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Les fondements de l’islam

Photo: Pixabay (jpeter2 - CC)
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Écrit par Alex La Salle

Dans le contexte social actuel, les polémiques autour de l’islam sont légion. Elles touchent le djihad, le halal, la charia, le voile, la construction de mosquées… D’un débat l’autre (comme dirait Louis-Ferdinand Céline) chacun se fait sa petite idée.

Mais au-delà des divers débats sur l’un ou l’autre aspect de cette religion, d’aucuns se questionnent sur son essence, qui n’apparait pas clairement, puisque, dans un contexte de fort clivage idéologique, des discours contradictoires s’affrontent et créent la confusion.  Beaucoup en effet perçoivent l’islam comme une menace à notre civilisation, tandis que d’autres le voient comme un enrichissement à la trame multiculturelle de la « société des identités ». Dans un camp comme dans l’autre, on prétend connaître le « vrai islam » et c’est fort de cette connaissance qu’on le condamne ou le défend.  Mais le réflexe d’invoquer le « vrai islam », loin de clarifier la situation, la rend plus opaque.

C’est en tout cas l’idée qu’avance Rémi Brague dans un court essai paru en 2008 (1), dans lequel il écrit:

Si on fait appel au critère de vérité et qu’on « combine le substantif « islam », qui est déjà [polysémique et donc] ambigu, avec l’adjectif « vrai », qui l’est encore plus, on se retrouve en face d’un foisonnement de sens qui échappe à tout contrôle. »

En bonne logique, la première chose à faire pour se tirer d’un pareil embarras est de réfléchir au sens des mots. Au départ, l’exercice ne nous en apprendra probablement pas beaucoup sur la religion mahométane en tant que telle, mais il aura au moins le mérite, grâce à une première mise à plat conceptuelle, de « faire prendre conscience de la largeur de l’éventail sémantique que recouvre l’expression ‘‘vrai islam’’ ». Libre ensuite à ceux qui le voudront de pousser l’enquête plus loin en creusant l’une ou l’autre définition.

Pour un premier débroussaillage, Rémi Brague propose de classer « les principales acceptions du mot « vrai » sous trois groupes principaux : intégrité, commencement et réalité. Chacun compren[ant] à son tour trois catégories ».

Intégrité

Sous la rubrique «intégrité », R. Brague présente les trois premières acceptions possibles du mot « vrai ». L’islam peut être vrai, c’est-à-dire être préservé dans son intégrité, sous trois rapports : celui de l’authenticité, celui de l’autorité et celui de la pureté. Dans cette optique, il faut comprendre que :

  • L’islam authentique est celui que révèle « l’auto-interprétation » produite à l’intérieur de la communauté musulmane (umma) par n’importe lequel de ses membres.
  • L’islam autorisé est celui que déterminent « les instances représentatives » ; mais, comme nous l’avons dit, il n’existe pas, en islam, d’institution qui, de droit divin, transcenderait toutes les autres et se trouverait dès lors « autorisée » à définir ce qu’est l’islam (voir notre article Qu’est-ce que le vrai islam?).
  • L’islam pur est celui qui a existé « avant les contacts avec des influences extérieures. Cela ne vaut que de la civilisation et ne saurait valoir pour la religion, qui est censée être préservée par Dieu et donc ne pas pouvoir se corrompre. »

Commencement

L’islam vrai peut aussi être l’islam du commencement. Cette notion de « commencement » se subdivise en trois sous-catégories : l’originel, le primitif, l’initial :

  • L’islam originel est celui qui « précède les déformations subséquentes » ; mais ce qui est originel (dès l’origine) n’est parfois qu’un germe de ce qui est appelé à être, et donc l’islam originel ne révèlera pas forcément le vrai visage de l’islam.
  • L’islam primitif est « peut-être une matière brute, non encore élaborée », et par conséquent quelque peu « décevante », étant donné qu’il n’aura pas le caractère étoffé de la pleine maturité théologique ou civilisationnelle.
  • L’islam initial serait celui qu’on pourrait découvrir en étudiant les débuts de l’ère islamique (622 ap. J.-C.) ; mais cette conception est contraire à la vision islamique de l’histoire qui prétend que l’islam commence dès Adam, et même avant la création du monde, et non au VIe siècle après Jésus-Christ.

Réalité

Enfin, on peut se référer à la réalité de l’islam. De ce point de vue, il y aurait à distinguer islam réel, islam effectif et islam profond.

