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Merci de me laisser être en désaccord

Photo: Le Verbe
Photo: Le Verbe
Écrit par James Langlois

Samedi dernier, dans La Presse, Patrick Lagacé proposait une plus grande ouverture de la loi sur l’aide médicale à mourir.

Dans l’article « Merci de me laisser partir », on ne retrouve pas un exposé théorique, des arguments rationnels ni une suite de raisonnements appuyés par des études et des chiffres.

Non.

Il a plutôt rapporté le témoignage de Margo Ménard, la mère de feu Sébastien Gagné-Ménard, un Québécois atteint de sclérose en plaques qui s’est tout récemment rendu en Suisse pour se donner la mort.

Et le journaliste de terminer son article par cette simple question : « pourquoi empêcherait-on les Sébastien Gagné-Ménard de ce pays de se libérer sereinement de leurs souffrances ? »

Fausse compassion

Il en fallait peu pour générer le consensus spontané des lecteurs et susciter l’empathie généralisée sur les médias sociaux : « Quel beau texte ! », « J’ai pleuré », « Quelle réalité cruelle et inadmissible ! », alouette!

Un bel élan de sentiments qui ne fait place à aucune critique, aucune analyse. En effet, comment pourrait-on ne pas être touché par cette triste histoire ? Qu’un être humain souffre, quels que soient son sexe, sa religion, sa culture, son âge, c’est toujours triste.

Pour ma part, cette histoire m’a glacé le sang.

Non pas tant en raison du « chemin de croix » qu’a parcouru Sébastien jusqu’en Suisse pour mourir, mais seulement parce qu’il s’est donné la mort. Point.

Suis-je le seul à trouver que la résolution de cette histoire est troublante ? Suis-je un extra-terrestre pour ne pas penser, comme les autres, qu’il s’agit là d’un beau texte ?

Suis-je le seul à trouver que la résolution de cette histoire est troublante ? Suis-je un extra-terrestre pour ne pas penser, comme les autres, qu’il s’agit là d’un beau texte ?

N’y a-t-il pas un problème dans le fait qu’un trentenaire, vraisemblablement gratifié dans son rôle de père, doive annoncer à sa fille de 14 ans qu’il se suicidera ?

Je me croyais être en train de lire le synopsis du film de 1973, Soleil Vert, dans lequel l’un des personnages se rend à la « clinique » pour mourir dignement devant un coucher de soleil en écoutant la Sixième de Beethoven.

Société schizophrène

Cessons de jouer avec les mots et d’appeler cela « laisser la personne partir sereinement ».

Il ne s’agit plus ici de vouloir que des gens en fin de vie puissent mourir sans trop souffrir ; c’est un suicide assisté. C’est Socrate qui boit la cigüe, mais qui est condamné par le manque de soutien, de solution et de sens à sa souffrance plutôt que par le tribunal.

Comment peut-on, en tant que société, vouloir répandre publiquement, d’une part, le message selon lequel le suicide n’est pas une option, et de l’autre, vouloir que tout un chacun se suicide lorsqu’il considère qu’il en a assez de souffrir ?

À la veille de la semaine de prévention du suicide, plus tôt cette année, un autre billet a été écrit dans La Presse et rapportait des statistiques de l’ISQ : chaque année, autour de 140 personnes de 65 ans et plus s’enlèvent la vie. C’est 1 suicide sur 10.

Qu’est-ce que le travailleur social Yvon Bureau concluait à la vue de ces tristes données ? « Raison de plus pour élargir l’aide à mourir. »

Comme le disait Aubert Martin, directeur de l’organisme Vivre dans la dignité, dans son blogue du 8 février : « La véritable tragédie derrière l’euthanasie et le suicide assisté vient justement du fait que nous enfermons la personne dans son problème. Pire encore, nous cautionnons le désespoir qui la conduit à vouloir mourir en lui fournissant les moyens de le faire. »

Au-delà des bons sentiments

Il ne faudrait pas déduire de mon propos que je préconise de laisser les personnes mourir dans leurs souffrances.

Si on accuse quelques fois les opposants à l’euthanasie de faire le sophisme de la pente glissante, je voudrais que ceux qui seront en désaccord avec moi ne me plongent pas dans un faux dilemme : choisir entre la compassion ou la cruauté, choisir entre le suicide ou subir l’agonie à perpétuité.

Le vrai dilemme est celui-ci : la vie vaut la peine d’être vécue ou elle ne vaut rien.

