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Le diaconat : l’appel à la charité et témoignage pour l’unité (2e partie)

Icône: Le diacre Philippe (wikimedia - CC)
Icône: Le diacre Philippe (wikimedia - CC)

Par Daniel Guérin, catéchète, Paroisse St-Paul, Gatineau (Aylmer), Québec.

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Aux sources de la mission: le ministère diaconal à la lumière des textes fondateurs des Actes des apôtres

Cette contribution se veut une réflexion sur le contexte de la mission dans lequel le diaconat fut mis en place au sein de l’Église primitive (cf. Ac 6). À partir de certains textes fondateurs des Actes des apôtres, des pistes d’action et de réflexion seront ouvertes aux diacres d’aujourd’hui qui souhaitent relever les défis actuels de l’évangélisation dans nos sociétés occidentales marquées par une importante sécularisation.

Les Sept : Une solution en faveur du pluralisme

Cette solution a ceci de particulier qu’elle permet de préserver l’unité non pas en excluant, mais plutôt en intégrant les éléments de diversité qui sont à l’origine de la crise. « Bien que hébreux eux-mêmes, ils n’exigent pas des hellénistes qu’ils rentrent dans le rang ou qu’ils partent » (Brown, p. 336). La solution retenue n’est donc pas une unité qui viendrait aplanir toutes les différences en les niant ou en les excluant de la communauté.

Cet épisode montre bien que c’est l’unité dans le pluralisme qui en ressort grandi, comme nous le rappelle ici Brown, qu’il vaut la peine de citer intégralement: « (…) l’acceptation de la suggestion faite par les Douze représentait dans l’Église primitive une décision en faveur du pluralisme, et de ce que nous appelons aujourd’hui “la hiérarchie de la vérité”. Les désaccords culturels et théologiques existant à Jérusalem entre hébreux et hellénistes étaient implicitement jugés moins importants que leur commune foi en Jésus. La plupart de ceux qui croient en Jésus décidèrent très tôt qu’il valait mieux tolérer certaines différences dans la pratique et la pensée plutôt que de détruire une koinonia fondée sur l’adhésion au Christ » (Brown, p. 336).

D’autre part, il convient ici de dissiper une équivoque parfois introduit par certains commentaires interprétant ce récit comme le résultat d’un étanche partage des fonctions qui échoient respectivement aux nouveaux diacres et aux Douze: le matériel (service des tables) aux premiers et le spirituel (la Parole) aux seconds. Toutefois, une telle interprétation est à rejeter pour la raison suivante: une semblable séparation est étrangère à la théologie de Luc.

D’ailleurs, si l’on considère la suite des Actes, Luc y met en scène deux protagonistes importants du groupe des Sept: Étienne et Philippe. Or, ces deux diacres conduiront comme on le sait, une importante œuvre d’évangélisation (6,8; 8,6- 7.35). Comme le fait remarquer Marguerat, « [s]ur le plan narratif, je constate que Luc récuse l’alternative posée par les historiens: les Sept –à tout le moins ses deux figures éminentes– ne se consacrent pas ou bien à l’assistance, ou bien à l’évangélisation, mais leur activité intègre à ses yeux ces deux dimensions (…) » (p. 207).

L’élection des Sept est riche d’enseignements au plan de l’intégration des différences et de la préservation de l’unité.

À partir d’un secteur négligé, la communauté perçoit une différence, jusque-là ignorée (c’est en tout cas vrai pour le lecteur des Actes). Or, sans cette différence, l’unité n’est pas. L’intégration de cette marge ne donne lieu ni à une imposition hiérarchique, ni à une désignation de coupables; elle requiert la participation de toute la communauté, dans un processus qui fait droit aux délaissés en les intégrant à l’œuvre de tous » (Marguerat, p. 214).

Poursuivons notre étude des Actes impliquant certains personnages du groupe des Sept. La suite raconte les épisodes du procès d’Étienne, le leader des Sept, son long discours et sa conséquence directe,sa mise à mort. Au sujet de ces textes, nous allons nous contenter de rappeler qu’ils mettent en scène l’un des Hellénistes les plus éminents, Étienne, qui sera assassiné pour avoir remis en cause les marqueurs identitaires du judaïsme au premier siècle: la Loi, le Temple, la circoncision, la terre.

Selon la perspective développée ici, nous nous contenterons de faire remarquer que le discours d’Étienne met l’accent surdes positions théologiques alors contestées par des juifs qui ne tolèrent pas les accusations portées contre le Temple. Dans son long discours (7, 2-53), en réponse à l’accusation à propos du Temple, Étienne formule cette conviction décisive: « Le Très-Haut n’habite pas dans des demeures faites de main d’homme » (Brown, p. 337).

