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Les grands vents de novembre

Photo: Églises à Beauport, Québec (Fotolia)
Photo: Églises à Beauport, Québec (Fotolia)
Écrit par Alex La Salle

Souviens-toi de ma misère et de mon angoisse : c’est absinthe et fiel! Elle s’en souvient, elle s’en souvient, mon âme, et elle s’effondre en moi (Lm 3, 19-20).

Le 8 novembre dernier, un article de La Presse + consacré au « discours inspirant » que le cinéaste Bernard Émond a prononcé au Forum sur le patrimoine religieux nous rappelait cette statistique : depuis 12 ans, une église disparait du paysage québécois tous les dix jours. Notre peuple a donc bazardé ou démoli 432 églises depuis 2003.

Si, en tant que chrétien, vous avez comme priorité de maintenir debout l’optimisme, quitte à ce qu’il ne soit que de façade, vous vous composerez, chaque fois que l’exigeront les circonstances, une attitude alternativement grave et sereine, et direz, avec un air convaincu, en employant le langage fade et mièvre qui caractérise trop souvent le discours ecclésial, que la démolition ou récupération des églises est une réalité « attristante » pour le peuple de Dieu, mais « qu’il ne faut pas désespérer », car il surgit tout de même ici et là « des pousses d’espérance ».

Si vous êtes plus soucieux de description objective, quitte à ce que la vérité s’échappe du tombeau où on l’enterre quotidiennement, quitte à ce qu’elle vous déchire les entrailles et assombrisse un moment le visage de votre interlocuteur, vous direz simplement: « C’est l’hécatombe! » Mais alors, soyez certain qu’on essaiera de tempérer votre jugement. Préparez-vous aussi à ce qu’on vous reproche votre vision « apocalyptique » de la situation et patientez pendant qu’on vous serine des lieux communs sur le retour du balancier et la supériorité de la qualité sur la quantité.

Le faux remède

Toutes ces formules censées garder vivant l’espoir ne sont pas nécessairement fausses (l’histoire le prouve), mais elles sont souvent mal venues. Elles tombent souvent mal à propos. On s’en sert pour couper court à toute déploration et pour camoufler une réalité moins jolie, presque tabou : le sourd désespoir de quantité de chrétiens anonymes, profondément affectés par la débâcle de l’Église, et qui ne trouvent personne pour dire leur désarroi et leur chagrin.

Il en résulte une sorte d’interdiction d’être triste. Comme si l’épanchement d’un cœur languissant était une obscénité, une indécence que le fidèle ne pouvait raisonnablement se permettre. Comme si le malheur d’être chrétien en ces « jours mauvais » (Ep 5, 16) ne pouvait pas se dire et s’écrire, voire se hurler. On se prend ici à rêver à la reconnaissance d’un nouveau droit canonique : le droit à la lamentation.

Lorsqu’il n’est pas permis de s’attrister de l’Église en Église, lorsque la mélancolie est systématiquement déboutée, que l’affliction devient persona non grata, il ne reste que le refuge du silence, qui occulte le désastre (pour un temps seulement) et nous rend plus oublieux de l’urgence d’agir ; ou le refuge du mensonge de l’optimisme convenu, qui, loin de masquer la laideur du monde, l’empire importunément.

Il faut bien sûr se garder de la tentation d’abdiquer, de se claquemurer dans le désespoir, de se laisser écraser par les forces aveugles de l’histoire, perçues comme fatales et inexorables. Mais il y a aussi une autre tentation : celle de fermer les yeux devant un mal qui se propage.

On le fait souvent d’abord par réflexe, comme pour se protéger du trouble qui nait d’une telle vision, mais on continue aussi souvent à le faire par paresse, parce ce que c’est finalement plus commode de ne pas savoir ou de ne pas savoir précisément ce qui se passe (fût-ce au prix d’une ultérieure impuissance à diagnostiquer le mal et à le combattre).

Le refus de ressentir jusqu’au plus intime recès de l’âme l’ampleur de la perte, par peur de la souffrance, risque aussi de nous handicaper à un autre niveau : dans notre capacité d’éprouver de la compassion pour ceux que le mal afflige et qui font dans leur chair et leur âme l’expérience de cette perte.

Le temps des larmes

Le catholicisme se meurt en Nouvelle-France. Il meurt au rythme lent de la vie des peuples, mais il meurt, et ceux qui le veillent dans l’angoisse et qui assistent impuissants à cette longue déliquescence, à cette longue agonie de cinquante ans devraient pouvoir porter le deuil sans qu’on fasse constamment voler autour d’eux, comme des mouches, un essaim de phrases toutes faites qui font fi de leur douleur.

Parce qu’avant le rassérénement, il y a le deuil. Et au cours du processus de deuil, il y a le déni (c’est là peut-être que beaucoup en sont encore), mais il y a aussi la peine, les sanglots, les cris de rage devant les ravages de la mort, la consternation devant l’abolition du soleil. Qu’on sache une fois pour toutes que notre temps est aussi le temps des larmes et des lamentations, et qu’il faut qu’il soit vécu.

En usant d’une analogie, on pourrait dire que le cri du Christ en croix : « Eli Eli lama sabachthani », qu’on le veuille ou non, fait partie du scénario, et que vouloir l’escamoter c’est faire injure au cœur de l’homme qui ne peut vivre la crucifixion du Corps Christ (dont il est membre), sa suffocation lente sur la croix du monde, sa disparition pitoyable, sans être transpercé par une douleur térébrante ni vivre l’éclipse de l’espérance, à l’instar du Sacré-Cœur lui-même.

L’argent dérisoire

Pour filer la métaphore, on pourrait aussi dire que les millions déjà dépensés depuis quelques années – et ceux que le ministère de la Culture espère bientôt investir dans la conservation de notre patrimoine religieux – sont aussi dérisoires, comme baume pour l’âme éperdue, que le fameux vinaigre donné au Condamné pour étancher sa divine soif (cf. Jn 19, 28).

Si au calvaire le vinaigre qui brule était une caricature de l’eau qui rafraichit, l’argent est maintenant une caricature de la vraie richesse qui se compte, comme on le sait, en âmes et non en mannes (gouvernementales). Les mannes n’empêcheront pas le trépas. Elles ne permettent d’entretenir aucune illusion sur l’issue fatale. Seule une nouvelle nuée d’âmes illuminées pourrait changer quelque chose.

Pendant qu’on humecte d’acide les lèvres sanglantes du moribond, la mort continue donc d’étendre son ombre, la liquidation du patrimoine bâti se poursuit, avec celle du patrimoine immatériel (la sagesse, les rites, les mœurs chrétiennes) dont elle est le signe.

À l’exemple des feuilles qui s’arrachent des arbres au souffle violent des grands vents de novembre, les églises s’arrachent de notre terre, une à une, et seront bientôt transportées par les rafales du temps, hors de la portée des souvenirs.

À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle a étudié en philosophie, en théologie et détient une maîtrise en études françaises. Il travaille en pastorale au diocèse de Saint-Jean-Longueuil.

1 commentaire

  • Texte magistral. Que devraient lire obligatoirement tous les prêtres et laïcs québécois qui continuent de regarder de haut « l’Église des années 50 » et de vanter « le printemps de Vatican II ». Non pas que ce qui se passe soit leur faute, ni celle du Concile. Mais nous mourons, alors mourons au moins « dans la dignité », c’est-à-dire en criant notre tristesse et notre désarroi — une Église si forte, si belle, si vivante, si grande, réduite si vite et si irrémédiablement à moins que rien. Si on ne pleure pas devant ce spectacle, pourquoi Dieu nous a-t-il donné des larmes?

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