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Le Noël québécois des Younan

Ville de Damas (Syrie). Photo: Fotolia.
Ville de Damas (Syrie). Photo: Fotolia.

Un texte de Jean Fortin

Wafa* est arrivée dans mon groupe d’élèves de 5e secondaire en mars dernier, au retour de la relâche. Drôle de moment pour intégrer un groupe. Le train est déjà sur les rails et fonce à toute allure vers l’épreuve uniforme de français.

Par-dessus tout, ce qui est encore plus inopportun c’est que « la nouvelle » ne parle pas notre langue. Elle vient de la Syrie et, en outre, elle ne fait pas partie d’un échange-étudiant : elle est réfugiée.

Comme tout le monde, je sais que la guerre existe et je suis sensible à ce qui se passe dans le monde. Cette pensée, je ne peux la sortir de mon esprit.

Comme tout le monde, je souhaite qu’on vienne en aide aux nombreux réfugiés qui doivent quitter leur pays, leur famille et marcher dans l’espoir d’une nouvelle vie, quelque part, ailleurs, à l’étranger.

Comme tout le monde, je n’avais jamais croisé le regard de ces gens à qui la guerre a insidieusement volé une grande partie de leur vie. Je suis enseignant de français depuis plus de 30 ans et jamais, dans ma carrière, je n’ai eu à affronter une telle situation.

Wafa en classe

Avant même la première journée en classe de Wafa, j’appréhendais déjà la situation. Malgré mon expérience, j’en revenais presque à mes instincts primaires d’enseignants avec une seule idée en tête: faire de mon mieux pour accueillir cette jeune élève.

Lorsqu’elle a mis les pieds au collège, j’étais fier de montrer la chaleur de notre école, l’ouverture de notre cœur. Sur ce visage, qui ne laissait paraitre ce bagage de vie déjà trop lourd pour une adolescente de 16 ans, on pouvait voir un sourire sincère.

Au terme de sa journée, Wafa a remercié un à un les élèves et nous a confié que nous lui avions redonné, en une journée, ce que la guerre lui avait volé durant les dernières années. Elle a pris la parole et nous a raconté, en anglais, son histoire.

La table est mise

Cette année, la famille Younan vivra son premier Noël à Québec.

Pour faire en sorte qu’il soit inoubliable, j’ai proposé à mes élèves de leur donner ce qu’ils voulaient. En deux jours seulement, ils ont dépassé toutes les attentes: une valise d’auto remplie de denrées et mille dollars en argent pour la famille.

« On sait faire les choses, nous, les Québécois… » me chuchote mon orgueil.

Nous étions trois à nous rendre chez les Younan. À notre arrivée, les bras et les poches remplis d’orgueil, nous étions si fiers de leur apporter ces cadeaux qui allaient leur permettre de passer un beau Noël.

Nous étions attendus comme des rois.

Dès que nous sommes entrés, nous avons été stupéfaits de voir que nous étions attendus comme des rois. Une table admirablement dressée pour nous, des mets traditionnels, des saveurs exquises, un accueil joyeux et chaleureux.

Eux aussi savent faire les choses.

Nous étions trois à être témoins de ces regards complices, cette proximité enviable, ces gestes tangibles où les 6 mains de cette famille s’entrecroisent, témoins palpables d’un amour inconditionnel.

En entrant, Nadja, la mère, nous voyant les bras chargés de cette fierté généreuse, a réussi à trouver les mots, dans notre langue, et plaçant sa main sur mon cœur, me dit à peu près ceci: « Vous êtes très gentil monsieur d’avoir apporté tous ces cadeaux pour nous, mais le vrai cadeau, c’est vous. »

Héros ou héroïne?

Si les médias nous ont montré les réfugiés à leur arrivée en sol québécois, leurs caméras se sont éteintes avec le temps. Mais il faut le dire, Wafa et sa famille ne courent pas les projecteurs.

Nous nous reverrons, car un échange de cadeaux comme on l’a vécu, ça s’entretient. Autour d’une table, partageant un repas, des Syriens et des Québécois échangent, sourient et discernent ce qu’ils ont en commun et ce qui les distingue.

Avant de partir, j’entrevois le regard admiratif de Wafa posé sur sa mère. Quand elle voit que je suis témoin de la scène, elle me lance : « maman est mon héros ». Alors je lui apprends le féminin du nom. « Mais non, me dit-elle, ça c’est une drogue. »

Vous savez, cette drogue capable d’apaiser même la douleur la plus tenace…

D’ailleurs, je crois bien que j’ai développé une dépendance à la famille Younan; j’ai enfin compris ce que voulait dire « tous les hommes sont des frères ».

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Note :

* On peut lire le parcours de Wafa et un poème composée par la jeune réfugiée en cliquant ici.

À propos de l'auteur

Collaboration spéciale

Il arrive parfois que nous ayons la grâce d'obtenir un texte d'un auteur qui ne collabore habituellement pas à notre magazine ou à notre site Internet. Il faut donc en profiter, pendant que ça passe!

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