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Le cheval de Troie de l’économisme sauvage

Photo: Dublin (Pixabay - CC).
Photo: Dublin (Pixabay - CC).
Écrit par Francis Denis

Samedi dernier, les Irlandais étaient appelés à s’exprimer par voie de référendum sur le maintien de l’Amendement constitutionnel (no8. 40.3.3) protégeant l’enfant à naitre. Notre collaborateur Francis Denis lis cette nouvelle à la lumière du récent document Oeconomicae et pecuniariae quaestiones du nouveau Dicastère pour le Service du Développement intégral et de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

Malheureusement et sans grande surprise, c’est par une majorité de 66.4 %que les électeurs irlandais ont dit « oui » à la légalisation sur l’avortement.

Malgré la promesse des différents lobbys « pro-choix » de ne pas célébrer leur éventuelle victoire, les « Dubliners » furent néanmoins témoins de manifestations jubilatoiresqui, peu importe le côté où l’on se trouve sur la question, peuvent être qualifiées de nauséabondes et, à la limite, de nécrophiles.

Le clergé, malgré une position clairedurant le référendum, avait laissé le leadeurshipde la campagne du « non » aux associations civiles par souci d’efficacité, d’inclusion et de portée du message. Alors que plusieurs ont perçu la victoire du « oui » comme un signe fort de la perte d’influence de l’Église catholique en Irlandeet, donc, sur l’aspect « libérateur » que représenterait un tel vote, une perspective globale présente toutefois un visage plus sombre de cet évènement.

Ainsi, suivant les critères d’une analyse macrorelationnelle(no2) telle que reprise et développée par Oeconomicae et pecuniariae quaestiones du nouveau Dicastère pour le Service du Développement intégral et de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, on s’aperçoit rapidement que, loin d’être une évolution, l’encadrement juridique de l’avortement dans les États occidentaux contemporains représente plutôt une involution, une régression au profit d’un nouvel esclavage politicoéconomique.

La mondialisation de l’économisme déshumanisant

Loin des portraits idylliques et flatteurs que l’idéologie ambiante nous présente souvent de l’évolution des sociétés et des mœurs en Occident, la réalité éclairée par les faits nous offre au contraire une vision beaucoup moins reluisante. En effet, sans qu’on s’en soit rendu compte, nous sommes passés d’une société de personnes à un amas d’individus consommateurs. Le passage de l’une à l’autre parait subtil, mais il est grave de conséquences.

De citoyens acteurs nous sommes aujourd’hui devant des individus passifs, bénéficiaires et davantage enclins à revendiquer leurs droits plutôt que leurs devoirs. De cette dérive, aucune idéologie ne peut nous en préserver. En effet, tant la gauche que la droite se sont habituées à en tirer profit (un profit court terme il faut le préciser); la gauche par une expansion sans fin des responsabilités de l’État et de sa cour, la droite par sa volonté de faire de plus grands profits au plus petit prix.

Quel rapport avec l’avortement me direz-vous ?

C’est que pour que cette réduction de la personne à son plus faible dénominateur soit possible, l’atrophie de la dimension « relationnelle »(no9) des personnes était un passage obligé. Or, quelle est la relation fondamentale sur laquelle se fondent toutes les autres si ce n’est la relation entre une mère et son enfant.

Brisez la relation de confiance et d’amour la plus naturelle et vous insinuerez, par effet domino, un doute pour toutes les autres (amis, couple, citoyenneté, etc.). D’où le semblant de coïncidence dans l’accord de la gauche et de la droite sur les questions sociétales. En ce sens, l’avortement représente le cheval de Troiejuridicoculturel de l’économisme sauvage :

…il n’est plus possible de passer sous silence qu’il existe de nos jours une tendance à déshumaniser tous les échanges de « biens », en les réduisant à de simples échanges de « choses » (no9).

Lorsqu’on examine la question sous cet angle, la situation semble encore plus désespérée puisqu’elle n’a, à l’heure actuelle, aucun chemin politique pour s’exprimer efficacement.

De plus, ceux-là mêmes qui vendent leur capacité à gouverner sous l’étendard de la solidarité sont les plus virulents adversaires d’une écologie intégrale dans laquelle la vie humaine est, à tout le moins, aussi protégée que « celle des animaux sauvages ».

Comment expliquer une telle myopie ?

Les œillères de l’égoïsme

Cette conclusion découlant d’une vision « macrorelationnelle » (no2) n’est pourtant pas partagée par tous. Qu’est-ce qui empêche les tenants de la solidarité d’étendre celle-ci aux enfants non encore nés ? N’est-on pas globalement assez riche et prospère comme société pour accueillir tous les enfants qui nous sont envoyés ? N’est-on pas devant un manque flagrant aux principes d’égalité des chances, d’accueil des plus pauvres et de répartition des richesses ?

Quelle est la cause d’un tel aveuglement ?

C’est « l’égoïsme aveugle » (no5) qui nous empêche de garder une vision d’ensemble. La société n’étant devenue qu’un amas d’intérêts concurrents, il nous est impossible de concevoir le tout de manière cohérente et orientée vers une fin supérieure à la satisfaction des désirs individuels. Nous sommes, donc, devant une véritable crise culturelle.

Nous pouvons bien avoir les meilleurs scénarios et planifications organisationnelles. Si le substrat culturel n’est pas au rendez-vous, rien ne pourra aller de l’avant. Que ce soit la très prévisible « pénurie de main d’œuvre », la corruption à tous les niveaux, l’incompétence « incompréhensible » et un système de santéet d’éducationpour le moins défaillants, ce sont tous les secteurs de la vie sociale qui sont affectés.

L’humus social n’est plus à la hauteur des institutions qui nous ont été léguées. Notre collectivité n’a plus les vertus morales et les compétences professionnelles pour soutenir l’avenir du Québec. De même, à plus ou moins grande échelle, pour les différents peuples d’Occident.

Une Église prête à relever le défi

Devant« l’essoufflement d’une vision individualiste de l’homme pris surtout comme un consommateur » (no9), l’Église propose une refondation économique et sociale ayant pour principe une anthropologie cohérente avec « l’ordre objectif » (no3) et sa propre tradition.

Répondant à l’appel urgent des plus pauvres de nos sociétés, l’Église appelle l’ensemble des partenaires à une réflexion éthique constructive, à la recherche de solutions réalistes afin que « la politique et l’économie, en dialogue, se mettent résolument au service de la vie, spécialement de la vie humaine » (no189).

À l’heure où l’inversion des valeursrend possible l’abrogation de principes constitutionnels aussi fondamentaux que le Droit à la vie, il est plus que jamais indispensable de travailler, peut-être même parallèlement, à la construction d’une « civilisation de l’amour » capable d’assumer un rôle dont il nous est encore impossible de percevoir l’importance. Oeconomicae et pecuniariae quaestionesest, en ce sens, un atout de taille dont je conseille ardemment la lecture.

 

 

 

À propos de l'auteur

Francis Denis

Francis Denis détient un baccalauréat en philosophie et une maitrise en théologie de l’Université Laval. Il a également obtenu un baccalauréat en théologie de l'Université pontificale de la Sainte Croix à Rome. Il est actuellement journaliste et producteur à la Fondation catholique Sel et Lumière média et directeur de la production du bureau de Montréal.

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