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« Les chrétiens doivent être des ferments »

Jean Sévillia (illustration par Judith Renauld/Le Verbe)
Jean Sévillia (illustration par Judith Renauld/Le Verbe)
Écrit par Francis Denis

Lors de son plus récent passage au Québec, j’ai eu la chance de rencontrer Jean Sévillia et de m’entretenir avec lui sur des questions brulantes d’actualité, des questions qui font couler beaucoup d’encre tant en France qu’au Québec. Identité, place du catholicisme dans la cité, dimension métaphysique de la citoyenneté sont quelques-uns des thèmes qui sont abordés dans cette entrevue. J’ose espérer que les réponses de M. Jean Sévillia permettront de jeter un éclairage supplémentaire sur certaines de ces questions qui nous préoccupent tous.

Le Verbe : Récemment et en lien avec la controverse autour de la publication de Laurent Dandrieu, Église et immigration, le grand malaise et celui d’Erwan Le Morhedec Identitaire, le mauvais génie du christianisme, vous vous êtes exprimé sur le thème de l’identité en invitant à revoir certaines distinctions préalables sur les notions telles que l’Église, la nation ou la culture. Qu’est-ce donc que l’identité ? Pourquoi selon vous « être chrétien n’est pas une identité » ?

Jean Sévillia : Être chrétien n’est pas une identité parce qu’on est chrétien par le baptême. C’est une grâce personnelle et indélébile que Dieu donne à une âme. Elle est indélébile puisque même une personne qui perd la foi garde, en réalité, la potentialité de la grâce du baptême qui demeure en elle et qui peut ressurgir même deux minutes avant sa mort. C’est un immense espoir pour tous les pécheurs puisque, comme on dit en France, on peut avoir mené une vie de « bâton de chaise » c’est-à-dire avoir fait n’importe quoi toute sa vie, se convertir juste avant de mourir et être sauvé. Cela manifeste vraiment la miséricorde du Seigneur. Donc, même si l’Église est une communauté, la foi en Jésus, Dieu et Fils de Dieu venu pour nous sauver, reste un acte personnel, individuel.

Or, appartenir à une nation est un acte de naissance qu’on n’a pas choisi. Même si les bébés n’ont pas choisi explicitement le baptême, l’acte de volontariat se fait quand même par l’entremise des parents et des parrain et marraine. L’Église leur reconnait cette légitimité tandis qu’elle a toujours refusé qu’on impose le baptême. Par contre, je n’ai pas choisi d’être Français, je le suis parce que mes parents l’étaient et j’ai hérité de cela.

Nous avons le droit de nous sentir appartenant à l’humanité à travers cette médiation nationale et qui est, à mon sens, fondamentale.

Donc, l’expression « identité chrétienne » me gêne un peu, car elle fait une confusion entre l’ordre qui est celui de l’Église avec celle d’une société particulière, celui d’une nation. L’appartenance à une nation m’apparait en soi légitime. L’Église a toujours reconnu que, même si nous sommes tous enfants de Dieu, nous ne sommes pas à la tour de Babel. Il y a des civilisations, des cultures. Chacune a sa légitimité, sa grandeur. Nous avons le droit de nous sentir appartenant à l’humanité à travers cette médiation nationale et qui est, à mon sens, fondamentale. Il y a un très beau livre de saint Jean-Paul II qui s’appelle « Mémoire et identité ». Le pape n’a donc pas eu peur d’employer ce mot « identité ». Pourquoi ferions-nous autrement ?

C’est sur cela que reposait cette polémique qui a eu lieu en France à partir des deux essais que vous avez nommés. Les deux ouvrages avaient leur intérêt. Laurent Dandrieu a voulu expliquer un phénomène réel, c’est-à-dire celui du dilemme d’interprétation de la parole : « J’étais un étranger et tu m’as accueilli ». Est-ce que cette parole est une exhortation morale ou politique ? Est-ce que les États ont le droit ou non de contrôler qui entre sur leur territoire ?

Je pense qu’il s’agit d’un débat légitime. À mon sens, Laurent Dandrieu grossit le phénomène. Il met beaucoup de choses sur le même plan comme si, par exemple, l’expression un peu hasardeuse d’un évêque à titre personnel était à prendre sur le même plan qu’un acte magistériel. Cela n’engage pas forcément l’enseignement magistériel de l’Église.

