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« Le 13e » ou réformer la répression

Photo: Pixabay
Photo: Pixabay

*** NDLR: ce texte contient quelques divulgâcheurs. *** 

Commençons doucement. Voici quelques stats.

Les États-Unis d’Amérique pèsent pour 5% de la population mondiale.

Puis, 25%. C’est la proportion, toujours au niveau planétaire, de personnes incarcérées au pays de la Liberté.

Et alors que les hommes noirs ne représentent que 6,5% de la population étatsunienne, ils correspondent à 40,2% de la population carcérale. Un homme noir sur trois ira en prison au moins une fois dans sa vie, alors que pour les Blancs, c’est un sur dix-sept.

Documentaire-choc

Voilà quelques-unes des données qui ont poussé Ava DuVernay à réaliser 13th. Le documentaire, produit par Netflix, expose en une centaine de minutes un portrait juste et choquant (par le fait même) du système carcéral et des lois du pays de l’Oncle Sam.

13th, c’est pour le treizième amendement de la sacrosainte constitution des États-Unis d’Amérique, celui qui abolit officiellement l’esclavage et la servitude involontaire dans le pays… à l’exception des criminels.

Depuis l’adoption du treizième amendement, la persécution des Noirs n’a pas pris fin. Elle a seulement changé de forme.

C’est donc près d’une quarantaine d’experts (professeurs d’université, politiciens, anciens criminels, activistes, etc.) qui expliquent et analysent, depuis l’adoption du treizième amendement, comment la persécution des Noirs et leur ségrégation n’ont pas réellement pris fin, mais ont seulement changé de forme, au bénéfice, entre autres, des compagnies pénitentiaires privées.

13th se concentre particulièrement sur les quatre dernières décennies. Du Law and Order de Nixon à la littérale War on drugs de Reagan, sans oublier les lois de la troisième prise (1), de la « sentence véritable » (Truth in sentencing) (2) et de l’investissement massif dans le système carcéral, proposées par Bill Clinton; aucune politique sur la criminalité adoptée par ces gouvernements ne semble ingénue.

Complexe industriel pénitentiaire

On apprend dans ce documentaire que non seulement ces lois visaient-elles, à peine subtilement (3), les communautés défavorisées et de couleur, mais qu’elles ont été en premier lieu suggérées et propulsées par un lobby américain (ALEC) (4), dont une compagnie de prisons privées fut membre pendant plusieurs décennies.

Aux États-Unis, on parle du complexe industriel pénitentiaire en référence au système d’incarcération de masse et aux compagnies privées qui en tirent profit. Ainsi, plusieurs compagnies investissent dans les infrastructures, mais également dans les services (téléphoniques, alimentaires, sanitaires, etc.) des prisons, et ont donc intérêt à ce que la quantité de prisonniers ne diminue pas. La majorité de ces compagnies faisant partie d’ALEC, elles ont chapeauté plusieurs lois, éventuellement promues et adoptées, dans le but de garder les prisons bien pleines. Et voilà ce qui explique, au moins en partie, comment la population carcérale a pu passer de 357 292 à plus de 2,3 millions de prisonniers, de 1970 à 2014.

Coupables « par défaut »

Tout au long du documentaire sont exposées les nombreuses lacunes du système judiciaire américain. Parmi elles, le fait que 97% des personnes incarcérées aux États-Unis n’aient jamais eu de procès avant d’être envoyées derrière les barreaux.

En effet, pour désengorger les tribunaux (et remplir les prisons), on a recours à ce qu’on appelle en anglais le Plea bargain, ou la négociation de plaidoyer. C’est-à-dire qu’on offre à l’accusé, avant tout procès, de plaider coupable (même s’il est innocent) et d’accepter une peine plus légère que la peine minimum imposée qu’il servirait s’il était effectivement reconnu coupable à l’issue d’un procès.

Le système judiciaire américain traite mieux quelqu’un de coupable et riche que quelqu’un d’innocent et pauvre…

Par exemple, on offre à un individu d’accepter de faire 3 ans en prison sans procès, ou d’aller en cour et de risquer d’en faire 15 autrement… Et comme la plupart des gens arrêtés n’ont ni les moyens de se payer un avocat pour les défendre adéquatement ni l’argent pour payer leur caution en attendant un procès, la grande majorité accepte le marché, comme un moindre mal.

En fait, comme le dit justement l’un des experts interviewés, « le système judiciaire américain traite mieux quelqu’un de coupable et riche que quelqu’un d’innocent et pauvre… ».

En quête d’humanité

Bien qu’en nous instruisant et en nous mettant au parfum de l’état révoltant de la justice chez nos voisins, 13th peut laisser un gout amer dans l’âme. Dans les dernières minutes sont recensés quelques propos, tous plus éloquents les uns que les autres, de l’actuel président des États-Unis, sur fond d’images de violence captées lors de rassemblements de ses partisans.

On peine à croire que dans les prochaines années, la situation puisse réellement s’améliorer pour les personnes démunies et/ou de couleur de ce pays.

Toutefois, la réalisatrice a choisi de faire défiler, tout au long du générique de la fin, des photographies de moments simples et heureux du quotidien d’Afro-américains, pour rappeler au spectateur l’humanité de cette communauté.

Un des buts d’Ava DuVernay, avec ce documentaire, est de faire voir à la société la personne derrière le prisonnier, d’essayer de comprendre ce qui a pu l’amener derrière les barreaux, que ce soit des gestes criminels réellement posés, ou alors le fonctionnement d’un système judiciaire déficient… ou les deux.

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Notes :

(1) Loi de la 3e prise (« 3rd strike and you are out » law): loi selon laquelle une personne arrêtée pour un troisième crime violent est incarcérée à vie.

(2) Sentence véritable (« Truth in sentencing »): les criminels sérieux et violents doivent servir au moins 85% de leur sentence en prison.

(3) À titre d’exemple, sous Reagan, un homme arrêté en possession d’une once de crack purgeait une peine équivalente à celle d’un homme arrêté en possession de cent onces de cocaïne en poudre; le crack étant la forme la moins chère de la cocaïne, et la plus consommée par les Noirs.

(4) American Legislative Exchange Council (ALEC): groupe de lobbying américain ayant comme membres des politiciens (majoritairement républicains) et des corporations (dont Walmart, Phrma, Exxon Mobil, VISA, CCA). Pratiquement un législateur sur quatre est membre d’ALEC, et chaque loi proposée ou poussée par ALEC bénéficie à au moins un de ses membres. Il est également important de comprendre qu’en assemblée, chaque représentant de corporation a un vote égal à celui des législateurs.

Par exemple, une loi comme « Stand your ground », adoptée en Floride et proposée en chambre par des législateurs membres d’ALEC, stipule qu’on peut tuer quelqu’un si on se sent menacé par cette personne. Autrement dit, il s’agit d’une extrapolation de légitime-défense. Or, dans les mois qui ont suivi l’adoption de cette loi, les ventes d’armes à feu ont augmenté de façon importante dans l’état du Sud. Walmart (membre d’ALEC) est le plus grand vendeur d’armes longues aux États-Unis et a donc fortement bénéficié des retombées de cette loi.

À propos de l'auteur

Florence Malenfant

Curieuse démesurée, fascinée pour le monde qui l'entoure, doublé d'un intérêt croissant pour l'"autre", la jeune Florence a une affection particulière pour le bouillon de poulet et un faible pour la littérature russe! Détentrice d'un baccalauréat en histoire de l'art à l'université Laval, elle est fraîchement mariée à un incroyable illustrateur et bédéiste dans une revue catho...

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