Rappelons que le meurtre d’Étienne et la persécution des chrétiens qui s’ensuivit allaient connaître une suite inattendue: les Hellénistes se déplacent maintenant en Samarie pour poursuivre la mission évangélisatrice telle que prescrite par le Ressuscité à ses disciples (Ac 1, 8).

Philippe et Simon le mage

Poursuivons notre réflexion en abordant maintenant le chapitre 8, versets 4 à 25 et 26 à 40 consacrés aux “actes de Philippe”, un autre personnage des Sept dont l‘action évangélisatrice se situe aux marges du judaïsme. Dans le prochain récit, Philippe est mis en scène avec Simon le mage, dans un contexte de rencontre entre le christianisme naissant et le syncrétisme religieux de Samarie.

Alors, ceux qui avaient été dispersés allèrent de lieu en lieu en annonçant la bonne nouvelle de la Parole.

Quant à Philippe, descendant vers la ville de la Samarie, il leur a proclamé le Christ. Les foules s’attachaient d’un seul cœur aux (paroles) que disait Philippe, à les écouter et à regarder les signes qu’il faisait. Car beaucoup de ceux qui avaient des esprits impurs, criant à voix forte, sortaient et beaucoup de paralysés et de boiteux ont été guéris. Il y eut unejoie intense dans cette ville. Or, un homme du nom de Simon se trouvait auparavant dans la ville, faisant la magie et stupéfiant les gens de la Samarie; il disait de lui-même qu’il était quelqu’un de grand. Tout le monde, du petit au grand, s’attachait à lui disant: “C’est lui la Puissance de Dieu, qu’on appelle Grande.” Ils s’attachaient à lui parce durant un temps considérable, il les avait stupéfiés par des actes de magie. Mais quand ils crurent à Philippe qui annonçait la bonne nouvelle au sujet du Règne de Dieu et du nom de Jésus Christ, hommes et femmes étaient baptisés. Simon lui aussi crut, et baptisé il tenait fermement à Philippe; observant les signes et les grands actes de puissance qui se produisaient, il était stupéfait.

Le passage s’ouvre avec le verset 4 qui rappelle que les disciples, dispersés par la persécution, vont de lieu en lieu pour annoncer la Bonne Nouvelle. Puis, c’est l’entrée en scène de Philippe, l’un des Sept qui, nous apprend-t-on, se rend évangéliser la Samarie où les gens s’attachent d’un seul cœur aux paroles qu’il prononce.À noter la formulation utilisée ici, à savoir les gens “s’attachaient d’un seul cœur aux paroles que disait Philippe” et non pas à la personne de Philippe elle-même. Cette précision est importante dans la mesure où elle met en contraste, d’une part, l’effacement de la personne de Philippe devant la Parole et, d’autre part, la grandeur autoproclamée de Simon dit le mage, qui fera son entrée un peu plus loin dans le texte.

Les versets suivants relatent que l’action évangélisatrice de Philippe produit des fruits abondants sous la forme de guérisons et d’expulsions d’esprits impurs. La conséquence de cette nouvelle avancée de la Parole est palpable si l’on en croit l’auteur des Actes: une joie intense se propagea dans la ville.

Ici entre en scène Simon qui, nous dit Luc, faisait la magie en stupéfiant les gens de la Samarie. Il ajoute que Simon affirmait qu’il était quelqu’un de grand. Les Samaritains s’attachaient à lui en disant que c’était lui, la Puissance de Dieu, qu’on appelle Grande, lui qui les avait stupéfiés par des actes de magie. Ici, la formulation utilisée par Luc nous rappelle que le péché de Simon est grave puisqu’il s’agit d’une prétention à la divinité (Marguerat, p. 292), ou péché d’adulatio.

Encore une fois, le texte mentionne que les Samaritains s’attachaient à lui (et non pas à la Parole proclamée comme chez Philippe).

Puis, la dernière scène complète le contraste avec le membre du groupe des Sept: après avoir énoncé: « Mais quand ils crurent à Philippe », l’auteur des Actes ajoute immédiatement: « qui annonçait la bonne nouvelle au sujet du Règne de Dieu et du nom de Jésus Christ ». Cette précision est une nouvelle façon de dire que ce n’est pas Philippe lui-même qui est l’objet de la foi des Samaritains, mais plutôt sa prédication qui pointe vers le Règne de Dieu et vers le nom de Jésus Christ. Et Luc d’ajouter comme pour sceller ce qu’il vient de dire à propos de ce qui distingue la vraie identité de la foi, de la fausse: « hommes et femmes étaient baptisés ».

