l’autorisation de le faire dans l’espace public.

Pour Rina Lasnier, la carrière poétique est une vocation. Comme peu de femmes avant elles (et quelques-unes au même moment), l’écriture autorisée et menant à une œuvre considérable, continue et reconnue passe par cette consécration de soi à l’écriture. Isolement, travail ardu et renoncement à une vie plus commune de femme de cette époque (on pense au mariage et à la maternité) en sont les ingrédients. Au tournant des années 40, avec Anne Hébert et Gabrielle Roy, Lasnier inaugure la vocation littéraire autonome. C’est-à-dire que la vocation n’est plus liée au religieux. Bien que Lasnier en particulier soit toujours inspirée par des croyances chrétiennes, le projet d’écriture se suffit à lui-même.

C’est dans une foi ferme en un christianisme qui lui donne, comme femme, une place légitime en tant que sujet que Lasnier prend parole.

Une telle prise de parole autonome et hardie n’est possible que parce que sa place au monde diurne est déjà bien établie. La peur de sombrer en soi, sans personne pour lire sa poésie est absente. Dès ses débuts, Lasnier se trouve des lecteurs aguerris et affirme sa voix sans le moindre doute sur la légitimité d’une telle voix. Cette force provient en outre de ses origines familiales et de son éducation qui n’ont probablement jamais fait de sa condition féminine un obstacle à sa réalisation personnelle.

En outre, le rapport au catholicisme chez Lasnier ne remet pas ce constat en doute, bien au contraire : c’est dans une foi ferme en un christianisme qui lui donne, comme femme, une place légitime en tant que sujet que Lasnier prend parole.

Recevoir et donner généreusement

Faisant écho à cette situation de l’écrivaine, le jedu texte peut s’appuyer dans le réel à travers la figure de Marie, une figure tout à la fois reconnue dans le symbolique et susceptible d’apporter un renouveau de la vision (parce que féminine) de la poésie comme du monde. Le chemin du langage tracé par Marie se trouve donc dans le don de soi, dans l’enfantement. Ce langage nait dans l’évidement du jepour se laisser emplir. Le langage de Marie comme de Rachel, c’est ce vase vide qui attend d’être rempli de cette eau dont le sujet poétique n’est jamais rassasié :

 Soif torrentielle de la parole créatrice, folle de communiquer la sagesse!

Soif desséchée de l’âme demandant la coupe de la mort à vider d’un seul coup!

 […] car l’amour recommence l’amour et l’eau recommence la soif.

(Le Chant, 99-100)

Ainsi parle déjà la poésie de Lasnier en 1947, dans Le Chant de la montée. Car tout est une question de soumission. Et cet abandon constitue toujours un acte d’amour.

Au travers des illustrations du recueil de 1947, le corps de Rachel s’allonge progressivement : passant de la verticalité à l’horizontalité[4]. C’est enfin dans cette position de soumission totale, parce qu’enfin réceptif, que le corps du sujet poétique devient fertile.

De la même manière, dans La Malemer, le corps plongé dans les profondeurs marines est complètement soumis au langage : « [Malemer] que je sois en toi ce nageur rituel et couché – comme un secret aux plis des étoffes sourdes » (Malemer, 14). Renonçant à s’accrocher au connu (et surtout à lui-même), il s’ouvre enfin à l’inspiration nouvelle : « maternité mystérieuse de la chair – asile ouvert aux portes du premier cri, et la mort plus maternelle encore! » (Malemer,12)

C’est dans cet état de disposition constante à la poésie que la poète Rina Lasnier appréhende son art. C’est également ainsi que le sujet poétique l’exprime, depuis Le Chant de la montéejusqu’à la Malemer. C’est dans ce don de soi, corps et esprit (indissociables), que la poète devient l’instrument d’une parole poétique inspirée (car Dieu n’est pas mort ici), une parole qui est insufflée, mais qui nait aussi dans les profondeurs intimes de son être. Dans un tel abandon et renoncement, la poète est sans cesse abreuvée, complètement à la disposition de ce souffle poétique si personnel.

Fiancée fluente des vents durs et précaires – comment te délieras-tu de la fatalité de ton obéissance?  (Malemer, 13)

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Notes:

[1]L’excellent travail de Frédérique Bernier sur l’œuvre du poète de Saint-Denys Garneau répond par l’affirmative. Ce qui a toutefois permit à Garneau d’échapper au « problème » de la foi chrétienne et d’être aussi lu et enseigné aujourd’hui comme l’un de nos grands modernes, selon moi, c’est que l’imaginaire chrétien n’est pas aussi ostentatoire dans sa poésie qu’il ne l’est dans celle de sa contemporaine, Rina Lasnier (du moins dans ses débuts).

[2]Toutes les références à ce poème seront inscrites dans le texte entre parenthèses (La Malemer), suivi du numéro de page et feront références à l’édition suivante : Lasnier, Rina, Poèmes II, Montréal, Fides (Coll. du Nénuphar), 1972.

[3]Toutes les références à ce recueil seront inscrites entre parenthèses dans le texte sous l’abréviation « Le Chant »et suivi du numéro de page correspondant à l’édition suivante : « Le Chant de la montée »,dans Rina Lasnier. Poèmes I, Montréal, Fides (Coll. du Nénuphar), 1972, p. 61 à 154.

[4]Ces illustrations ne sont présentes que dans l’édition originale (Montréal, Beauchemin, 1947).

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