  • « L’islam réel est celui dont l’histoire donne l’image. » C’est l’islam du passé, avec ses pages lumineuses et ses pages sombres. Mais, nous dit R. Brague, il est très difficile pour l’historien de déterminer « ce qui s’est réellement passé », car dans les rares sources très anciennes dont nous disposons, le légendaire est déjà si intimement mêlé aux faits historiques qu’il devient impossible d’écrire l’histoire de l’islam autrement qu’en répétant, du moins en partie, « l’autohistoire écrite par les musulmans ».
  • « L’islam effectif est celui qui garde la trace de l’effet produit sur lui par mille instances extérieures avec lesquelles il a dû composer au long de l’histoire ». Ces influences, ces emprunts, ces traces provenant d’autres religions ou civilisations, assimilés et intégrés par les instances musulmanes, sont innombrables et ils ont aussi contribué à façonner la « civilisation islamique », par leur interaction avec le Coran et les hadiths. Entre religion et civilisation, des tensions fortes se font parfois jour, car les deux pôles de l’idéologie et de la vie concrète sont toujours en décalage l’un par rapport à l’autre.
  • « L’islam profond est spirituel, par opposition au matériel ». Dans la religion musulmane, il y aurait donc une dimension « manifeste », visible pour tous, et une dimension « cachée », accessible aux initiés. L’on accèderait à ces profondeurs cachées au moyen d’une interprétation juste des textes sacrés, sous l’autorité « d’un imam que Dieu préserve de l’erreur » (vision chiite).

Deux champs d’études: la théologie et l’histoire

Depuis le début de notre entreprise, nous avons buté sur deux obstacles en cherchant à définir le « vrai islam ». D’abord l’absence d’instance magistérielle capable de nous fournir un critère de discernement fiable. Ensuite la multitude des significations attachées à l’expression « vrai islam ». Que faire, une fois constatés ce vide magistériel et cette ambigüité sémantique?

Il n’est peut-être pas possible de trouver une définition unique et autorisée de la religion musulmane.

Il n’est peut-être pas possible de trouver une définition unique et autorisée de la religion musulmane, non plus que d’en produire une qui répondraient parfaitement au critère de la véracité hitorique. Mais cela ne doit pas nous faire oublier que les textes fondamentaux de l’islam existent, au premier rang desquels se trouve le Coran, parole de Dieu révélée au prophète, et le « bel exemple » de la vie de Mahomet, la Sira, à laquelle il faut ajouter, pour avoir un portrait plus complet du personnage, le recueil de ses paroles (hadith).

La connaissance de la religion islamique passe donc, d’une façon ou d’une autre, par l’étude théologique du Coran, livre saint des musulmans, et par l’examen historique de la vie et des propos du prophète Mahomet. Car malgré ce qui a été dit plus haut à propos de l’islam « réel », ces sources, aussi fabulées ou composites soient-elles, ont eu et continuent d’avoir valeur de paradigme dans le monde musulman.

À la vérité, ce recours à la littérature sacrée et à l’histoire (particulièrement celles des origines) peut seul fournir des éléments susceptibles d’entrer dans l’élaboration d’une définition de l’islam satisfaisant aux critères d’authenticité (l’islam tel qu’il se pense théologiquement lui-même depuis son moment fondateur) et de réalité (l’islam tel qu’il s’est développé dans l’histoire à partir du moment fondateur), qui sont, de tous les critères énumérés par R. Brague, ceux qu’il faut retenir, puisqu’ils font la part, pour l’un, de la subjectivité de l’expérience croyante en islam, et pour l’autre, de l’objectivité d’un parcours appartenant au domaine du factuel.

Cette démarche intellectuelle, que nous appellerons le retour aux fondements, s’apparente d’ailleurs à celle à laquelle les musulmans eux-mêmes ont eu recours dès les premiers temps de l’islam, pour expliciter et mieux comprendre leur foi.

En effet, dans l’islam majoritaire traditionnel (le sunnisme), il est de coutume de consulter d’abord le Coran si l’on veut savoir ce qu’enseigne le prophète sur tel ou tel point de doctrine ; puis, lorsque le Coran nécessite un complément ou une interprétation, on se tourne vers la Sira et les hadiths (2).

L’exégèse du recueil coranique et l’étude de la vie du prophète en son contexte historique, ethnologique et religieux sont donc les deux démarches à entreprendre pour quiconque aspire à mieux connaitre l’islam en ses fondements, donc en sa vérité la plus profonde.