Le vrai dilemme est celui-ci : la vie vaut la peine d’être vécue (avec ce qu’elle comporte d’emblée d’insupportable et d’incompréhensible) ou elle ne vaut rien, et aussi bien y mettre fin aussitôt qu’elle ne répond pas à nos attentes.

Faire le choix, en tant que société, de promouvoir le suicide comme solution à la souffrance, aux épreuves, est d’une incohérence et d’une hypocrisie crasses.

Alors, pour revenir à la question de Patrick Lagacé, pourquoi empêcherait-on ces gens de « partir sereinement » ici plutôt que de leur faire investir 35 000 $ pour aller en Suisse où la loi le permet ? Je dirais que rien ne les en empêche de le faire ici.

Que des gens se donnent la mort privément, ou avec leur famille, c’est une chose.

Que l’État n’ait rien d’autre à leur offrir qu’une dose de cigüe en est une autre.

La mort a un cout. Et pas seulement financier.

À propos de l'auteur

James Langlois

James a étudié l'éducation, la philosophie et la théologie. Son cursus témoigne de ses nombreux champs d’intérêt, mais surtout de son désir de transmettre, de comprendre et d'aimer. Il est rédacteur en chef adjoint au Verbe depuis juin 2016.

4 Commentaires

  • 1) Merci d’exposer le double standard dans lequel en prévention du suicide on déclare que la mort n’est pas une option et que, en même temps, l’euthanasie est un moyen légitime de rendre la dignité aux personnes atteintes de maladies incurables. Sur la page de l’association pour la prévention du suicide , j’ai fait valoir à quelques reprises que la valorisation de l’euthanasie renforce l’idée que la mort est une solution à la souffrance; à chaque fois, on m’a reproché de mélanger les choses.

    2) L’appel à une modification de la loi 52 est un scandale car cette loi a pu être votée justement à cause de sa « prudence » et des balises strictes qu’elle exige pour accéder à l’euthanasie. Dès le départ, si la loi avait ouvert l’euthanasie aux personnes atteintes de maladies dégénératives, elle n’aurait peut-être pas passée. En ce sens, l’élargir pour inclure les personnes serait la confirmation du danger de la pente glissante décriée par les opposants à la loi; ce n’est pas un sophisme.

  • Premièrement, Patrick Lagacé n’a pas à s’inquiéter : l’euthanasie sur demande qu’il réclame sera bientôt une réalité, à cause de la logique interne de toute ouverture à l’euthanasie. D’une certaine manière, il a parfaitement raison de poser sa question finale : si on admet les fondements de la loi 52 initiale, pourquoi refuser le « droit de mourir » à quiconque?

    Mais deuxièmement, je veux répéter une anecdote que j’ai déjà, je crois, racontée sur ce site. À l’époque du cardinal Ouellette à Québec, Lagacé avait écrit un texte où il souhaitait publiquement au cardinal de souffrir un jour d’une maladie douloureuse, ce qui serait une juste punition pour son opposition déclarée à l’euthanasie. J’avais alors écrit à Lagacé pour lui dire que j’étais quant à moi un jeune père de famille qui étais opposé à l’euthanasie. Souhaitait-il que moi aussi je souffre et meurs pour mon opinion? Je pensais qu’il se rendrait compte de la puérilité et surtout de la méchanceté de son texte si son adversaire, au lieu d’être un méchant cardinal catholique célibataire supposé riche et puissant, prenait les traits d’un jeune homme de son âge avec de jeunes enfants.

    Sa réponse? « Oui, je vous souhaite à vous aussi de souffrir et de mourir ». Voilà qui donne une idée de la compassion de ces compatissants. J’ai gardé le texte; j’y pense chaque fois que Lagacé nous sert ses leçons de morale…

    • Excellente idée d’avoir gardé le texte en preuve. Mais P. Lagacé semble bien au-dessus , ne serait-ce que pour se donner à tout prix raison. Compassion ? ou orgueil crasse !

  • Je voudrais vous répondre que moi aussi je me suis fait la même réflexion que vous en lisant le texte de Lagacé.

    Le plus grand problème avec son raisonnement est qu’à chaque fois que la porte va s’ouvrir pour élargir l’accès à l’euthanasie, il pourra à nouveau nous sortir un nouveau cas d’une personne qui souffre et qui n’a pas accès à l’euthanasie. Nous sommes donc condamné dans cette spirale sans fin du pourquoi pas moi aussi.

    Tous ceux comme moi qui ont dénoncé la pente glissante dans laquelle le Québec se dirigeait s’il ouvrait la porte à l’euthanasie ont été ridiculisés par des personnes comme Lagacé alors que la situation actuelle confirme nos pires craintes.

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