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Le malaise québécois

Photo: Pixabay
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Le 20 mars dernier, le magazine canadien-anglais Maclean’s s’est encore une fois proposé de recenser dans un article les vices de la société québécoise. À partir de quelques prémisses qui incluent une tempête de neige et une autoroute bloquée, le chroniqueur Andrew Potter* en conclut à un profond malaise social au Québec.

On s’en doute, l’article a reçu un accueil glacial dans la Belle Province. Le premier ministre a parlé de « préjugés » véhiculés dans « un texte de mauvaise qualité » alors que François Legault, chef de la CAQ, l’a éloquemment qualifié de « torchon ».

Si l’auteur s’est rapidement rétracté et a présenté ses excuses, les plus tenaces d’entre nous ne s’en satisferont pas. Non, ils tourneront le fer dans la plaie et se demanderont si la prétention est fondée. Et il y a de bonnes raisons de croire qu’elle le soit – au moins en partie.

Manque de solidarité?

La thèse principale de l’article est celle d’un manque flagrant de solidarité au Québec. Elle n’est pas nouvelle. En s’appuyant sur des résultats statistiques similaires année après année, on trouve que les Québécois donnent peu de leur argent, peu de leur temps. L’auteur rapporte que le Québec est bien en deçà de la moyenne canadienne concernant le taux de bénévolat dans la population (32% contre 44%).

Quelques preuves supplémentaires, appuyées par des sondages, viennent soutenir le propos de Potter : les Québécois sont peu enclins à faire confiance ; ils ont généralement moins d’amis que leurs compatriotes canadiens. Triste réalité, certes.

D’autres arguments semblent plus triviaux : l’auteur mentionne les difficultés présentes dans les négociations entre le syndicat des policiers et la Ville de Montréal ainsi que le contournement des devoirs fiscaux par certains commerçants et professionnels.

Y a-t-il un malaise au Québec, alors ?

Fatigue culturelle

À mon avis, la réaction de nos dirigeants confirme ce qui est évident pour tout observateur quelque peu attentif à la psychologie sociale : la méfiance est partout et la « fatigue culturelle » est palpable.

Cette fatigue est celle d’un Québec repu de ses biens matériels et de quelques acquis sociaux dont on a oublié les protagonistes et les luttes.

Cette fatigue n’est plus celle du Canada français, mais d’un Québec repu de ses biens matériels, de ses « grands évènements » – grâce auxquels il se taille une place sur la mappe –, ainsi que de quelques acquis sociaux dont on a oublié les protagonistes et les luttes.

Ce portrait sera nécessairement mal reçu, car, comme le souligne Andrew Potter, il brise l’image d’un Québec altruiste, plus soucieux du bien commun que ce l’on retrouve dans les autres provinces du Canada. Les statistiques ne diraient pas toute la vérité : c’est en fait par l’intermédiaire de l’État que les Québécois sont solidaires. Ils acceptent un taux de taxation élevé afin de pourvoir aux besoins de tous. Cela n’est pas faux, mais dissimule le vrai problème.

Au cours de la Révolution tranquille, le Québec est passé d’un (certain) paternalisme clérical à un (certain) paternalisme d’État.

Bien que tenant la majorité de la population à l’écart de l’action et de la compréhension de ses principes, les deux avaient toutefois leurs avantages : le premier véhiculait des traditions riches de sens, assurait la cohésion sociale et préservait les communautés naturelles ; le deuxième était porteur d’un projet civique rassembleur, occasionnait une plus grande délibération collective et promouvait des possibilités nouvelles d’action politique et d’affirmation culturelle.

Or ces avantages n’existent plus.

La maladie du vide

Pour reprendre les mots de Georges Bernanos, tout a été « minutieusement vidé », « comme l’embaumeur pompe un cerveau par les narines »**.

Vidé de sa substance, l’État paternaliste demeure, et les Québécois restent, somme toute, considérablement étrangers à la responsabilité civique.

Ajoutons à cela que nous sommes aussi désormais de plus en plus étrangers à la responsabilité privée, comme en témoignent par exemple la solitude de nos vieillards ainsi que les lois qui permettent de mettre fin à leur jour.

Est-il ainsi justifié de parler, comme l’a fait le Maclean’s, d’une « société pathologiquement aliénée » ?

En faisant une telle affirmation, l’auteur montre une ignorance particulière de l’histoire du Québec, de la vertu de ses gens, de ses penseurs qui ont su réfléchir avec grande perspicacité et profondeur les conditions de notre vie commune en terre d’Amérique, bref une ignorance des ressorts de l’âme canadienne-française qui, dans son corps québécois, a fait preuve d’un génie particulier, d’une résilience exemplaire et d’un souci constant d’être digne de ses plus hauts idéaux.

Peut-on penser et agir au-delà de l’image bienveillante que nous nous faisons de nous-mêmes?

Beaucoup encore aurait besoin d’être dit. Il faut toutefois revenir au départ et nous demander si nous avons le courage de faire face aux carences actuelles de notre société, de penser et d’agir au-delà de l’image bienveillante que nous nous faisons de nous-mêmes. Car, comme l’a bien vu l’Assemblée des évêques catholiques du Québec, nous avons des solidarités à reconstituer, et ce d’une façon urgente.

Espérons donc que nous ne serons pas « ce malheureux pays », dont une tumeur a remplacé le cerveau et qui, sans s’en apercevoir, « pense avec son cancer ».

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Notes :

* Directeur de l’Institut d’études canadiennes de l’Université McGill.

** Dans La grande peur des bien-pensants.

À propos de l'auteur

Maxime Huot-Couture

Originaire de la ville de Québec, Maxime détient une maitrise en science politique de l’Université de Montréal ainsi qu’un certificat en philosophie. Il analyse l’actualité à travers ses lectures académiques, ses expériences politiques et communautaires, mais surtout à la lumière du Verbe incarné tel qu’il le rencontre au sein de l’Église catholique. Il aime voir le Beau à travers la pratique du basketball, le cinéma et la littérature québécoise et étrangère.

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