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Les choses que l’on peut dire

Cégep du Vieux-Montréal (Wikimedia - CC / Jean Gagnon)
Cégep du Vieux-Montréal (Wikimedia - CC / Jean Gagnon)

Un prof de cégep peut-il exprimer, hors de sa classe, ses réserves et ses questionnements sur l’homosexualité? C’est là l’une des nombreuses questions que soulève la récente suspension de Jean Laberge, enseignant au Vieux-Montréal.

Le 17 janvier dernier, le philosophe Jean Laberge publiait le billet « Suis-je homophobe? » sur sa page Facebook.

Quelques jours plus tard, à la suite de plaintes de collègues et d’étudiants, il rencontre la direction de l’établissement et écope d’une suspension (avec solde) en attendant les sanctions officielles.

Si le nom de Jean Laberge vous dit quelque chose, vous savez probablement déjà que le prof de philo du cégep du Vieux-Montréal détonne dans le portrait de famille de l’institution : le penseur n’y va généralement pas de main morte lorsqu’il commente les excès d’un certain progressisme.

Si ce nom ne vous dit rien, retenez-le bien. Il risque bien de devenir un cas qui fera jurisprudence en matière de liberté d’expression.

Le mystère de l’autre

Dans le billet en question, l’auteur avoue d’emblée « avoir du dégout pour les homosexuels. »

Tout de suite, je me désole qu’un homme qui affiche sans gêne sa foi catholique puisse affirmer publiquement de tels propos. Le chrétien, s’il adhère pleinement au Christ et le laisse vivre en lui, a celui-ci pour unique modèle. Or le Christ n’a eu dégout de personne… sinon, peut-être, des pharisiens.

Quoi qu’il en soit, ça ne sonne pas très « 2018 ».

Mais il ne fallait pas arrêter la lecture et se buter à l’expression honnie.

Il fallait continuer : « Il s’agit, pour moi, d’une réaction primitive, parce qu’évidemment je les respecte, mais je ne comprends du tout leur orientation sexuelle. Il s’agit du mystère de l’autre. Or, le mystère n’est jamais un problème à résoudre, mais une énigme à admettre. »

Le mystère de l’autre n’est jamais un problème à résoudre, mais une énigme à admettre.

Et Jean Laberge poursuit son texte avec une profonde réflexion sur le rapport que notre époque entretient avec le corps, qu’elle le réduit à une machine comme elle réduit la sexualité à la génitalité.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais il me semble plutôt malin de taxer d’homophobie un homme qui se remet en question, qui reconnait que ce « dégout » est une réaction primitive, et qui cherche à accueillir l’autre comme un mystère et non comme une catégorie.

Toutefois, dans le reportage de Radio-Canada – qui confond l’épluchage de compte Facebook et le journalisme –, on apprend que la direction du cégep, de toute évidence, voit les choses différemment.

Surtout si vous êtes d’accord

Ce n’est un secret pour personne dans le milieu : les cégeps sont en compétition les uns contre les autres. Alors qu’ils devraient être les branches solidaires d’un même arbre, il se font la lutte pour un peu plus de place au soleil et un peu plus de sève dans leurs coffres.

Ainsi, les étudiants deviennent bien vite des clients qu’il faut séduire avec des campagnes de promotion à grand déploiement. Et une fois à l’intérieur de la boutique, on ne doit d’aucune manière les offusquer.

Ce type d’enseignant représente assurément un obstacle devant la constitution de safe-spaces – ces endroits aussi bucoliques et lisses qu’une pub de iPhone.

Un prof « malcommode » comme Jean Laberge représente assurément un obstacle devant la constitution de safe-spaces – ces endroits aussi bucoliques et lisses qu’une pub de iPhone –, lesquels sont pourtant foncièrement incompatibles avec une vie académique saine dans les institutions d’enseignement supérieur.

Tout cela me fait penser que la situation doit être spécialement inconfortable pour la direction du cégep du Vieux-Montréal, coincée au milieu d’injonctions contradictoires.

Mais parions que si elle sanctionne le prof de philosophie pour ses propos tenus dans l’espace public (aussi maladroits et blessants puissent-ils être aux yeux de certaines personnes), il s’agira d’un précédent bien glissant qui n’augure rien de bon.

Ni pour la profession enseignante ni pour la liberté d’expression.

À propos de l'auteur

Antoine Malenfant

Marié et père de famille, Antoine est diplômé en études internationales, en langues et en sociologie. À la tête de l’équipe de rédaction du Verbe depuis 2013 et directeur artistique de la publication, il anime chaque semaine, depuis septembre 2016, l’émission radiophonique On n’est pas du monde.

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