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Montréal n’est pas Hochelaga

Photo: Les Films Séville.
Photo: Les Films Séville.

Quand un producteur de films évoque un film de « réconciliation », je suis très très inquiet: je me sens déjà asphyxié par les miasmes idéologiques des bons sentiments frelatés, et quand il surenchérit en évoquant une « musique grandiose » je pressens que l’enfumage sera complet.

Citation de Bruno Lalonde, internaute Facebookien.

J’ai assisté récemment à la première du film Hochelaga : Terre des âmes du cinéaste François Girard, film qui se veut une réinterprétation de l’histoire de Montréal sous l’angle de la spiritualité amérindienne.

Moi qui aime beaucoup la période de la Nouvelle-France, j’avais été d’emblée attirée par le fait que Jacques Cartier soit mis en scène avec ses comparses dans leur rencontre avec les Iroquoiens du Saint-Laurent, chose qu’on n’avait jamais vue dans le cinéma québécois.

Mais étant donné le discours ambiant actuel qui accuse l’homme Blanc occidental (surtout de sexe masculin) d’être le méga bad boy de l’Histoire – tout le monde sait en effet que les humains d’autres cultures sont évidemment purs et sans péchés –, je suspectais un fort révisionnisme historique dans l’intention du projet.

Après tout, il s’agit bien d’une œuvre commandée par la Société du 375e anniversaire de Montréal, laquelle avait déjà été pointée du doigt pour son absence de référence à la véritable histoire de la fondation de la Ville et son festivisme trop appuyé.

Une entrevue du cinéaste dans la presse et le visionnement du film m’ont donné raison.

Assis dans nos fauteuils du théâtre Maisonneuve, le film n’est même pas commencé que nous assistons à une longue suite de discours politiques plus lourds les uns que les autres, où les patrons du 375e s’expriment notamment en bilingue comme si de rien n’était; où le premier ministre Philippe Couillard nous dit qu’il aime l’histoire, mais s’excuse en filigrane d’appartenir à un peuple fondateur; où le maire de Montréal, Denis Coderre, essaie de nous faire croire que Montréal est un territoire Mohawk non cédé, ce qui est totalement faux; où le producteur Roger Frappier prononce les paroles de la citation plus haut (sur la « musique grandiose »), tout cela nourri sous les applaudissements sentis du public.

Sauf tout mon respect pour les personnes – Roger Frappier est particulièrement quelqu’un que j’estime dans le milieu cinématographique –, je me dis que ça commence mal. Néanmoins, au moment où le film commence, je persiste à vouloir donner une chance au coureur.

La forme

Commençons par le plus positif : le chanteur Samuel Tremblay, alias Samian, (de père québécois et de mère algonquine) méconnaissable et agréablement crédible dans le rôle principal d’un étudiant du nom de Baptiste Asigny qui soutient sa thèse de doctorat en archéologie.

Son exposé consiste à démontrer l’emplacement supposé du village d’Hochelaga, c’est-à-dire le pied du Mont-Royal et, plus précisément, le terrain de football actuel de l’Université McGill.

Toute la trame du film est rattachée à cette découverte fictive – car dans la réalité, nous ne savons pas encore le lieu exact du village (1) –  sur laquelle le cinéaste a choisi de greffer plusieurs histoires, comme de petits intermèdes.

Mais, malheureusement, cela reste au niveau anecdotique, voir didactique : on a l’impression d’être devant des capsules refermées sur elles-mêmes et détachées les unes des autres.

On comprend que le réalisateur ait voulu effectuer une approche en tableaux – et il faut le dire, cela peut être très intéressant –, mais pour faire de la peinture en cinéma et particulièrement de la peinture d’histoire, il faut sentir la fresque d’ensemble, le mouvement dans la composition, privilégier l’épique et le grandiose, en d’autres termes, flirter un tant soit peu avec les notions artistiques du romantisme et du sublime.

Or, rien de tel ici. Pourtant, avec un budget de 15 millions de dollars, il y aurait eu moyen d’aller dans cette direction.

Un parti pris qui agace

Malgré une (sur)-utilisation des prises de vue avec drones, malgré un délicieux face-à-face opposant une riche Anglaise cachant des Patriotes en cavale et un général d’armée britannique (un jeu d’acteur admirable), on est en quelque sorte devant des « fiches techniques » figées dont plusieurs sont hélas trop clichées et parodiques, à commencer par ce prêtre du XVIIe siècle fort détestable dans son jansénisme autoritaire et implacable. Même la religieuse apparemment dévouée auprès des malades est quelque peu sèche.

