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L’envers de la révolte

Manifestation en marge du G20, Hambourg. (Pixabay - CC)
Manifestation en marge du G20, Hambourg. (Pixabay - CC)
Écrit par Alex La Salle

Nul ne l’ignore: rien ne tourne bien rond en ce bas monde.

Nul n’ignore, par exemple, que trop souvent « la justice entre les mains des puissants n’est qu’un instrument de gouvernement comme les autres », ainsi que le fait dire Georges Bernanos (1888-1948) à l’un de ses personnages (1), dans le Journal d’un curé de campagne. D’ailleurs, s’interroge la même créature imaginaire, « pourquoi l’appelle-t-on justice? Disons plutôt l’injustice, mais calculée, efficace, basée entièrement sur l’expérience effroyable de la résistance du faible, de sa capacité de souffrance, d’humiliation et de malheur. L’injustice maintenue à l’exact degré de tension qu’il faut pour que tournent les rouages de l’immense machine à fabriquer les riches, sans que la chaudière éclate. »

Devant cette fausse justice qui est une forfaiture imputable à l’avarice des classes dirigeantes et digérantes, on comprend que le sentiment de révolte ait envahi le coeur de millions d’hommes au fil des siècles.

Par solidarité envers les exploités, on a envie de reprendre la tirade comminatoire de saint Jacques: « Écoutez-moi, vous, les gens riches! Pleurez, lamentez-vous, car des malheurs vous attendent. Vos richesses sont pourries, vos vêtements sont mangés des mites, votre or et votre argent sont rouillés. […] Des travailleurs ont moissonné vos terres, et vous ne les avez pas payés; leur salaire crie vengeance, et les revendications des moissonneurs sont arrivées aux oreilles du Seigneur de l’univers. Vous avez cherché sur terre le plaisir et le luxe, et vous avez fait bombance pendant qu’on massacrait des gens » (Jc 5, 1-3a, 4-5).

Toute l’histoire du socialisme et du communisme de naguère – en tout cas l’indignation généreuse et enflammée qui en fut en même temps la matrice féconde et le douloureux aiguillon – était contenue en germe dans cette dénonciation passionnée, tant il est vrai que les idées modernes sont le plus souvent des idées chrétiennes devenues folles (G. K. Chesterton).

Rien d’étonnant, en somme, qu’au spectacle de l’exploitation des pauvres par une ignoble bourgeoisie replète et aveugle à son péché, le jeune Karl Marx ait écrit, avec la fougue et l’ambition de ses vingt-sept ans, ces mots dont on entend encore l’écho dans l’Histoire: « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer. » (2)

Contemplation et action

L’idée selon laquelle il faut agir sur le cours des choses plutôt que de s’assujettir au destin est une idée chrétienne. Une autre. Pour d’aucuns cela peut paraitre étonnant, mais il en est ainsi: la conception chrétienne du rapport de l’homme à l’existence, sans être purement volontariste, est à mille lieues du fatalisme qui prévalut et qui prévaut toujours dans divers systèmes de croyances, que ceux-ci soient d’ordre politique ou religieux.

L’esprit de résignation devant le destin domina par exemple la psychologie religieuse des Romains dans l’Antiquité. Il s’est aussi immiscé dans certains courants de pensée se revendiquant frauduleusement de la morale évangélique. En réalité, ces courants pseudo-chrétiens mésusèrent des notions bibliques d’autorité et d’obéissance, dans le but de pérenniser des structures de domination plus ou moins abjectes, dont tirèrent profit toutes les avides crapules souhaitant entretenir la piétaille des campagnes et des usines dans la plus aliénante servitude.

La religion chrétienne, certes, est soucieuse d’enraciner l’homme dans l’obéissance à la sagesse de Dieu, qui s’acquiert par la contemplation. Une contemplation grâce à laquelle la personne humaine se reçoit du Créateur et où, évidemment, c’est elle qui se laisse féconder par le Très-Haut, dans la docilité à l’Esprit saint. Notre religion n’a pourtant rien à voir avec à la passivité morbide et l’esprit de résignation auxquels on a voulu l’associer, pour mieux faciliter la cueillette dans les champs de coton ou accélérer la cadence le long des chaines de montage.

L’apparente inutilité de la prière ne doit donc pas nous tromper. La prière est une germination.

Aussi la prière ne consacre-t-elle ni la démission de l’homme ni son retrait permanent du monde, par dégoût ou par pusillanimité. Elle est, au contraire, même pour les ordres contemplatifs qui agissent par le truchement de la communion des saints, un tremplin pour l’action et, pour tout dire, « la seule forme de révolte qui se tienne debout » (Bernanos, encore). L’apparente inutilité de la prière et sa passivité relative ne doivent donc pas nous tromper. La prière est une germination.