[NDLR:  Cette réflexion d’Alex La Salle a débuté avec les articles Pas d’amalgame avec l’islamQu’est-ce que le vrai islam?, L’islam en trois mots et Les fondements de l’islam.]

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Notes :

(1) Rémi Brague, « Qu’est-ce que le ‘‘vrai islam’’ ? », dans Philippe Capelle (dir.), Dieu et la cité. Le statut contemporain du théologicopolitique, Paris, Cerf (coll. Philosophie & Théologie), 2008, p. 63.

(2) Ce qu’explique très bien l’historien Gabriel Martinez-Gros en rappelant le rôle canonique joué par la Sira et les hadiths dans la tradition juridique de l’islam : « Ces deux « documents » [Sira et hadith], qui constituent le cœur de la souna (tradition), ont été élevés d’emblée en sources du droit, l’exemple donné par le Prophète, par la parole ou l’action, prenant force de loi en l’absence de réponse claire dans le Coran. Plus profondément même, ils ont servi à interpréter le Coran ». (Gabriel Martinez-Gros, « Mahomet, prophète et guerrier », Collections de l’Histoire n° 30, janvier-mars 2006).

 

 

À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle a étudié en philosophie, en théologie et détient une maîtrise en études françaises. Il travaille en pastorale au diocèse de Saint-Jean-Longueuil.

7 Commentaires

  • Il me semble que nous pourrions approfondir et clarifier la pensée de Remy Brague telle que rapportée en réfléchissant sur le sens d’un autre mot : CAUSE. (Voir entre autres Aristote, Métaphysique, livre V.) Chercher la nature du «vrai Islam» c’est comme toute bonne recherche rationnelle chercher ses causes. CAUSE étant un mot référant à des réalités diverses, il faut saisir ces principaux sens et bien voir qu’ils peuvent co-exister dans l’explication d’une même réalité. Matérielle, efficiente, formelle ou finale, toutes les causes doivent être connues pour que la connaissance d’une réalité soit complète. Spontanément, c’est la cause formelle que nous voulons dénicher dans une recherche du vrai Islam, mais comme l’article le montre bien, cette dernière n’est pas aisément identifiable. Peut-être pourrions-nous y voir plus clair en s’interrogeant sur sa cause finale, cause des causes. Qu’est-ce que vise l’Islam? Quel est son but absolument ultime? (Peut-être n’y a-t-il pas unanimité là non plus.) Mais à partir du but il est facile de déduire la vraie forme, celle qui mène et exprime véritablement le but.

    Par exemple, le christianisme vise la glorification de Dieu par la divinisation de l’homme. Sa forme est ainsi parfaitement synthétisée dans le Christ : l’Homme-Dieu ou plus explicitement le Dieu qui s’est fait homme pour que l’homme soit fait Dieu. Dieu est en effet infiniment plus glorifié par des amis et des fils à son image que par des créatures/esclaves qui l’adorent et le servent certes, mais qui ne participent pas intiment à sa vie divine. Autrement dit : un fils qui aime et imite son père glorifie beaucoup plus un homme que le meilleur des chiens ou la plus extraordinaire des machines.

    Cherchons donc la finalité ultime de l’Islam et je pense que nous découvrirons sa «vraie nature».

  • Cet excellent texte fait ressortir toute la faiblesse intellectuelle, qui m’a frappé dès la première lecture, du passage de son encyclique « La joie de l’Évangile » où le pape François écrit : « Le vrai islam et une correcte interprétation du Coran s’opposent à toute violence ». Lancer cette affirmation, sans explication ni preuve, me semble un vœu pieux davantage qu’un énoncé historiquement/culturellement exact.

  • À la défense du pape François, je rappellerais qu’il reprenait une conception du « vrai islam » de Benoît XVI, c’est-à-dire l’interprétation par la droite raison du texte considéré comme sacré. La droite raison ne pouvant justifier l’immoralité, ce « vrai islam » ne peut que s’opposer à toute violence, entendue comme violence injustifiée évidemment. Le problème étant que très peu de musulmans sont prêts à reconnaitre cette relation à la raison dans la vérité de leurs croyances. (Même si refuser cette approche est déjà un jugement de la raison!)

    Le pari des derniers papes, il me semble, est qu’à mesure que les mondes chrétiens et islamiques se rapprochent, ces derniers accepteront de plus en plus à raisonner leurs croyances. La raison ne déformant pas la pureté du message divin, mais nous donnant au contraire sa véritable moelle, comme le sens littéraliste irréfléchi est moins vrai que le sens littéral réfléchi. (Comme la lecture de toute métaphore le montre aisément.) Ou encore, tout message doit être compris, interprété, par la raison de celui qui le reçoit. Celui qui prétend le recevoir immédiatement ne fait qu’être inconscient de la médiation de sa raison. Or, mieux vaut une médiation consciente et contrôlée, qu’une médiation zombique.