On ne va pas nier que cela n’a jamais existé, mais soyons honnêtes : est-ce vraiment cela la contribution de la foi chrétienne à l’édification de notre peuple à l’époque de la Nouvelle-France ? Est-ce vraiment cela l’apport de nos saints martyrs, de la vénérable Jeanne Mance, de sainte Marguerite Bourgeois et de sainte Marguerite d’Youville ?

Autre spectacle décevant : l’arrivée de Cartier dans le village d’Hochelaga, présentant des objets de piété en récitant quelques prières en latin, mais se faisant ridiculiser par le grand Chef et son adjointe (il fallait entendre les ricanements jouissifs et revanchards de la salle lors de ce passage).

L’intention éditoriale est donc claire : invalider la fondation française de Montréal et faire de l’histoire autochtone la trame fondamentale de l’histoire de la ville.

Comment ?

En mettant l’accent sur la spiritualité autochtone dans le but de démontrer que tout est finalement relatif : il n’y a pas de fondation-repère, pas de vérité universelle (et si oui, elle se trouve dans les incantations magiques du sorcier-chamane). Il n’y a que de l’intuitif, que de l’instabilité et du flottant. Il n’y a que de l’immanent et surtout pas du transcendant.

Nous voilà au cœur de l’idéologie dominante actuelle : celle du multiculturalisme et du culte de la diversité, qui prônent le détachement au récit national en affirmant que la mémoire collective doit être substantiellement rectifiée.

Il est, à ce propos, fort éloquent que le cinéaste fasse mourir les deux ou trois seuls Québécois dits «de souche » du film, pour faire ressortir les immigrants – ou enfants d’immigrants –, comme s’ils étaient à la source de l’histoire de Montréal et du peuple canadien-français !

L’historiquement correct

Qu’on ne se trompe pas : je trouve intéressant qu’on aborde une œuvre artistique sous l’angle de la spiritualité et je respecte grandement les peuples autochtones dont la Nouvelle-France est indissociable, mais dans le cas où on avait la prétention de dresser un portrait de l’histoire d’une ville comme Montréal, il me semble qu’il aurait fallu ne pas succomber à la tentation de passer sous silence les motifs éminemment français et catholiques de la fondation, et ensuite utiliser un procédé qui a fait ses preuves : montrer les forces et faiblesses des personnages à travers leurs croyances, afin de nuancer le propos.

En fait, nous sommes avec ce film dans l’historiquement correct, cette vision qui consiste à plaquer les valeurs présentes sur une époque ancienne (2).

Vous allez me dire : « oui, mais là, on est dans l’art, dans la fiction, l’artiste a le droit de détourner les choses ». Justement, le détournement dans l’art est précisément une idéologie, un paradigme conceptuel et artistique bien moderne. Une bonne partie de l’art contemporain est d’ailleurs axé sur cela.

L’artiste a certes le droit – et le devoir même –, d’inventer, de s’éloigner de la réalité, de creuser dans son imaginaire, de proposer une signature singulière, il peut même aborder des enjeux sociaux. Mais est-ce toujours de l’art s’il fait de son œuvre une rectitude politique appliquée à la création artistique ?

Lorsqu’un cinéaste aborde un thème historique, il a le devoir de rester honnête et de respecter les grandes lignes de ce qui l’a précédé, même s’il ajoute des scènes purement fictives.

Il y aurait matière à creuser ici la réelle relation entre peuples autochtones et québécois fondateurs (ou anciens canadiens, pour reprendre l’expression de la Nouvelle-France), mais hélas, le réalisateur a choisi l’idéologie au détriment d’une proposition artistique étoffée.

___________

Notes :

(1) Les chercheurs pensent aussi que l’ancien village aurait bien pu être dans le cimetière Côte-des-Neiges. Rappelons du reste que, lors de la fondation de Montréal, en 1642, les Iroquoiens ont tous disparu de la vallée du Saint-Laurent sans qu’on en connaisse vraiment la raison.

(2) L’historiquement correct comme l’a bien expliqué Jean Sévilla dans son ouvrage du même nom, «c’est le politiquement correct appliqué à l’histoire : ce n’est pas une lecture scientifique du passé, une tentative de le restituer tel qu’il a été, c’est une interprétation idéologique et politique du monde d’hier, visant à lui faire dire quelque chose pour les hommes d’aujourd’hui, avec les mots et les concepts d’aujourd’hui.» consulté le 20 septembre 2017.

À propos de l'auteur

Stéphanie Chalut

Stéphanie Chalut détient une maitrise en arts visuels de l'Université Laval (2012), ainsi qu'un baccalauréat dans le même domaine de l'UQAM (1999). S'intéressant à l'image et au récit, sa pratique d’artiste depuis englobe surtout le dessin, mais depuis son exposition solo Testament (2015), l'artiste a amorcé un retour vers le 7e art. www.stephaniechalut.com

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