Cette germination n’est pas celle qui attira jadis l’attention du romancier Émile Zola (1840-1902), sensible au sort des mineurs du Nord. Elle ne fait aucun bruit. Pas même un léger froissement au fond des âmes. Mais c’est par elle que sont d’abord brisées les chaines les plus intimes, les moins visibles. Et c’est elle qui prépare l’irruption de cette force qui depuis deux-mille ans émeut autant qu’elle stupéfie notre vieux monde usé.

Constater l’injustice, comprendre sa mécanique, défendre certains principes ne suffit pas. Le chrétien le sait. L’action doit « emboiter le pas ». Car le passage à l’acte est la condition de l’incarnation d’un ordre juste. Et c’est cette action, en définitive, qui révèle la profondeur de la conviction. « Montre-moi ta foi qui n’agit pas; moi, c’est par mes actes que je te montrerai ma foi », dit l’apôtre Jacques (Jc 2, 18).

Une eschatologie dégradée

Malheureusement, à force de vouloir transformer radicalement le monde, au lieu de chercher simplement à maintenir cet équilibre entre continuité et renouveau qu’on appelle la tradition vivante, la pensée marxiste et son avatar contemporain, l’idéologie progressiste – idéologie durablement influencée par le mythe révolutionnaire qu’elle a su mettre au service des passions individuelles et de la rapacité du grand capital -, ont complètement perdu le sens.

De (dé)génération en (dé)génération, ces deux mythologies politiques ont renforcé l’homme occidental dans la certitude que le monde était tellement injuste et corrompu, tellement répressif et rétrograde qu’il n’y avait d’autre voie de salut pour la collectivité que dans le renouvellement de fond en comble de ses bases sociales, grâce au feu régénérateur d’une violence sauvage ou méthodique, mais légitime, dirigée contre les hiérarchies naturelles et bientôt contre toutes les déterminations naturelles (3).

L’idéal révolutionnaire, marqué par l’esprit de rupture, puis d’insolente profanation, et bientôt de transgression gratuite pour le simple plaisir de sentir monter en soi l’ivresse du vertige démiurgique, emprunte évidemment quelque chose de son intransigeance à l’esprit religieux, qui mêle aspiration au renouveau et désir d’absolu dans un cocktail à l’équilibre instable, que seule l’acquisition du Saint-Esprit permet de manipuler sans trop de risque.

Cet idéal moderne de transformation radicale présente toutes les caractéristiques d’une eschatologie chrétienne dégradée.

En fait, cet idéal moderne de transformation radicale (transformation du mode de production pour le marxisme; du mode de reproduction pour le progressisme) présente toutes les caractéristiques d’une eschatologie chrétienne dégradée, où la promesse d’un ciel nouveau et d’une terre nouvelle, telle qu’inscrite au pénultième chapitre du livre de l’Apocalypse, est remplacée par celle d’un pimpant paradis prolétaire, égalitariste et transgressif.

Cette évidente ressemblance du communisme et du progressisme avec le christianisme, dont ils ne sont assurément que l’effrayante et simiesque caricature, en masque cependant une autre. Les mythologies du progrès, même les plus flambant neuves, ont en effet des affinités secrètes avec la cosmologie païenne du Moyen-Orient ancien, comme avec celle élaborée par le fumeux courant gnostique, au début de notre ère.

Nous verrons pourquoi dans un prochain article [Ni Marx ni Marduk].

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(1) Il s’agit de M. Olivier, dans le Journal d’un curé de campagne.

(2) Karl Marx, Thèses sur Feuerbach, 1845.

(3) En ce qui à trait à la contestation des hiérarchies naturelles, Léon XIII écrivait, dans Diuturnum illud (1881): « C’est en vain que, inspiré par l’orgueil et l’esprit de rébellion, l’homme cherche à se soustraire à toute autorité ; à aucune époque il n’a pu réussir à ne dépendre de personne. À toute association, à tout groupe d’hommes, il faut des chefs, c’est une nécessité impérieuse, à peine, pour chaque société, de se dissoudre et de manquer le but en vue duquel elle a été formée. »

À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle travaille en pastorale au diocèse de Saint-Jean-Longueil. Il a étudié en philosophie, en théologie et détient une maîtrise en études françaises. La conviction que l'être humain est fondamentalement un homo religiosus l'a conduit à accueillir la lumière de la foi.

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