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Le Canada français est-il l’avenir du Québec ?

Photo: Sébastien Marchand (unsplash.com).
Photo: Sébastien Marchand (unsplash.com).

Un texte d’Alexandre Poulin

Il se publie chaque année des livres qui traitent de la société québécoise, au point où l’on se demande s’il est un peuple au monde qui a plus investi le champ de l’auto-interprétation que le nôtre.

Cet automne, La Maison mère, du romancier Alexandre Soublière, a retenu l’attention.

Au croisement du récit et de l’essai, ce livre, qui intéresse par son flair sociologique, a fait monter au créneau un certain nombre d’intellectuels nationalistes qui ont le projet de souveraineté du Québec chevillé au cœur.

À travers leurs interventions médiatiques, une chose ne m’a jamais paru aussi limpide: projeter le destin québécois en marge des chemins esquissés par les révolutionnaires tranquilles relève presque du blasphème.

S’il est rare qu’un récit littéraire mobilise les esprits et fasse l’objet de débats dans les quotidiens, qu’a donc suggéré ce romancier d’origine beauceronne pour déchainer les passions ?

Bien que je fasse fi du récit littéraire à proprement parler, j’aimerais réfléchir sur la portée de l’hypothèse sociologique forte de l’auteur : « n’aurions-nous pas avantage, dans la situation actuelle, à faire un pas en arrière pour recommencer à nous voir en tant que Canadiens français et non en tant que Québécois ? » (p. 12)

Avec l’auteur, j’aimerais contribuer à provoquer un changement de l’identité québécoise, en commençant par son nom, pour mettre fin à un décalage entre la sémantique et la réalité politique.

Québécois : un qualificatif caduc

Pour Alexandre Soublière, les mots ont un sens et influencent le réel – en politique comme en marketing. Dans les années 1960, la Révolution tranquille a métamorphosé les Canadiens français en Québécois. Elle a construit un récit fictionnel différent de celui du Canada français, en caressant l’idée de rupture.

Cette transition qualificative a été une opération de « rebranding politique ». Dans quelle mesure a-t-elle réussi ? Cela dépend du point de vue adopté.

Si le critère de réussite est celui de l’indépendance politique, l’opération a échoué. Mais si le critère en est un de fierté et d’une certaine autodétermination, elle a réussi jusqu’à un certain point.

À l’époque, il s’agissait de politiser et de circonscrire le projet canadien-français sur le seul territoire québécois. Qui peut prétendre que le vocable « québécois » n’était pas assorti d’un projet politique ? Soublière souligne à juste titre que ce vocable, en raison des défaites référendaires et constitutionnelles, est synonyme de défaite – une défaite qui ne met en pas cause l’essence culturelle des Québécois, mais le projet politique qu’ils s’étaient donné.

L’échec du projet souverainiste, dont la vacuité n’a jamais paru aussi évidente que de nos jours, ne devrait pas empêcher les Québécois de penser leurs frontières culturelles et leur avenir comme groupement par référence[1].

La Révolution tranquille n’a pas été politique, mais culturelle.

Le Québec demeure, encore aujourd’hui, une créature de la Loi constitutionnelle de 1867; n’ayant pas compétence sur ses compétences, il n’a d’existence politique qu’en tant que faisant partie de l’État canadien.

Le récit fictionnel des années 1960 étant à ses derniers retranchements, une réflexion collective sur la définition culturelle de la communauté est des plus nécessaire. Une réflexion politique l’est tout autant ; mais la conjoncture, avec l’élection d’un gouvernement nationaliste non souverainiste à Québec, laisse présager une plus grande affirmation culturelle que politique.

À un qualificatif caduc correspond un projet tout aussi caduc.

Pour une coalition culturelle

La proposition d’Alexandre Soublière n’est ni réactionnaire ni régressive.

À leur façon, les romanciers peuvent rendre intelligibles des intuitions de la conscience collective que même les intellectuels les plus versés en théorie ne peuvent voir pour de multiples raisons.

Ce que l’auteur propose, c’est au fond de mettre fin au décalage entre le pays réel et le pays légal, comme le philosophe Daniel D. Jacques l’avait lui aussi proposé dans La fatigue politique du Québec français[2]. La transition qualificative des années 1960 n’a pas eu pour effet d’inclure le plus de sujets possible dans le projet de souveraineté ; le simple fait d’être passés de la désignation de Canadiens français à Québécois ne peut pas avoir tout réglé.

Une nation est aussi caractérisée par une mémoire collective, et c’est précisément contre celle-ci que s’est érigée la société québécoise contemporaine.

Plus encore, un dialogue entre l’auteur et un personnage, Sam, nous force à réfléchir à ce qu’est une nation : « Je veux juste nommer les trucs par leur nom précis pour nous permettre de réintégrer un pays qui n’est pas imaginaire en attendant que le monde se branche. » Ce à quoi Sam lui répond : « […] J’suis d’accord avec ta théorie qu’on devrait recommencer à s’appeler des Canadiens français, mais seulement si c’est pour aussi mieux s’enseigner Louis Jolliet, Étienne Brûlé, le père Marquette, Marie-Victorin pis Léo fuckin’ Major ! » (p.224)

Ce que ce passage souligne, c’est qu’une nation est aussi caractérisée par une mémoire collective. Et c’est précisément contre celle-ci que s’est érigée la société québécoise contemporaine, trop éprise des questions de langue et de structures des sociétés d’État.

