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Le sexe, du bout des doigts

Photo: Fotolia
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J’ai été chaviré par le documentaire de Sophie Lambert, diffusé à Télé-Québec cette semaine (deux volets déjà en ligne ici). Comment un portrait aussi triste peut-il susciter en moi autant d’espérance? Voici 5 pistes de réflexion autour de L’amour au temps du numérique.

Si c’est loin d’être la première fois qu’on traite de la sexualité des jeunes dans un film québécois, L’amour au temps du numérique aborde la question comme jamais auparavant. Puis, rarement on a vu une réalisatrice réussir à s’approcher autant de ses sujets (parfois un peu trop), jusqu’à leur faire oublier la caméra. Juste pour ça, ça vaut amplement le visionnement.

Mais ce n’est pas tout.

1- Les connexions qui nous éloignent

Ce documentaire démontre clairement que les fossés entre les générations ne se mesurent plus en décennies, mais en innovations technologiques.

Avec leurs centaines de millions d’utilisateurs, de véritables armes de copulation massive (Tinder, Badoo, etc.) mettent rapidement en contact des gens qui veulent baiser maintenant, ou dans les prochaines heures… pour les plus patients.

Ces apps sont aussi génératrices de distances – qu’elles se targuent pourtant de comprimer – et de relations épidermiques.

S’inscrivant dans un continuum d’inventions qui prétendent mousser la connectivité entre les êtres, ces applications sont d’abord symptomatiques d’un monde qui mise sur des solutions technologiques pour résoudre des problèmes fondamentalement humains (la vie, l’amour, la mort).

Mais ces apps sont aussi génératrices de distances – qu’elles se targuent pourtant de comprimer – et de relations épidermiques où les individus n’auront d’autres choix que de se replier affectivement après s’être surexposés physiquement.

2- Le fortuit et le programmé

« Y’a pu de rituel » affirmait la réalisatrice Sophie Lambert lors de son passage à TLMEP dimanche dernier. Les rituels fournissent des codes et des symboles qui permettent d’interagir dans les situations imprévues : une gaffe, un faux pas vestimentaire, un accident, whatever.

Or, dans un processus aussi prévisible et contrôlé qu’un one night via Tinder, ces petits gestes et paroles, forgés et transmis par des siècles de civilisation, deviennent complètement caducs.

3- L’horizon est vertical

S’allonger ne fait pas toujours grandir. Sans jugements, le film expose le fait que coucher ensemble place (parfois) les corps sur un plan exclusivement horizontal, terrestre, matériel.

Cependant, tous les grands amoureux vous le diront sans rougir, le sexe touche l’âme. Soit il la grafigne, soit il la fait tressaillir d’allégresse. Il la laisse rarement indifférente.

L’amour digital, sans engagement, sans vérité et sans défauts apparents, est aussi un amour qui se prive d’un élément non négligeable de la sexualité humaine: sa dimension spirituelle.

À ce jour, aucune application mobile n’a réussi à offrir ça à ses utilisateurs.

4- Les limites de la liberté

Les slogans des années ’60 promettaient beaucoup: la liberté de jouir sans entraves. Le recul des années nous permet de constater que de concevoir la liberté comme une absence de limite s’avère aussi erroné qu’autodestructeur.

Gabrielle s’avoue nymphomane, Stevo se sent souvent comme un déchet, Sandrine ne souhaite pas que ses éventuels enfants vivent comme elle.

Sans filtre, la parole des jeunes protagonistes du documentaire en témoigne: Gabrielle s’avoue nymphomane, Stevo se sent souvent comme un déchet, Sandrine ne souhaite pas que ses éventuels enfants vivent comme elle.

Et quel est l’idéal qui revient sur les lèvres de tous ces jeunes, le but, l’objectif à atteindre avant leur trentième anniversaire? Ils rêvent de stabilité, de famille, et presque tous de fidélité.

Comme s’il y avait une loi morale inscrite au fond d’eux-mêmes.

En plus des balises de notre conscience, des institutions comme le mariage (assez archaïque pour être désormais revendiqué par les progressistes de tous genres), visent à encadrer ces désirs bien naturels de se sauter dessus. Entre autres bénéfices, le cadre matrimonial avait jadis pour fonction d’assurer à l’enfant qui naitra une ascendance et un foyer stable.

Vous me direz avec raison que de connaitre ses ancêtres peut être franchement décevant. Mais c’est oublier que de ne pas les connaitre doit l’être encore davantage.

5- L’amour existe encore

Pour ce qui est du foyer stable, notre génération nage en pleine désillusion. Marié ou pas, tout le monde se sépare. Et les autres? On leur soupçonne une vie plate, faite de pantoufles et de compromis, de frustrations et de petites infidélités plus ou moins secrètes.

On enterre les vilains stéréotypes de familles « traditionnelles » et on passe niveau supérieur: le couple « ouvert ».

Dans un monde où les histoires de princesses et de chevaliers sont taxés d’une hétéronormativité contraignante et discriminatoire, on enterre les vilains stéréotypes de familles « traditionnelles » et on passe niveau supérieur: le couple « ouvert ».

Toutefois, dans la seconde moitié du documentaire, William et Karine goutent concrètement aux limites de ce beau concept moderne d’amour non exclusif. Ainsi, sous des apparences de liberté, le libertinage décrit dans le film n’a pas que des côtés givrés.

Le constat final de la réalisatrice, après avoir suivi de près ces jeunes adultes pendant 8 mois, c’est « le sentiment de solitude devant la multitude de possibilités ».

Profondément touchants, les jeunes rencontrés par Sophie Lambert ont les mêmes désirs d’aimer et d’être aimé, les mêmes quêtes et, paradoxalement, les mêmes tendances égoïstes que les jeunes adultes d’hier.

Le passage

Lorsqu’ils auront 30 ans, les Gabrielle, Timothé et Karine du documentaire s’imaginent en couple stable, avec enfants et maison.

Derrière sa caméra, en voix off, Sophie Lambert se demande toutefois comment se fera le passage. Comment cette génération pourra-t-elle s’engager dans une relation à long terme après avoir vécu une telle surconsommation de corps d’inconnus?

*

Suite à ce visionnement, je suis plein d’espérance. Que cette génération, après avoir bu la coupe du sexe sans limites jusqu’à la lie (projet souhaité mais non assumé par les révolutionnaires sexuels), puisse croiser sur son chemin des témoins insolites d’un amour durable, profond, fidèle et inconditionnel.

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Pour aller plus loin :

Le blogue de la sexologue Thérèse Hargot

Le site d’Yves Semen, fondateur de l’Institut de la Théologie du Corps

À propos de l'auteur

Antoine Malenfant

Marié et père de famille, Antoine est diplômé en études internationales, en langues et en sociologie. À la tête de l’équipe de rédaction du Verbe depuis 2013 et directeur artistique de la publication, il anime chaque semaine, depuis septembre 2016, l’émission radiophonique On n’est pas du monde.

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