L’épisode se termine par un retournement observé chez Simon. Celui-ci aussi crut et fut baptisé, précise le texte, en ajoutant « qu’il tenait fermement à Philippe; observant les signes et les grands actes de puissance qui se produisaient ». Mais une précision supplémentaire nous indique déjà que la « conversion » de Simon s’avérera superficielle et de courte durée puisqu’elle repose uniquement sur la forte impression laissée par les signes produits par Philippe, comme le texte nous l’indique bien: « il était stupéfait ».

Philippe et le nouveau ministère de service

Comment interpréter cet épisode mettant en scène Philippe du groupe des Sept et Simon le magicien?

Premièrement, l’appel qui consiste à porter la Bonne Nouvelle au delà des frontières connues ne va pas sans risque. L’épisode avec Simon le magicien le montre bien dans la mesure où Philippe découvre en Samarie une déformation liée à la façon dont le disciple conçoit son rôle dans la mission. Le disciple sait-il s’effacer devant la parole proclamée comme le fait Philippe ou a-t-il tendance au contraire à se mettre en valeur jusqu’à remplacer Celui qu’il est censé annoncer?

Sans doute, la tentation de Simon, si on peut l’appeler ainsi, est toujours présente dans toute action évangélisatrice. C’est ce que veut nous rappeler l’auteur des Actes dans cet épisode mettant en contraste Simon et Philippe. On peut penser que dans un monde caractérisé par le foisonnement des croyances et le syncrétisme religieux, ce risque était encore plus présent. Faut-il rappeler que ce constat est très pertinent dans la société qui est la nôtre aujourd’hui? Or, on penser que le diacre d’aujourd’hui, tout comme Philippe, aura à côtoyer, dans son action missionnaire, ce genre de déformation. Philippe a réagi en étant fidèle à l’objet même de sa prédication: l’avènement du Règne de Dieu par la venue de Jésus Christ.

À travers le comportement missionnaire de Philippe, Luc nous enseigne que la réponse à apporter à cette déviation consiste à vivre la mission à l’exemple du Maître, le messager s’effaçant devant la Parole à transmettre. La « compétition » entre Simon et Philippe n’en est pas une sur la base des actes qui apparaissent les plus spectaculaires, mais bien sur l’effacement du disciple devant le Maître. Philippe réagit à la « prédication » de Simon par un authentique témoignage de service envers la Parole.

À noter également que l’approche missionnaire de Philippe face à cette « problématique » ne repose pas sur l’autorité de sa nomination en tant que l’un des Sept. Elle découle d’une posture de service authentique à travers le témoignage au Christ plutôt que d’une quelconque autorité ministérielle.

Cette dernière remarque peut nous aider à appuyer une théologie du diaconat pour aujourd’hui qui met de l’avant le service plutôt que le pouvoir, comme nous le rappelle un auteur qu’il est éclairant de citer: « Dès lors, on doit mieux comprendre à quel point le ministère du diacre est tout autre chose qu’un pouvoir exclusif sur un peuple, mais plutôt le service de la diaconie d’une communauté. (…) Le refus de la présidence demandé au diacre (malgré les tentatives de récupération comme chef de communautés) n’est-il pas un symbole exigeant et extrêmement fort? Tout ministère est fait pour s’effacer, parce qu’il est fait pour se perdre au nom de Celui qui s’est donné pour sauver ce qui était perdu » (Denis 2007: 310).

Quelques pistes de réflexion et d’actualisation

Proposer l’Évangile au delà des frontières établies –et ce en respectant les différentes cultures et en intégrant les marginalités–, voilà l’un des axes principaux de l’action missionnaire des premiers diacres dans l’Église naissante. C’est ce que nous avons vu dans les chapitres 6 et 8 des Actes alors que les Hellénistes portent la Bonne Nouvelle en dehors du noyau judéo-chrétien de culture juive.

Les diacres d’aujourd’hui, dans la mesure où ils souhaitent être fidèles à l’élan initial missionnaire de leurs prédécesseurs dans ce ministère, se vouent au service (diaconie) et dispensent la Parole en portant la mission au delà des territoires connus, avec une attention particulière aux exclus et aux marginaux de toutes sortes.

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Yves CONGAR, « Le diaconat dans la théologie des ministères », dans Le diacre dans l’Église et le monde d’aujourd’hui, P. Winninger et Y. Congar (éd.), Paris, Éd. Du Cerf, coll. Unam Sanctam, 59, 1966, p. 121-141.

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