Je reproche par ailleurs à Erwan Le Morhedec de grossir le phénomène des catholiques identitaires. Cela existe en France, mais on parle en réalité de 100-120 personnes. Des garçons un peu excités. C’est une crise d’adolescence, j’espère que ça leur passera. Je ne les approuve pas, mais ce n’est pas quelque chose qui menace l’Église de France. Je ne crois pas qu’il y ait un danger « identitariste » qui plane sur le catholicisme français. Pour moi c’est un faux problème. Cela méritait un article de journal, pas un livre entier.

Pour revenir à la question fondamentale, oui, je crois que nous avons une identité. Nous appartenons à des peuples, à des nations et à des civilisations qui ont une identité et une culture. Chacune est légitime. Cela ne se situe pas sur le même plan que la foi et l’appartenance à l’Église.

Les sociétés médiévales en Europe ont été profondément imprégnées de christianisme…

Il existe des peuples et nations où le christianisme est majoritaire et depuis très longtemps, ce qui forme une sorte « d’identité chrétienne » entre guillemets. À force d’avoir été pénétré de christianisme, on peut dire qu’il existe une forme d’identité chrétienne de cette civilisation. Les sociétés médiévales en Europe ont été profondément imprégnées de christianisme (cathédrales, pèlerinages, croisades). Par contraste, dans les sociétés islamiques, on voit qu’on n’est pas dans le même monde. En ce sens, il y a une « identité chrétienne ».

Il faut faire les bonnes distinctions. Cela clarifie la question et évite de faire de faux débats entre chrétiens qui ont la même foi. De faire des oppositions qui sont, à mon sens, un peu artificielles. On a d’autres soucis que de se disputer.

Vaudrait mieux que les chrétiens se serrent les coudes devant un certain nombre de dangers du monde moderne qui menacent la Foi ou l’Église. Cela m’apparaitrait plus fructueux.

Toute réalité naturelle ne vient pas contredite par la Grâce, mais bien assumée et élevée à un degré éminent. Qu’est-ce qu’on entend donc par l’expression « société chrétienne » ?

La théologie catholique nous enseigne que la Grâce surélève la nature, elle ne l’abolit pas. C’est très important puisque cela nous enseigne que nos appartenances sont en soi légitimes, fondées en droit naturel. Maintenant, elles ne sont pas des fins en elles-mêmes. Elles sont la condition de l’être humain.

Dès lors que notre destinée humaine et chrétienne se conçoit par rapport à l’économie salvifique, il faut voir ce qui, dans les réalités naturelles, va permettre d’élever cette nature vers le « surnaturel ». Lorsque, dans une société, il y a une forte imprégnation du christianisme (par les institutions, par les mœurs, etc.), la société aide l’individu, le chrétien vers ce chemin, vers sa propre sanctification. Malheureusement, nous n’y parvenons pas tous parce que nous sommes de pauvres pécheurs.  Nous parlons donc ici d’un idéal bien entendu.

Ainsi, l’expression « société chrétienne » ne doit pas être comprise au sens strict. En effet, on sait qu’une société ne sera jamais complètement chrétienne puisque ce sont les individus qui sont chrétiens. Par contre, la formule « société chrétienne » a quand même du sens puisque quand le christianisme est nombreux, majoritaire, ancré dans les mentalités et dans les institutions, ça aide l’individu à prendre le bon chemin. Par exemple, cela aide les familles chrétiennes à élever leurs enfants chrétiennement. Quand l’école ne met pas d’obstacles à l’éducation chrétienne des enfants, quand la société va favoriser le bénévolat, la charité, pousser les individus à surpasser leur égoïsme particulier, à se mettre au service des autres : des pauvres, des malades, etc. Tout cela, sous un angle chrétien, est très précieux.

C’est pour cela que la Doctrine sociale de l’Église existe ! Malheureusement, elle est rarement mise en œuvre dans notre monde contemporain. Elle est souvent aussi ignorée des catholiques eux-mêmes. Je pense qu’il y a un travail à faire à ce niveau-là. D’abord en l’actualisant, en l’adaptant à notre monde qui est un mondialisé. En ce sens, on ne peut penser la Doctrine sociale de l’Église comme on la pensait au XIXe siècle, dans un contexte socioéconomique complètement différent. [NDLR Le Verbe publiera d’ailleurs, à compter de l’été 2017, une chronique régulière sur la Doctrine sociale de l’Église dans sa revue papier.]

