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Le « high » de Thomas

Scène du film La prière (source: Le Pacte / courtoisie).
Scène du film La prière (source: Le Pacte / courtoisie).
Écrit par Noémie Brassard

C’est loin d’être la première fois qu’un cinéaste se risque à porter la foi sur grand écran. Parmi les exemples les plus récents de ces tentatives : L’apparition (Xavier Giannoli, 2018), Tu ne tueras point (Mel Gibson, 2016) ou encore Silence (Martin Scorcese, 2016). La prière (Cédric Kahn, 2018) se distingue de ces films par sa grande simplicité, son approche frontale et incarnée des tensions et des dilemmes inhérents à la relation entre l’homme et Dieu.

Le film débute presque brutalement, avec un gros plan sur la gueule amochée de Thomas (Anthony Bajon). Le visage du jeune homme a tout de l’innocence d’un gamin et revêt à la fois toute l’usure d’un héroïnomane.

Suite à une surdose, il se rend dans une maison de désintox assez spéciale, située au cœur des montagnes de l’Isère.

Chez les toxicos

La table est mise dès les premières minutes.

Marco (Àlex Brendemühl), le responsable, explique avec compassion et fermeté au nouveau venu les règles strictes de la maison : pas de drogue (évidemment), pas de cigarette, pas d’argent de poche, pas de filles… et pas une seule seconde de solitude. En effet, Thomas se voit assigner Pierre (Damien Chapelle) comme compagnon. Celui-ci ne le quittera pas d’une semelle, ni le jour ni la nuit. Ce grand gaillard aura d’abord l’allure d’un gardien de prison, mais prendra vite les traits du grand frère bienveillant et portera bien son titre « d’ange gardien ».

Scène du film La prière (source: Le Pacte / courtoisie).

Scène du film La prière (source: Le Pacte / courtoisie).

C’est dans cette communauté au cadre de vie ascétique où s’alternent travail et prière que Thomas cheminera tortueusement (mais pas trop) vers la sobriété. Si cela vous sonne une cloche, c’est normal : sans jamais le nommer, tout du film fait penser au Cenacolo.

La démarche du réalisateur Cédric Kahn (qui se considère lui-même comme agnostique[1]) est honnête. Ayant lui-même échoué à écrire le scénario convaincant, n’étant « ni croyant, ni chrétien, ni ex-toxico», il a fait appel au duo de scénaristes Fanny Burdino et Samuel Doux. Ces derniers ont été investis d’une mission d’observation de terrain substantielle, similaire à la recherche que l’on effectue pour réaliser un documentaire.

Cette manière de procéder, couplée à l’économie d’effets à la direction photo et au montage, explique le ton très réaliste du film.

Aucune ascension sans chute

Entre l’arrivée et le départ de Thomas, le film est construit en ellipses, nous faisant avancer assez rapidement d’une saison à l’autre. Plusieurs éléments sont laissés à la déduction ou à l’imagination du spectateur. Nous ne voyons pas toutes les étapes de la rédemption du personnage principal, ce qui peut parfois créer quelques confusions, parfois mineures, parfois plus importantes.

Dès les premières scènes de prière en communauté, on voit Thomas à l’écart, observateur incertain, méfiant.

Le meilleur exemple est l’évolution spirituelle du protagoniste. Dès les premières scènes de prière en communauté, on voit Thomas à l’écart, observateur incertain, méfiant. Le spectateur n’est pas dupe : avec un tel titre, on se doute que d’ici la fin du film, le jeune homme risque d’être transformé.

Ce qui devait arriver arrivera. C’est lors d’une sortie en montagne qui ne se déroule pas comme prévu que Thomas vit sa conversion. Après cet évènement, son cœur se dilate : il démontre de l’affection pour ses compagnons, il prie avec son cœur, devient lui-même un ange gardien et… affirme son désir de devenir prêtre.

Rien de moins.

Ce pivot scénaristique pour le moins surprenant se fait sans éclat, mais tout de même trop brusquement. Le spectateur se sent catapulté dans la fiction pure, alors que pendant les deux premiers tiers du film, on assistait avec intérêt et espoir aux luttes et aux victoires du jeune homme, en étant vivement attaché à lui. Ce changement de ton maladroit a comme effet que l’on peine à adhérer aux derniers déroulements de l’histoire.

Ceci dit, le jeu des acteurs ne décline jamais et parvient à lui seul à nous garder en haleine jusqu’au générique de fin.

Filmer la foi en doutant

À travers ces histoires de conversions, de désir de prêtrise et de psaumes appris par cœur, on sent bien que le réalisateur ne veut pas se positionner sur la foi de ses personnages. On n’arrive même pas à savoir s’il la trouve ridicule – certaines scènes de chants en groupe ou de saynètes montées par les résidents sont à la limite du risible – ou s’il est fasciné par elle.

Par exemple, quand le personnage de sœur Myriam (Hanna Shygulla), débarque dans le film, tout le monde retient son souffle, personnages et spectateurs compris. La scène de l’entretien entre la fondatrice de la maison et Thomas est décrite par la majorité des critiques comme puissante, et avec raison. Une vraie gifle.

À cause de cette ambigüité, le Dieu du film de Kahn demeure souvent une puissance incertaine, lointaine, insaisissable, relative. Il reste que pour Thomas et pour ses frères de communauté, Dieu relève d’entre les morts et fait gravir les plus insurmontables sommets.

Il reste à savoir si cette relation au Créateur les suit une fois sortis de la maison. Le réalisateur et ses scénaristes ayant opté pour une fin ouverte, on ne peut être sûr de rien en ce qui concerne Thomas. Dommage.

On espère toutefois qu’il se rappellera de cette fois où Dieu l’a convié au sommet de sa sainte montagne.

***

On aime :

  • Le jeu de tous les acteurs qui nous laisse carrément pantois;
  • Le style quasi documentaire de plusieurs scènes;
  • La direction photo d’Yves Cape, qui filme aussi bien les visages que les paysages.

On aime moins :

  • Les dialogues parfois superflus, instrumentaux ou carrément mal écrits;
  • Le personnage de Sybille, plus fictionnel que les autres, qui détonne;
  • La fin ambigüe et insatisfaisante.

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Note:

[1] « Je n’ai aucune certitude. Je respecte les gens qui sont croyants et, par certains aspects, je peux même les envier. La foi est une affaire intime qui, par beaucoup d’aspects, dépasse largement le cadre des religions. », s’est confié Khan en entrevue. (Source: dossier de presse du film)

À propos de l'auteur

Noémie Brassard

Noémie est actuellement étudiante à la maîtrise en cinéma à l'Université de Montréal. Ses recherches portent sur les films réalisés par les religieuses au Québec. Elle a préalablement réalisé deux courts métrages documentaires ayant voyagé plus qu’elle-même. Elle est notre responsable des communications et siège sur notre conseil de rédaction.

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