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Le diaconat : l’appel à la charité et témoignage pour l’unité (1ère partie)

Icône: Le diacre Timon (wikimedia - CC)
Icône: Le diacre Timon (wikimedia - CC)

Par Daniel Guérin, catéchète, paroisse Saint-Paul, Gatineau (Aylmer), Québec.

Aux sources de la mission: le ministère diaconal à la lumière des textes fondateurs des Actes des apôtres.

Cette contribution se veut une réflexion sur le contexte de la mission dans lequel le diaconat fut mis en place au sein de l’Église primitive (cf. Ac 6). À partir de certains textes fondateurs des Actes des apôtres, des pistes d’action et de réflexion seront ouvertes aux diacres d’aujourd’hui qui souhaitent relever les défis actuels de l’évangélisation dans nos sociétés occidentales marquées par une importante sécularisation. (1)

Il est question ici de revisiter certains textes fondateurs du ministère diaconal afin de suggérer que le diacre, de par sa position médiatrice entre des groupes ou des univers culturels ou religieux menacés de division parce que différents, peut jouer un rôle important dans le processus de réconciliation à l’œuvre dans l’édification de la « communion missionnaire » (Jean-Paul II, Exhortation apostolique post-synodale Christi fideles laici).

Soulignons que l’élection des premiers diacres (Ac 6, 1-7) se déroule dans un contexte de dépassement des frontières intimé par la croissance de la Parole (ne sommes-nous pas toujours face à un défi similaire, même si les réalités et accents numériques sont bien différents, évidemment) où il est alors question, pour ceux que Luc appelle les Sept, « d’ouvrir l’Évangile à d’autres marginalités» (Marguerat, 2007: 211).

En d’autres mots, il s’agissait pour eux de porter la Bonne Nouvelle jusque dans les marges et les frontières (2), – et même au delà de celles-ci – des territoires bien connues de l’époque, tout en construisant une communauté fondée sur la réconciliation et le respect de la diversité. Un défi tout aussi actuel dans notre Église d’aujourd’hui, est-il nécessaire de le préciser.

La communauté avait eu beaucoup d’intuition, de sagesse et d’Esprit en recrutant les Sept dans les marges du judaïsme. La langue et la culture [helléniques] leur ouvraient tout naturellement les portes pour annoncer la Bonne Nouvelle à des groupes considérés comme marginaux et souvent victimes d’exclusion.

Nous concluons que la communauté naissante peinte dans les Actes au chapitre 6 avait eu beaucoup d’intuition, de sagesse et d’Esprit en recrutant les Sept dans les marges du judaïsme, en l’occurrence parmi les Hellénistes, dont la langue et la culture leur ouvraient tout naturellement les portes pour annoncer la Bonne Nouvelle à des groupes, notamment les Samaritains, alors considérés comme marginaux et souvent victimes d’exclusion. Marginaux au plan culturel mais aussi par certaines de leurs positions religieuses en porte- à-faux avec les positions théologiques alors dominantes.

Toutefois, le chapitre 6 des Actes nous enseigne que marginalité n’était pas synonyme d’exclusion pour l’Église naissante, bien au contraire, si l’on considère la solution de réconciliation endossée par la communauté, solution que nous décrirons plus loin au fil du texte.

L’élection des Sept: répondre à un défi de croissance et de réconciliation.

Très tôt dans l’histoire, l’élection des Sept rapportée dans Ac 6 a été perçue comme le fondement du ministère diaconal dans l’Église. En effet, Irénée de Lyon a écrit qu’Étienne « a été choisi par les apôtres comme premier diacre » (Irénée de Lyon, Contre les hérésies 3, 3). Malgré certaines dissidences parmi les Pères de l’Église, cette opinion a prévalu jusque dans les années 1950, nous rappelle D. Marguerat (p. 210), alors qu’apparaissent des désaccords parmi les théologiens. (3)

Toutefois, le pape Benoît rétablit en quelque sorte l’opinion première d’Irénée en réaffirmant clairement, dans Deus Caritas est (2006), qu’il fallait bien voir dans Ac 6, 5-6 le début du ministère diaconal.

