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Le bazar postmoderne de Michel Maffesoli

© Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est un sociologue qu’il faut lire pour comprendre le monde actuel. Dans son dernier ouvrage Être postmoderne publié aux éditions du Cerf, le penseur revient sur l’ensemble de son œuvre en proposant en quelque sorte une synthèse de celle-ci.

Tous les thèmes qui l’ont fait connaître (ceux-ci étant inévitablement liés) s’y retrouvent : le retour du religieux, la fin du contrat social, la division de la population en une multitude de « tribus », le déclin du politique et l’ensauvagement du monde.

Il faut bien comprendre que Michel Maffesoli n’est pas un promoteur actif de la nouvelle époque qu’il voit se dessiner depuis environ 30 ans. Analyste détaché soucieux de préserver sa « neutralité axiologique », le sociologue est loin d’incarner lui-même la postmodernité.

Portant toujours le nœud papillon et formé par des universités françaises aux allures de musée, Maffesoli garde une certaine distance devant les transformations qu’il décrit. Ce qui ne l’empêche pas, à l’occasion, de faire quelques clins d’œil aux jeunes générations décontractées représentant cet âge inédit.

La fin des Lumières

Maffesoli voit d’abord émerger une époque qui se caractérise par la fin des Lumières, lesquelles seraient devenues plus « clignotantes » que rayonnantes. Partout en Occident, le phénomène serait particulièrement criant, les grands mythes progressistes étant presque tous en train de s’essouffler. Le progrès social serait devenu un simulacre et l’histoire serait redevenue cyclique après avoir été conçue comme évolutive.

En gros – et cela peut bien surprendre –, la postmodernité s’accompagnerait du retour d’un subtil, mais vigoureux traditionalisme.

Malgré les nombreuses avancées technologiques, la modernité progressiste, prométhéenne et en perpétuel mouvement disparaîtrait au profit de nouvelles formes de pensée et de manières de vivre. En gros – et cela peut bien surprendre –, la postmodernité s’accompagnerait du retour d’un subtil, mais vigoureux traditionalisme. Une parenthèse serait sur le point d’être refermée. Nous serions entrés dans une ère romantique.

Le déclin du pouvoir politique

À première vue, ce vaste constat peut paraître abstrait, mais il n’en est rien. Par exemple, Maffesoli consacre un chapitre de son livre à ce qu’il nomme la « métapolitique » pour montrer que les États ont de plus en plus de difficulté à faire valoir leur souveraineté et leur autorité.

Sur ce point, s’harmonisant avec le libéralisme économique, la postmodernité encouragerait le maintien d’États fantoches. Les gouvernements auraient progressivement transféré leur pouvoir aux nouveaux acteurs influents, qu’il s’agisse ici d’entreprises, de communautés culturelles et religieuses, d’associations et de lobbies en tout genre ou même d’organisations mafieuses. La postmodernité serait en fait un grand bazar libéral.

Maffesoli analyse donc le passage de sociétés organisées verticalement, fondées sur une forte autorité centrale, à des sociétés organisées horizontalement aux liaisons multipolaires. Il parle alors du passage de sociétés fondées anciennement sur l’Église, et plus récemment sur l’État, à des sociétés fondées sur des réseaux et de nouveaux liens claniques. Ce processus briserait la logique du contrat social héritée de la modernité politique et favoriserait la recrudescence de comportements collectifs aux accents primitifs.

Ce n’est plus la « loi du Père », surplombante et universelle, mais la « loi des Frères », tribale et sauvage, facteur évident de ghettoïsation dans les métropoles. D’ailleurs, la montée en puissance des grandes villes et des identités régionales en Europe témoigne de cette forme de morcellement du territoire propre au nouvel âge.

Les sociétés postmodernes, pense Maffesoli, seraient censées en finir définitivement avec le modèle de l’État-nation. La postmodernité a des effets décentralisateurs, car elle serait plus ouverte à la diversité.

Macron, un postmoderne ?

Dans la postface du livre, l’ancienne haut fonctionnaire Hélène Strohl revient, quant à elle, sur le parcours récent du président français Emmanuel Macron pour montrer qu’il n’est que partiellement au diapason de cette époque naissante.

Bien que la dernière campagne de Macron ait pu faire écho à un certain imaginaire postmoderne en célébrant une France plurielle, plusieurs de ses actions iraient dans le sens contraire du courant actuel. Au fond, Macron serait une forme de synthèse réconciliant le passé et le futur, le patriotisme et le néolibéralisme.

Bénéficiant d’une aura postmoderne, il n’en resterait pas moins le président d’une France catholique assez réfractaire au changement. Voilà de quoi alimenter un autre débat.

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Être postmoderne, Michel Maffesoli, Éditions du Cerf, 2018, 256 pages.

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À propos de l'auteur

Jérôme Blanchet-Gravel

Jérôme est maître en sciences des religions et candidat au doctorat en science politique à l’Université d’Ottawa. Il est l’auteur du livre Le nouveau triangle amoureux: gauche, islam et multiculturalisme (Accent Grave, 2014) et Le retour du bon sauvage: La matrice religieuse de l’écologisme (Boréal, 2015) et est aussi correspondant québécois à Causeur. Récemment, il a dirigé le collectif franco-québécois L’islamophobie, paru à l'automne 2016 (Dialogue Nord-Sud).

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