    L’herméneutique n’est pas le propre de l’occident, mais de l’homme!

    • Est-ce que je comprends bien? Le « vrai islam » des papes est l’islam interprété par la droite raison ; autrement dit l’islam passé au crible de la raison et éventuellement purifié, si nécessaire, de ses scories, c’est-à-dire de ses éléments de déraison. Mais purifier l’islam des éléments de déraison que contiendraient éventuellement ses textes fondateurs ne reviendrait-il pas à dénaturer l’islam, étant donné que ces textes fournissent à la religion musulmane l’essentiel de son armature conceptuelle?

      La réponse à cette question dépend évidemment de l’importance des scories qu’on trouverait dans le Coran, la Sira, etc. Si elles étaient nombreuses, ou si, n’étant pas nombreuses, elles touchaient toutefois des aspects essentiels de la foi mahométane, la religion islamique soumise à l’examen critique de la raison subirait nécessairement une transformation profonde, qui la rapprocherait probablement de la religion naturelle (déisme + morale universelle).

      De sorte que le « vrai islam » des papes risque d’être, à terme, un islam assez méconnaissable par rapport à l’islam actuel. Tellement méconnaissable que les adorateurs d’Allah pourraient être tentés de croire que l’islam réformé qu’on leur présente est en réalité un islam déformé, un islam contrefait, donc un islam qui n’est plus l’islam. À moins que ces adorateurs, avec l’oumma tout entière, d’un seul coeur, pérégrinent benoîtement sur le chemin de la raison et embrassent la vision pontificale du mahométisme. Ce qui semble assez improbable, pour dire le moins.

      Donc on revient à la question: qu’est-ce que le vrai islam? Est-ce l’islam débarrassé de l’islam, l’islam transmué par la raison (et la grâce?) en vraie religion? Ou n’est-ce pas plutôt l’islam tel qu’il se trouve actuellement vécu par les fidèles qui fondent leurs croyances et leur vie sur le Coran, la Sira, avec tout ce que ces textes peuvent éventuellement véhiculer de déraisonnable? La question est (re)lancée.

      Un début de réponse viendrait probablement à l’esprit si on se demandait: quel est le vrai homme? Est-ce l’homme qui atteint sa finalité, c’est-à-dire la plénitude de sa stature, l’état de l’homme parfait? Ou est-ce l’homme historique, celui qu’on voit dans les rues, qui traîne péniblement sa carcasse et ses casseroles depuis les temps adamiques? Si l’on examine la question sous le rapport de son parcours ontologico-historique (excusez-moi le terme barbare), l’homme vrai, c’est l’homme actuel. Si on l’examine sous le rapport de sa destination ultime, l’homme vrai, c’est l’homme parfait. Ou peut-être devais-je dire l’Homme Parfait.

      Voilà en tout cas matière à réflexion.

      • Je pense aussi Alex que l’Islam rationalisé deviendrait une sorte de parfaite religion naturelle. Mais pour un homme qui croit que l’Islam est une religion non révélée (comme doit le penser un pape catholique), n’est-ce pas l’issue la plus souhaitable?

        À moins que l’Islam ne soit pas une religion naturelle, mais soit plutôt essentiellement une déformation de l’unique religion révélée. Le faux deviendrait ainsi au cœur même de sa définition. Ce qui en ferait une sorte de révélation mensongère, une religion du diable! L’idée est en tout cas bien moins politiquement correcte, mais a déjà été à la mode. Mais même si elle était vraie, c’est encore le travail de la raison qui pourrait au mieux révéler la supercherie.

        • Un «islam rationalisé», c’est comme un rond carré… Je sais que Benoît XVI vise la raison dans les musulmans et que c’est la seule chance d’entente. Mais le coran interdit la discussion et dicte de s’éloigner des infidèles, donc du pape! L’islam rationalisé n’est plus l’islam. Un musulman raisonnable rejettera l’islam et le coran anti-rationnel.

          • Comment vous pouvez dire quelque chose sans le vérifier.
            Dieu dit dans le coran -(13) Al-Hujuraat- :
            « O hommes! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux. Allah est certes Omniscient et Grand Connaisseur. »

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