Parlant de la nécessité de réaliser le principe ecclésial de la communion notamment au plan matériel, le pape émérite écrit: « Une étape décisive dans la difficile recherche de solutions pour réaliser ce principe ecclésial fondamental nous devient visible dans le choix de sept hommes, ce qui fut le commencement du ministère diaconal (cf. Ac 6, 5-6) » (Benoît XVI, Deus Caritas est, 2, 21).

Ce texte nous rappelle que le rôle joué par les Sept dans l’Église naissante n’est pas anodin et qu’il est susceptible de participer d’une certaine façon et à sa manière –que nous aurons à préciser plus loin– à l’instauration du principe de communion au sein de l’Église en construction. (4)

Or, cette communion s’est édifiée en respectant le pluralisme. Non pas en refusant les différences mais plutôt en les intégrant comme une richesse qu’il vaut la peine de préserver et de promouvoir, en vue d’une unité respectant la diversité des cultures et des points de vue théologiques, du moins lorsqu’ils sont compatibles avec la vérité de l’Évangile et l’adhésion au Christ.

Il en ressort que le texte fondateur de Ac 6 peut nous aider à mieux comprendre le rôle du diacre dans notre monde d’aujourd’hui, caractérisé par la présence d’un grand nombre de personnes baptisées « qui n’ont pas une appartenance du cœur à l’Église et ne font plus l’expérience de la consolation de la foi » (J.E. 14, p. 15).

Le texte fondateur de l’élection des Sept nous invite à resituer la mise en place du diaconat et son évolution dans la fidélité aux origines, à l’intérieur d’un contexte d’évangélisation dont l’accent est placé sur le dépassement des frontières culturelles et religieuses, entreprise voulue par le Seigneur lui-même, faut-il le rappeler: « Allez donc: de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit » (Mt 28, 19).

Les Sept au service de la diversité

Pour ce faire, il est utile de citer selon la traduction œcuménique de la Bible (TOB) l’intégralité du passage relatant l’élection des Sept dans l’Église primitive.

En ces jours-là, le nombre des disciples augmentait, et les Hellénistes se mirent à récriminer contre les Hébreux parce que leurs veuves étaient oubliées dans le service quotidien. Les Douze convoquèrent alors l’assemblée plénière des disciples et dirent: “Il ne convient pas que nous délaissions la parole de Dieu pour le service des tables. Cherchez plutôt parmi vous, frères, sept hommes de bonne réputation, remplis d’Esprit et de sagesse, et nous les chargerons de cette fonction. Quant à nous, nous continuerons à assurer la prière et le service de la Parole ”. Cette proposition fut agréée par toute l’assemblée: on choisit Étienne, un homme plein de foi et d’Esprit saint, Philippe, Prochore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, prosélyte d’Antioche; on les présenta aux apôtres, on pria et on leur imposa les mains.

La parole de Dieu croissait et le nombre des disciples augmentait considérablement à Jérusalem; une multitude de prêtres obéissait à la foi.

Un premier commentaire permet de souligner que le récit de l’élection des Sept est encadré par deux versets faisant inclusion: le premier et le dernier versets rappelant que le nouveau ministère est créé dans un contexte de croissance de la Parole, elle même à l’origine de la progression de la communauté des croyants.

Une parenthèse pour dire qu’évidemment, dans nos sociétés occidentales postindustrielles, la « croissance » de l’Église ne peut être comprise de la même façon, du moins pas au plan strictement numérique. Pourtant, l’Église d’aujourd’hui n’est pas différente de l’Église primitive en ce sens que la sortie missionnaire, quelque soit les époques, lui est constitutive. (5)

Au temps de l’élection des Sept, le principal défi de croissance consistait à étendre la mission chrétienne en dehors des frontières du judaïsme en intégrant les non-Juifs et les « gentils ». Or, cette tâche fut préparée par l’élection des Sept. Ceux-ci, en plus d’aider à préserver l’unité en respectant la diversité, contribueront à étendre la mission au delà des frontières culturelles existantes.

