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Lettre à Catherine Dorion (pis à KPMG, tant qu’à faire)

Image: la tour de KPMG à Montréal (montage Léa Robitaille/LeVerbe)
Image: la tour de KPMG à Montréal (montage Léa Robitaille/LeVerbe)

Ceux qui cherchent à tout prix à honorer notre passé catholique, s’ils veulent le faire sincèrement, devraient lâcher les crucifix et nous rappeler ce que disait Jésus sur les riches, et nous rappeler aussi, tant qu’à faire, ce que disait Jésus sur ceux qui défendent la religion juste pour les apparences, juste pour se tailler une place dans le monde.

- Catherine Dorion, comédienne et blogueuse au Journal de Québec (citation tirée de Facebook, 3 mars 2017, en réponse à l’indignation à géométrie variable de certains québécois)

 

L’affaire du crucifix de l’hôpital Saint-Sacrement, à Québec, a semé tout un émoi ces derniers jours. Il a été remis à sa place. Sans surprise, le bonheur des uns a fait le malheur des autres.

Je pense que les Sœurs de la Charité de Québec méritent notre plus grand respect. Je pense aussi – comme plusieurs l’ont souligné – que l’attachement à un « patrimoine » sans attachement au Père risque de réduire, de manière quelque fois schizophrénique, le christianisme à de « belles valeurs » ou à de « belles églises ».

*

Quelques jours plus tard, les bons citoyens retournaient à leurs affaires : s’inquiéter des derniers échanges dans la LNH, tenir la maison propre, manger sainement-pour-pas-cher, remplir docilement leurs déclarations de revenus.

Or, au petit matin du 3 mars, Roger et Thérèse lisaient dans leur journal préféré – une boule dans la gorge – que des dizaines de millionnaires avaient profité d’un stratagème pour éviter de payer leur juste part. Ces véreux se défilaient ainsi de l’obligation de contribuer à la société qui paie pour leurs soins de santé, pour former leurs enfants et leurs employés, pour paver la rue qui passe devant leur manoir.

Pour la première fois dans l’histoire du monde, les puissances spirituelles ont été toutes ensemble refoulées non point par les puissances matérielles, mais par une seule puissance matérielle, qui est la puissance de l’argent.

- Charles Péguy (1873-1914)

Il s’en trouvera bien sûr pour nous dire que cette omission était légitimée par le fait qu’ici, on est les plusse imposés d’Amérique. Et si on inversait plutôt la relation de causalité de cette phrase ?

*

Chère Catherine.

Quand j’ai lu le reportage sur KPMG, j’ai eu, moi aussi, comme Roger et Thérèse, une boule dans la gorge. Je n’ai même pas encore fini de payer mes impôts de l’année 2015 alors que je m’apprête à avouer à l’État la hauteur mes modestes revenus de 2016…

C’est dire à quel point cette fraude systémique m’écœure et m’indigne.

Jésus a enseigné de bien belles choses. Vous le rappelez très justement, Catherine.

Mais si les Sœurs ont tenu à exprimer leur tristesse de voir le crucifix retiré, c’est n’est pas uniquement parce que Jésus était un grand philosophe, un maitre de la vie simple et humble ou un penseur anti-establishment.

C’est parce que Jésus est allé jusqu’à mourir pour le salut des salopards et des bandits.

Dans une sorte de paradoxe – qui n’est pas contradiction –, le chrétien apprend à détester le mensonge et non le menteur, la fraude et non le fraudeur.

Le chrétien croit aussi que le bourreau (ou fraudeur, dans ce cas) au cœur desséché souffre plus encore que le pauvre qui attend chaque paie pour acheter du lait et du pain à ses enfants.

Les clients sans scrupule de KPMG ne connaissent pas la vie. Ils ne connaissent pas la vie parce qu’ils ne connaissent pas l’amour. Ils ne connaissent pas l’amour parce qu’ils ne voient pas leurs frères et sœurs qui souffrent au pas de leur porte. Cela voudrait dire qu’il faut regarder le train de l’injustice passer, les bras croisés (ou plutôt les mains jointes) en se contentant de prier pour les pauvres et pour les âmes égarées des millionnaires ?

Certes, non !

Je connais plusieurs chrétiens qui sont indignés.

Une pléthore d’organismes, dans nos paroisses, nos communautés et nos diocèses (et même au Vatican ! oui oui !) travaillent d’arrachepied pour un monde plus juste : Développement et Paix, le Centre Justice et Foi, l’Observatoire Justice et Paix, le Cercle Notre-Dame-de-Guadalupe, les paroissiens qui accueillent des réfugiés, et tant d’autres.

Ajoutons à cela toutes les communautés religieuses (comme les Sœurs de la Charité) qui n’ont jamais ménagé les efforts pour ramasser ceux qui tombaient dans un trou-de-service de l’État, ou pour rappeler la dignité des laissés pour compte du capitalisme.

Pour moi, tout le génie du christianisme est là.

Ce génie symbolisé dans le crucifix, signe de l’horizontalité des nécessités matérielles traversée par l’axe vertical d’un Dieu qui descend, qui vient sauver les pharisiens qui utilisent la religion « juste pour les apparences », les crosseurs d’impôt, les fonctionnaires qui aident les crosseurs d’impôt… ainsi que tous ceux qui les haïssent.

À propos de l'auteur

Antoine Malenfant

Marié et père de famille, Antoine est diplômé en études internationales, en langues et en sociologie. À la tête de l’équipe de rédaction du Verbe depuis 2013 et directeur artistique de la publication, il anime chaque semaine, depuis septembre 2016, l’émission radiophonique On n’est pas du monde.

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