L’idée que l’économie doit être au service de l’homme et ce dernier au service de Dieu, c’est ça la vision chrétienne.

L’idée que l’économie doit être au service de l’homme et ce dernier au service de Dieu, c’est ça la vision chrétienne. Si l’économie est à son propre service, nous sommes devant l’idole du dieu argent, le dieu sexe, le dieu loisir qui remplace Dieu tout court.

On n’est plus dans un monde de chrétienté, on ne refera pas le moyen âge chrétien. Le travail des chrétiens dans la société doit être une tâche permanente de réorienter les institutions, communautés, etc. vers leur véritable but qui est de servir l’homme. Il ne faut pas que l’homme soit le jouet des évènements ou de ses plaisirs.

Aujourd’hui, l’argent – qui est un moyen – devient une fin. Il faut donc surtout remettre de l’ordre.

Quelle incidence ou quelle conséquence positive et visible peut avoir le baptême sur la dimension citoyenne de l’individu ?

Dans nos sociétés qui sont des sociétés de liberté religieuse, les chrétiens doivent être des ferments. Ils doivent évangéliser la société, responsabilité qui leur incombe, soit dit en passant, depuis l’origine !

À notre époque, il y a un rôle spécifique des catholiques, notamment sur toutes les questions anthropologiques. Dans un monde où on rencontre des théories comme celle du « gender » et qui m’apparait extrêmement préjudiciable à l’équilibre de nos sociétés, cette implication des chrétiens est fondamentale. Destruction de la famille, incompréhension de ce qu’est la Vie (c’est ce que l’on voit avec l’avortement qui est conçu comme un « droit »), cette idéologie effectue un renversement du point de vue philosophique extrêmement pernicieux. Je crois que sur les champs bioéthique et sociétal, les chrétiens ont un travail de pionniers à faire.

Notre société voudrait manipuler l’homme et sa nature, mais en réalité elle n’y parvient pas. Tout ce qu’elle réussit consiste le plus souvent à détruire des équilibres très anciens. En réalité, le monde – au sens profane – n’a pas de solutions de remplacement.

Dans une société où l’on peut tout faire, les gens sont très malheureux. On leur donne une liberté dont ils ne savent pas quoi faire. Or je crois que la vision chrétienne de l’homme est cohérente. Quand ils ont épuisé toute la gamme de plaisirs et qu’ils se sont à moitié tués en tentant d’en profiter, ils se sentent perdus. Et c’est ici où la vision chrétienne de l’homme introduit de l’ordre, de la mesure, de l’harmonie, exactement ce qui manque au monde moderne.

Selon vous, qu’est-ce qui distingue une nation dont la majorité de ses citoyens vivent en cohérence avec les exigences de la vie chrétienne d’une autre nation où ces derniers seraient une minorité ?

Je ne connais pas le monde entier, mais je vois peu d’endroits dans le monde où l’on vit majoritairement selon les principes chrétiens. Là où il y a de la « chrétienté » au sens social du terme, il faut le préserver. Il faut également que les vieilles nations aujourd’hui sécularisées – mais qui étaient autrefois extrêmement chrétiennes – fassent un travail sur elles-mêmes pour retrouver leurs racines. Un travail critique éventuellement. On pourra s’apercevoir que nos ancêtres n’étaient pas plus idiots que nous. Eux aussi se posaient des questions métaphysiques et s’ils avaient des réponses, il ne faut pas les rejeter sous prétexte qu’elles ont cinq siècles.

Fondamentalement, la nature humaine n’a pas changé. Elle est la même aujourd’hui qu’au moyen âge. Les réponses humaines ou spirituelles qu’avaient nos anciennes sociétés ne doivent pas être méprisées. Tout en les adaptant évidemment au monde moderne, on doit retrouver ces intuitions fondamentales.

À propos de l'auteur

Francis Denis

Francis Denis détient un baccalauréat en philosophie et une maitrise en théologie de l’Université Laval. Il a également obtenu un baccalauréat en théologie de l'Université pontificale de la Sainte Croix à Rome. Il est actuellement journaliste et producteur à la Fondation catholique Sel et Lumière média et directeur de la production du bureau de Montréal.

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