Par cette innovation l’Église naissante se donne les moyens d’assurer la coexistence et la communion fraternelle parmi deux groupes de croyants qui sont différents aux plans socioculturel et même théologique, et dont la coexistence est menacée: les Hébreux et les Juifs hellénistes.

Avant d’amorcer notre étude du texte sacré, il convient de rappeler que les Actes de apôtres est un livre qui traite de la mission. Une mission que l’on peut voir « comme une succession de franchissements de frontières » (Paya 2009: 268). Or, ces frontières ne sont pas que géographiques, faut-il le rappeler. Elles sont aussi culturelles dans un sens général, incluant aussi les limites que l’on peut qualifier de religieuses ou théologiques, qui sont souvent intimement liées à une culture donnée et à une langue particulière. Ce sont les territoires culturels qui nous intéressent au premier chef dans ce texte, ce qui suggère l’idée de diversité aux plans culturel, social et religieux. (6)

Revenons maintenant au chapitre 6 des Actes. Le texte nous dit que les Hellénistes récriminaient contre les Hébreux parce que leurs veuves sont oubliées dans la « distribution journalière des secours ». Ils y voient une « transgression de la communion fraternelle » (Marguerat, p. 208). Qui sont ces Hellénistes? Selon Marguerat, le qualificatif n’exprime pas ici un courant théologique, mais désigne plutôt les judéo-chrétiens de l’église de Jérusalem hellénisés dans leur langage et leur culture.

En tant que garants de l’unité, les Douze prennent l’initiative de trouver une solution à la crise. Ils font remarquer qu’il ne serait pas convenable de délaisser la Parole de Dieu pour le service des tables. Ils proposent alors une solution inédite: que les frères nomment sept personnes remplissant deux conditions: être de bonne réputation et être remplis d’Esprit et de sagesse. Et ils ajoutent: nous les chargerons de cette fonction. Il est à noter que la fonction matérielle dont il est question ici doit être accomplie par des personnes dotées de qualités spirituelles bien reconnues par la communauté. Il n’y a pas de service et de charité sans Esprit et sagesse.

Suit l’énumération des sept élus qui tous sont choisis « dans la partie lésée de la communauté » (Marguerat, p. 211), i.e. parmi les Hellénistes, à preuve l’origine grecque des noms rapportés par Luc.

Lisez la suite ici.

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Notes :

(1) Ces avenues de réflexion ne sont pas réservées aux seuls diacres dans la mesure où tous les baptisés participent à la mission, mais nous avons voulu les adapter le plus possible au rôle particulier du ministère diaconal dans l’Église.

(2) Frontières, notamment, du territoire délimité culturellement par le groupe des Hébreux mis en scène par Luc dans Ac 6, soit les judéo-chrétiens de culture juive, dont la coexistence avec les judéo-chrétiens de culture grecque (ou Hellénistes) était menacée, si l’on en croit le récit de Luc. Comme nous le préciserons plus loin, nous insisterons ici sur les territoires culturels/religieux évoqués par les textes et non pas sur les territoires géographiques au sens habituel. Ainsi, nous utiliserons la plupart du temps le terme “territoire” dans un sens culturel plutôt que géographique.

(3) Un exemple notable nous est donné dans le texte de la Commission internationale de théologie publié en 2003, “Le diaconat. Evolution et perspectives”.

(4) Aidé tout au long de cette réflexion par l’ouvrage fort pertinent de Daniel Marguerat “Les Actes des apôtres (1-12)”.

