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Le château Beauce, entre indifférence et férocité

Le château Beauce (photo d'Alexandre Poulin)
Le château Beauce (photo d'Alexandre Poulin)

Un texte d’Alexandre Poulin

L’indifférence et la férocité traversent notre société ; la seconde nait de la première. C’est de cette opposition nocive qu’il sera ici question, et d’un ancien monastère, le château Beauce, qui est aux prises avec elle.

Le Québec regorge de multiples beautés ; une visite dans ses campagnes ou dans ses bourgades suffit pour en témoigner.

Quiconque cultive un amour pour la beauté se sent vivifié à l’approche d’un cours d’eau qui se jette dans une rivière, en regardant un tremble dont les feuilles dansent au même rythme, en étant témoin d’un coucher du soleil qui caresse nos champs.

Mais notre maison commune comporte aussi des merveilles inspirées par une puissance qui nous dépasse et qui, à la ville, se reflète dans le patrimoine bâti.

Il est en ainsi de Sainte-Marie, une municipalité de la Beauce, qui dispose d’un ensemble architectural cohérent en son centre-ville. Le « château Beauce », un ancien monastère qui est situé tout près du presbytère et de l’église du Saint-Nom-de-Marie, est l’une des dernières proies de la tabula rasa. Cette manie, instillée par la modernité politique, sévit particulièrement ici parce que plusieurs Québécois croient être nés ex nihilo en 1960.

Détruire l’héritage

En septembre dernier, la campagne électorale battait son plein lorsque le conseil municipal de Sainte-Marie, à l’abri de l’attention médiatique, a autorisé à l’unanimité la destruction d’une magnifique demeure construite en 1903 et conçue par Jean-Omer Marchand, premier Canadien français à recevoir un diplôme de l’École des beaux-arts de Paris.

Heureusement, il s’est trouvé deux jeunes hommes, un avocat et un urbaniste, pour écrire à la ministre de la Culture et des Communications afin qu’elle suspende les travaux durant 30 jours, ce que permet la Loi sur le patrimoine culturel.

Non seulement ont-ils eu gain de cause, mais la nouvelle ministre, à peine assermentée, a aussi annoncé son intention de classer l’endroit en tant que biens et site patrimoniaux, ce qui empêcherait sa démolition.

Cette saga n’est pas terminée ; si la destruction est évitée pour le moment, elle n’est pas entièrement écartée.

À l’origine, cette somptueuse résidence n’avait pas une vocation religieuse. Le notaire et homme d’affaires Georges-Siméon Théberge et son associé, le notaire Ernest Larue, en ont fait un bureau.

En 1932, les Sœurs missionnaires de l’Immaculée-Conception s’y sont établies ; elles ont pris possession de l’ensemble des bâtiments en 1944. Pendant une dizaine d’années, elles ont accueilli plus de 20 000 femmes et jeunes filles pour des retraites fermées.

Dans le contrat de donation aux Sœurs, Théberge et Larue avaient prévu que l’édifice devait être transféré de communauté religieuse en communauté religieuse.

Puis, de 1967 à 2014, les Oblates de Béthanie en ont fait leur monastère. Lorsqu’elles ont voulu s’en départir, elles devaient respecter une clause contractuelle datant de 1932. Dans le contrat de donation aux Sœurs missionnaires de l’Immaculée-Conception, Théberge et Larue avaient prévu que l’édifice et ses meubles devaient être transférés de communauté religieuse en communauté religieuse.

Constatant l’intérêt de la Société Alzheimer Chaudière-Appalaches pour le château Beauce, les bonnes Oblates, prêtes à plier bagage, ont fait lever l’obligation contractuelle en Cour supérieure, persuadées étaient-elles que le légataire perpétuerait la tradition.

Pourtant, l’acquéreur, n’étant pas parvenu à amasser les fonds nécessaires au projet de conversion du bâtiment en résidence pour personnes ayant des troubles cognitifs, a été tenté de s’en départir.

Révulsée par la prétendue vétusté du château, une société immobilière a voulu l’acquérir en raison de son enviable emplacement. Au programme : la démolition intégrale du bâtiment pour y construire des logements dits haut de gamme.

L’indifférence a fait la rencontre de la férocité.

Indifférence et férocité

À elle seule, l’attitude de la Société Alzheimer représente l’infidélité de notre époque à l’égard du passé. Indifférence (de la Société Alzheimer) et férocité (de la société immobilière convoitant l’emplacement) s’enchevêtrent dans ce triste épisode.

Les contemporains détruisent sans scrupules ; ils construisent sur des « bases nouvelles ». En matière d’habitation comme en matière d’histoire, ils se vouent avec empressement au culte de la nouveauté. Ils adhèrent à un progrès dénué de mémoire, ce qui constitue une irréfragable régression.

En matière d’habitation comme en matière d’histoire, nos contemporains se vouent avec empressement au culte de la nouveauté.

Aussi, cette décision malavisée est celle d’un conseil municipal : en faire porter la responsabilité à la société entière me parait excessif. Mais n’est-il pas révélateur que ce soit une société luttant contre la maladie d’Alzheimer, c’est-à-dire contre les troubles de la mémoire, qui veuille se départir d’un chef-d’œuvre sacré et patrimonial ?

Sur le plan de la mémoire collective, la société québécoise n’agit guère autrement.

Elle a déboulonné ses monuments symboliques d’avant la Révolution tranquille les uns après les autres, à commencer par la foi catholique. Plus précisément, le rapport trouble de notre société à l’égard de son histoire s’exprime dans son indifférence vis-à-vis de son patrimoine architectural. Faut-il rappeler que sans les efforts de l’Église, au XIXe siècle, l’identité collective aurait été érodée par des eaux souillées de férocité ? L’indifférence n’a pas été, tant s’en faut, la posture de l’Église. Avec obstination, elle a fait traverser à son peuple un hiver marqué par l’inachèvement politique.

L’histoire du Québec porte la marque profonde du christianisme et des splendeurs collatérales qu’il a produites, dont le château Beauce. Sa disparition effacerait l’un des nombreux visages de notre personnalité collective, déjà largement éprouvée par la fragmentation identitaire.

En cette ère où la société québécoise se targue d’être ouverte sur le monde, je redoute qu’elle ne tourne le dos irrémédiablement à ce qui lui a permis d’y demeurer. Les Québécois devraient cesser de renier leur foi séculaire. Naguère, ce n’est que par son entremise qu’ils avaient accès à l’universel.

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* Alexandre Poulin est journaliste. Il collabore à L’Agora.

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