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Le Brésil face à la déferlante évangélique

Rio
©Pixabay

Des paroisses catholiques qui se vident de leurs fidèles au profit des églises évangéliques où les pregadores chantent et jouent de la guitare électrique. Des joueurs de football qui affichent leur foi à la fin des matchs en enfilant des bandeaux à la gloire de Jésus.

Des quartiers situés en périphérie des grandes villes surnommés « ceintures pentecôtistes ». Des dizaines de parlementaires de tous les partis qui se coalisent pour défendre les intérêts de leurs églises. Une société réputée pour ses carnavals hauts en couleur où certains croyants choisissent désormais de s’habiller plus sobrement.

Qui l’aurait cru ?

Bienvenue dans le Brésil d’aujourd’hui, un pays de 207 millions d’habitants pourtant toujours considéré comme le premier État catholique au monde. Dans une enquête exceptionnelle publiée en février aux éditions du Cerf, la journaliste Lamia Oualalou analyse la très étonnante transformation religieuse de cette contrée latine.

Des chiffres et des faits étonnants

En 1970, 92% des Brésiliens se disaient catholiques. Aujourd’hui, ils sont 64% (1).

Malgré une certaine diminution globale des croyants, les évangéliques sont les grands gagnants de cette mutation. Lamia Oualalou précise que les évangéliques sont passés de 6% à 22% en 30 ans: de 43 millions en 2010 à encore plus nombreux à l’heure actuelle.

Signe de leur grande influence et de leur poids démographique, le maire de Rio de Janeiro, Marcelo Crivella, fait ouvertement la promotion des opinions évangéliques. D’ailleurs, Crivella était récemment critiqué en plein Carnaval de Rio pour avoir manifesté son opposition à la tenue de cet événement qu’il considère comme un festival de la chair. Mais le maire ne rejette pas seulement les célébrations païennes: pendant la campagne municipale de 2017, Crivella qualifiait le catholicisme de «doctrine démoniaque»(2).

Un capitalisme chrétien ?

Mais quelles sont les causes profondes de ce revirement inattendu ? À la lecture de cet ouvrage, il apparaît évident que le déclin du catholicisme ne saurait expliquer à lui seul ce phénomène. En fait, les causes sont surtout socio-économiques.

Leurs représentants encouragent les fidèles à croire en Dieu pour faire fructifier leur capital et accéder à de meilleurs postes sur le marché du travail.

Tout d’abord, les valeurs véhiculées par les églises évangéliques s’harmonisent presque parfaitement avec celles du libéralisme économique. Non seulement les temples baptistes et pentecôtistes sont gérés comme des entreprises privées, mais leurs représentants encouragent les fidèles à croire en Dieu pour faire fructifier leur capital et accéder à de meilleurs postes sur le marché du travail.

La foi irait toujours de pair avec l’exploitation de son plein potentiel. C’est le message qu’envoient les vedettes évangéliques dans des émissions de télé qui engendrent des profits faramineux. La journaliste observe que le nombre de croyants qui se rendent à l’église augmente de manière exponentielle lors des périodes de récession économique.

Oualalou évoque l’apparition d’une théologie de la prospérité. Après la théologie de la libération, voici une théologie de l’accumulation qui rappelle les liens qu’a faits Max Weber entre le protestantisme et le capitalisme.

Sur les tablettes des magasins, l’arrivée de nombreux produits certifiés 100% chrétiens témoigne aussi de la stimulation de l’économie par la religion. Mais de tous les produits évangéliques commercialisés, le Juda Coca,  réplique de Coca Cola désormais considéré par certains comme « diabolique », demeure le plus populaire.

Des facteurs non économiques

Bien sûr, le succès des évangéliques ne dépend pas seulement du déclin des grandes institutions comme l’Église et l’État, au profit des secteurs autonomes de la société. Par exemple, plusieurs femmes se disent valorisées par les tâches qui leur sont confiées pour assurer le bon fonctionnement de leur église. Le fait que des organisations de gauche critiquent les valeurs jugées patriarcales des pasteurs n’empêche pas plusieurs Brésiliennes de prendre part au mouvement.

Les membres d’une même église nouent des liens étroits entre eux, ils se sentent solidaires de leurs coreligionnaires. Un moyen de trouver du réconfort et de la chaleur humaine. De même, l’auteure montre que les temples évangéliques fournissent de l’encadrement et du soutien aux personnes les plus vulnérables.

Pour de nombreux parents, voir leurs enfants fréquenter une église est rassurant. Pendant qu’ils participent à des activités au temple, les plus jeunes ne traînent plus dans les ruelles où le crime organisé règne en maître. Les églises baptistes et pentecôtistes contribuent aussi à faire diminuer la violence dans certains quartiers, réussissant même à convertir à l’idéal de paix chrétien quelques-uns des membres les plus influents des gangs de rue.

Autant de facteurs différents à l’origine de cette révolution religieuse. 

*

Lamia Oualalou, Jésus t’aime ! La déferlante évangélique, Paris, Cerf, 2018.

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Notes: 

(1) Selon l’Institut statistique brésilien (IBGE).

(2) Claire Gatinois, « Le maire évangélique de Rio snobe le coup d’envoi du carnaval », Le Monde, 25 février 2017 [en ligne].

À propos de l'auteur

Jérôme Blanchet-Gravel

Jérôme est maître en sciences des religions et candidat au doctorat en science politique à l’Université d’Ottawa. Il est l’auteur du livre Le nouveau triangle amoureux: gauche, islam et multiculturalisme (Accent Grave, 2014) et Le retour du bon sauvage: La matrice religieuse de l’écologisme (Boréal, 2015) et est aussi correspondant québécois à Causeur. Récemment, il a dirigé le collectif franco-québécois L’islamophobie, paru à l'automne 2016 (Dialogue Nord-Sud).

1 commentaire

  • Article intéressant. Pour avoir vécu 2 ans au Brésil, dans un petit coin perdu aux portes de l’Amazonie, je confirme que l’idée d’un Dieu puissant, qui guérit et fais des miracles à la demande est très présente dans l’imaginaire des Brésiliens. Ils ont une foi étonnante, très forte. Même quelqu’un qui se dit « sans religion » croit en Dieu. La question de l’existence de Dieu ne se pose pas là-bas !

    J’ajouterais à cela que beaucoup délaissent l’église catholique « par dépit ». De fait, dans une ville de 80 000 habitants, seuls 4 prêtres assurent les célébrations dans 2 paroisses. Chaque paroisse est divisée en une trentaine de communautés ecclésiales de base (CEBs), dont 10 en ville, 20 en campagne. Les célébrations sont animées par les laïcs en l’absence du prêtre, qui ne les visite qu’une fois par mois.
    Mais à côté, les églises évangéliques pullulent, on en trouve facilement 5 différentes dans la même rue ! Je pense que beaucoup de gens délaissent donc l’église catholique pour l’église du coin de la rue, évangélique en l’occurrence, par commodité, par peur de sortir dans les rues dangereuses le soir, et bien malheureusement par manque d’éducation. Pour eux, Dieu est présent partout, peu importe l’enseigne de la porte d’entrée. C’est du moins ce que j’ai pressenti lors de mon séjour brésilien.

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