(5) On pourrait citer ici plusieurs textes, mais rappelons notamment ce que Paul VI écrivait à ce sujet dans son exhortation apostolique Evangelii Nutiandi: “ Nous voulons confirmer une fois de plus que la tâche d’évangéliser tous les hommes constitue la mission essentielle de l’Église ”[36- Déclaration des Pères du Synode, n. 4 : L’Osservatore Romano (27 octobre 1974), p. 6.], tâche et mission que les mutations vastes et profondes de la société actuelle ne rendent que plus urgentes. Évangéliser est, en effet, la grâce et la vocation propre de l’Église, son identité la plus profonde”.

(6) “L’universalisation de l’Évangile telle qu’il (Luc) la présente dans son programme missionnaire embrasse non seulement la division Juifs/non-Juifs mais aussi toute la diversité des peuples de l‘Empire ainsi que la totalité de l’échelle sociale, de ses échelons les plus bas à ses échelons les plus hauts, des opprimés jusqu’aux oppresseurs” (Paya, p. 269).

 

Bibliographie :

Pape BENOÎT XVI, Lettre encyclique Deus Caritas Est, 2006.

Raymond E. BROWN, Que sait-on du Nouveau Testament, Paris, Bayard, 2011, 921 p.

COMITÉ NATIONAL DU DIACONAT, Vocation, ordination et ministère des diacres, 1980.

COMMISSION INTERNATIONALE DE THÉOLOGIE, Le diaconat, évolution et perspectives, 2003,

Yves CONGAR, « Le diaconat dans la théologie des ministères », dans Le diacre dans l’Église et le monde d’aujourd’hui, P. Winninger et Y. Congar (éd.), Paris, Éd. Du Cerf, coll. Unam Sanctam, 59, 1966, p. 121-141.

Grace DAVIE, “Croire sans appartenir, le cas britannique”, in Grace Davie, Danièle Hervieux-Léger (éd.), Identités religieuses en Europe, Paris, La Découverte, 1996, p. 176.

Paul DE MEESTER, “Philippe et l’eunuque éthiopien ou le baptême d’un pèlerin de Nubie”, NRTh 103, 1981, p. 360-374.

Henri DENIS, “Un diaconat plein de questions stimulantes”, dans Bruno Dumons et Daniel Moulinet (éd.), Le diaconat permanent, Paris, Cerf, 2007, p. 305-311.

Bruno DUMONS et Daniel MOULINET (éd.), Le diaconat permanent, Paris, Cerf, 2007, 368 p.

Pape FRANÇOIS, La joie de l’Évangile, Exhortation apostolique Evangelii gaudium sur l’annonce de l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui, Montréal, Médiaspaul, 2013, 206 p.

IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies.

Pape JEAN-PAUL II, Lette apostolique Au début du nouveau millénaire (Novo Millennio Ineunte), 2001.

Pape JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique postsynodale Christi fideles laici sur la vocation et la mission des laïcs dans l’Église et dans le monde, 1988.

Daniel MARGUERAT, Les Actes des apôtres, Commentaire du Nouveau Testament Va, Deuxième série, Genève, Labor et Fides, 2007, 446 p.

John P. MEIER, Un certain juif Jésus, Les données de l’histoire, I-Les sources, les origines, les dates, Collection Lectio Divina, Paris, Cerf, 2005, 495 p.

Pape PAUL VI, Evangelii Nuntiandi, n. 14, 1975.

Christophe PAYA, “La mission de l’Église dans une société multiculturelle”, ThEv vol. 8.3, 2009, p. 267-287.

Marie-Thérèse PERROT, “Service des tables et de la Parole (Actes 6, 1-7)”, dans Diakonia. Le service dans la Bible, Cahier Évangile no. 159, Paris, Éditions du Cerf, 2012, p. 45-53.

Gaston PIETRI, Serviteurs de la Parole, Les animateurs en catéchèse et leurs raisons d’agir, Éditions Salavator-Mulhouse, 1980, 135 p.

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