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D/#1: Le citoyen et le client

Photo: Michael Gaida (Pixabay)
Photo: Michael Gaida (Pixabay)
Écrit par Patrick Ducharme

Discernement. Le discernement, cela signifie faire la part des choses. C’est faire preuve de perspective. La grande mésentente de notre époque porte sur la confusion à propos des mots. Ce face à quoi il faut faire preuve de discernement, et de toute urgence, c’est la pensée. Ce sont les mots. Éviter la confusion sur le sens des mots, c’est le premier pas vers une société meilleure.

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Dans le domaine académique où j’œuvre, il est maintenant la norme d’entendre parler de clientèle, non pas d’élèves. Actuellement, la baisse de la « clientèle » dans les institutions d’éducation supérieure semble inquiéter davantage que l’effondrement de notre rôle éducatif dans la société.

J’entends également la notion de « client » de la bouche des employés du milieu de la santé; que sont les patients devenus? Dans les arts, idem: les cotes d’écoute, ce sont des masses de clients non pas d’une œuvre, mais d’un divertissement.

D’où provient cette mutation du vocabulaire? Probablement du fait que la consommation soit notre plus grand point commun aujourd’hui.

Nous sommes la clientèle d’un divertissement de masse sur Netflix, mais on ne connait pas les films de nos Pierre Perreault et autres Gilles Groulx.

On a Spotify dans notre poche, mais enseigne-t-on Félix Leclerc à nos enfants?

On paie chèrement Facebook par le biais de nos données privées, mais sait-on que l’œuvre de Réjean Ducharme est déjà gratuite à la bibliothèque du coin?

Vous voulez des soins de santé? Voici venir les frais accessoires. L’artiste marginal ose une œuvre? Bonne chance pour avoir deux lignes dans le journal local. Attendez, vous êtes un client ? Comment puis-je vous servir?

Notre culture de consommation de masse nous a transformés en clients étrangers à un héritage culturel pourtant monumental. Bienvenue dans le monde aseptisé de la clientèle, où le citoyen est refoulé à la frontière.

Le citoyen, ce démodé

La novlangue de notre époque (merci à George Orwell pour cet avertissement vénérable, d’ailleurs) élimine le concept citoyen, lui préférant un nouveau slogan : le client.

Le contribuable, c’est le client de la chose publique.

On met le contribuable sous les projecteurs, c’est le client de la chose publique. Par exemple, si on ne veut pas que nos impôts aillent à la création d’un centre pour toxicomanes, il se peut fort bien que ce soit parce que l’on juge que ceux-ci n’ont pas travaillé pour se l’offrir, ledit centre.

C’est le contribuable qui achète donc ses services. Érigez un IKEA ou un Centre Vidéotron, le même débat n’aura pas lieu, car on sait d’entrée de jeu que les clients feront la file.

Le citoyen, ce vestige de la Cité, possède toutefois un rôle fondamental dans nos sociétés. Hannah Arendt nous a appris que le marché à lui seul ne peut pas créer notre monde et lui donner un sens sacré.

Mode d’emploi : création du client dès la petite école

La philosophe Hannah Arendt (1906-1975) a compris la principale tare de la société industrielle : celle de privilégier le travail et le marché comme moteurs des sociétés, au détriment de l’action politique, contre la création d’œuvres belles et intemporelles.

Selon nos informations, on en est toujours là.

On transforme ainsi tout en marchandise, incluant l’art, l’éducation, la santé. Quand Hannah Arendt parle de la crise de l’éducation, c’est ce glissement dangereux où l’on fait croire à l’élève qu’il peut apprendre par lui-même, sans respect de l’autorité du maitre. Enseigner la tradition? Bof, à quoi bon… Il faudrait plutôt s’adapter dans un monde en constant changement.

On conforte ainsi l’élève – pardon, le client! – dans son ignorance de l’Histoire et de nos chefs-d’œuvre culturels, et on le forme à devenir un travailleur de l’avenir, celui qui saura performer sur le marché de l’emploi. S’il est fatigué, il pourra toujours s’enfouir dans ce que Hannah Arendt appelait la consommation de l’entertainment, diffusé sur tout écran lumineux.

La relation horizontale

En éducation, les cégeps publics comme privés s’arrachent la clientèle, avec les mêmes stratégies publicitaires utilisées pour promouvoir un véhicule neuf.

Les clients négocient leur horaire, leurs cours, leurs notes, leurs apprentissages, et ce dans une relation d’égal à égal avec le producteur de services (le professeur), qui n’est plus une autorité : c’est un gestionnaire de classe. On est face à une relation horizontale vendeur-client.

Par la suite, les notes et autres cotes R, monnaie des clients, sont investies pour s’acheter une admission à l’université. Le client a toujours raison.

Hannah Arendt redoutait l’avènement d’un totalitarisme bureaucratique, signe de la destruction d’un certain humanisme. Nous y sommes peut-être.

Elle avait raison, mais qui écoute les philosophes? Ils ne vendent rien, n’ont pas de clientèle, de marché, et leur tradition est rarement enseignée.

Des citoyens qui s’ignorent

Pour sa part, le citoyen (membre de la Cité), désire toucher du doigt le pouvoir, créer son monde. Réitérons le citoyen, celui qui pense autrement qu’avec son compte de taxes ou ses notes à l’examen. Il y a des actions citoyennes dans ma ville; sur ma copie d’examen, j’ai communiqué des connaissances immortelles.

Le citoyen est celui qui s’émancipe en sachant qu’il s’abreuve de connaissances et de potentiel. On peut créer une œuvre qui ne sert à rien d’autre qu’à traduire la poésie du monde. On peut agir socialement par fierté de son quartier.

Enseignons à nos enfants qu’ils ne sont pas des clients : ils sont des citoyens en devenir, ou si vous préférez, une autorité future, un modèle dont on se souviendra peut-être.

À propos de l'auteur

Patrick Ducharme

Patrick Ducharme est sociologue de formation. Il enseigne au niveau collégial dans la région de Québec depuis 2010, tant en Sciences humaines qu’en Soins infirmiers et en Travail social. Il est père de deux enfants, et fier de l’être.

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