Une nation au sens moderne du terme est une nation politique, créée par un acte politique privilégié. Mais la nation québécoise, si elle existe, peut bien recouvrir une méprise. D’abord, les nations que contient la communauté politique québécoise sont multiples, puis elles ne correspondent pas strictement à son territoire. En cela, Soublière voit juste : les questions identitaires et politiques ne sont pas toujours liées.

Nous autres, qui chérissons l’héritage catholique, aurions tout intérêt à considérer avec sérieux la proposition d’Alexandre Soublière. Renouer avec le Canada français, c’est renouer avec nous-mêmes en cessant de nourrir des artifices politiques ; c’est aussi renouer avec un territoire plus vaste et qui fait appel à un courage que seul l’accès retrouvé à nos souvenirs pourrait nous fournir. Mais c’est surtout une occasion à saisir pour mieux faire valoir la composante culturelle essentielle d’un projet politique qui ne sera périmé qu’une fois qu’il sera réalisé.

La souveraineté du Québec ne pourra voir le jour que lorsque sera créée une coalition culturelle autour du groupement par référence que sont les Canadiens français.

*

Alexandre Soublière, La Maison mère, Montréal, Boréal, coll. « Liberté grande », 2018, 288 pages.

__________

Notes:

[1]C’est un concept que le sociologue Fernand Dumont a créé et qui est complémentaire à celui de groupement par intégration. Le groupement par référence équivaut à une communauté culturelle, le groupement par intégration à une communauté politique.

[2]Daniel D. Jacques, La fatigue politique du Québec français, Montréal, Boréal, 2008.

À propos de l'auteur

Collaboration spéciale

Il arrive parfois que nous ayons la grâce d'obtenir un texte d'un auteur qui ne collabore habituellement pas à notre magazine ou à notre site Internet. Il faut donc en profiter, pendant que ça passe!

4 Commentaires

  • Et Soublière ne fait pas seulement un commentaire sur la nécessité de revenir au Canada-français, mais sur la paternité, l’importance de se défendre (l’utilisation des armes), les problèmes associés à la culture technologique et le désir de notre génération de revenir s’installer en région. Oui, le projet politique apparaît premier, mais je crois que ce sont les thèmes secondaires de son récit qui sont les plus importants. Il se peut très bien que ce soit inconscient de la part de l’auteur, mais je le doute fort bien.

    • Vous avez tout à fait raison. Ce récit littéraire regorge de propositions. Celles que vous avez identifiées me paraissent exactes.

      Ce texte n’est pas une recension de l’ouvrage de Soublière, mais une réflexion à partir de l’une de ses propositions, soit celle de revenir au Canada français – un commentaire politique au sujet d’une intuition sociologique d’un littéraire.

      J’ai donc analysé sa question de départ (devrions-nous recommencer à nous voir comme des Canadiens français ?) à partir de mes propres préoccupations intellectuelles, sans néanmoins prétendre avoir écoulé toute la sève que l’oeuvre nous offre.

  • Fausse bonne idée, selon moi.

    D’un point de vue catholique, je peine à comprendre comment la réparation de l’erreur historique de la rupture avec l’héritage religieux pourrait passer par une nouvelle vente de garage, avec pour objet cette fois-ci l’essence patriotique de la révolution tranquille. C’est pas garanti qu’en sacrant la nouvelle maison à terre surgira, comme par magie, l’ancienne.

    D’un point de vue socio-politique, faut aussi réaliser que le terme « canadien » n’est pas resté vacant pendant qu’on ne l’utilisait pas. D’autres se sont chargés de définir le contenu de ce récipient symbolique, et y revenir signifierait assumer pleinement ce que veut dire être « canadien » en 2019. C’est-à-dire n’être pas grand-chose puisque le multiculturalisme trudeauiste a terminé de vider ce bocal pour faire d’un désir tendu de l’acceptation de l’autre la substance d’une affirmation nationale. Être canadien, c’est être la jarre vide et accueillante du flux immigrant et des cultures qui s’y rattachent.
    Ré-adopter ce nom aujourd’hui reviendrait à accepter les termes d’un jeu qui ravale le peuple québécois et son histoire au rang d’une curiosité culturelle parmi d’autres.

    Bref, le canadien n’est plus ce qu’il était (culturellement et sportivement).

    D’ailleurs, quand Sheila Copps disait, dans la foulée du référendum de 1995, qu’il fallait « bâtir le Canada » par des subventions en culture, ou encore « canadianiser » le Québec à coup de millions, vous croyez qu’elle appelait de ses vœux un retour aux valeurs canadiennes-française? Qu’elle suggérait d’étudier davantage Marie-Victorin? Rien n’est moins sûr.

    Dans ce contexte, lutter pour conserver son pouvoir d’autodétermination n’est pas nourrir un artifice politique, c’est maintenir en vie notre capacité d’exister.

    Et puis, pourquoi la solution pour « mettre fin à un décalage entre sémantique et réalité politique » serait nécessairement de … déplacer le poteau sémantique? Il me semble qu’il a déjà pas mal bougé par le passé. Pour citer notre Elvis national, on peine à se retrouver entre « canadien-français, canadiens québécois d’expression française, canadiens francophones d’Amérique, franco-canadiens du Québec », etc. La seule constante ici est l’ambiguïté. Le vocable « canadien-français » suffira-t-il à apaiser la dissonance cognitive une fois pour toute? Pourquoi ne pas citer un autre grand parmi les nôtres et supposer, avec Miron, que le calme existentiel reviendra le jour où « nous entrerons [politiquement] là où nous sommes déjà [sémantiquement et culturellement] »?

  • J’ai tellement de livres en attente pour lire et encore plus que je souhaite me procurer. Vous m’avez convaincu. Je me le procure demain. Merci

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