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L’angle mort de la guerre

gardiennes
© Image tirée du film
Écrit par Noémie Brassard

Avez-vous déjà vu un film de guerre sans fusil? Un film de guerre dont les personnages principaux sont des femmes? Voyez le plus récent film de Xavier Beauvois (réalisateur français qui nous a donné Des hommes et des dieux) et vous pourrez répondre à l’affirmative.

Les Gardiennes est une adaptation du roman du même titre paru en 1924, de l’auteur goncourisé Ernest Pérochon. L’histoire se déroule entre 1914 et 1919, en pleine guerre. Les hommes ont quitté femmes, enfants et terres pour partir au front. À la ferme Le Paridier, la matriarche Hortense (Nathalie Baye) s’éreinte à poursuivre l’exploitation de ses terres. Pour l’épauler, elle ne peut compter que sur son frère impotent et sur sa fille Solange (Laura Smet) qui ne suffit pas aux durs travaux. Sur le bord de l’épuisement, Hortense embauche Francine (Iris Bry), une orpheline vigoureuse qui complétera ce trio de femmes sur qui toute l’attention est portée.

Les revers du dépouillement

Nous traversons ainsi leur quotidien dur et pesant, ponctué par les quelques permissions des soldats qui leur sont chers. Les fils, les frères, les époux et les amoureux apparaissent quelques fois autour de la table à manger, certains pour mieux revenir et d’autres pour ne jamais plus.

Beauvois a fait le pari d’un film dépouillé, aussi pauvre que les paysans qu’il nous présente.

C’est via Hortense que l’on réussit à partager la peine des personnages: ce sont ses angoisses, ses deuils, son dur labeur qui nous émeuvent le plus. Car il est important de souligner que même si Les Gardiennes est bel et bien un drame, le spectateur peut trouver difficile de s’attacher aux personnages présentés de manière parfois approximative. En effet, Beauvois a fait le pari d’un film dépouillé, aussi pauvre que les paysans qu’il nous présente.

Cela sied le film, dans le sens où des procédés cinématographiques ou scénaristiques débordants de fioritures auraient été tout à fait inconvenants. En revanche, le film en souffre, parce qu’il en devient parfois si aride qu’on s’y désintéresse.

La beauté du geste

Ceci dit, jamais nos yeux ne s’impatientent. Visuellement, le film est splendide. Les critiques sont unanimes et le soulignent : chaque plan tourné dans les champs est un hommage réussi au peintre Jean-François Millet, connu entre autres pour ses toiles Des glaneuses et L’Angélus.

D’autres critiques ont même évoqué Renoir, Pialat et même Van Gogh! La lumière, parfois dorée, parfois rosée, enveloppe les gestes répétés par les femmes et leur confère un caractère fascinant, admirable.

Il est intéressant de noter que Beauvois a choisi une femme pour porter un regard sur cet univers féminin. C’est à Caroline Champetier, directrice de la photographie, que reviennent tous les hommages. Grâce à son talent, notre oeil ne se lasse pas de voir et de revoir les semailles, les récoltes, la confection du beurre ou du pain, le reprisage, l’écriture… Pendant que les hommes se battent, le fusil à l’épaule, les femmes combattent l’angoisse de l’absence et de la perte à coup de faux dans les blés, de hache dans le bois de chauffage.

Si l’on s’attarde tant à ces gestes simples et si on a tenu à les présenter de si près et de manière si acharnée, c’est qu’ils ont revêtu une réelle importance dans l’histoire de la France. Le film, comme le roman l’a fait avant lui, met en lumière ce que l’on peut considérer comme un angle mort de la Grande Guerre, celui où les femmes ont pris en charge l’économie et l’agriculture pendant les quatre ans d’absence de leurs hommes.

Les Gardiennes se veut un film contemplatif, nostalgique, triste et beau. C’est un film de guerre pas comme les autres, sans fusil, sans testostérone et sans action. Pour les amateurs de Des hommes et des dieux, vous ne serez pas trop dépaysés. Ne vous attendez pas à des personnages aussi attachants que les frères Luc, Christian ou Amédée, ni à une histoire aussi prenante. Toutefois, vous retrouverez sans l’ombre d’un doute tout le respect de Xavier Beauvois devant la force des hommes et des femmes simples. Vous serez de nouveau conviés à une immersion dans un univers tout aussi fascinant qu’étranger.

En vrac

Points forts :

  • Les images aussi sublimes que les toiles de qui elles sont héritières;
  • Iris Bry, non-professionnelle découverte par hasard, qui incarne Francine : une révélation que l’on reverra assurément sur grand écran;
  • L’intérêt porté à la réalité des femmes en milieu rural pendant la guerre;

Points faibles :

  • Naturalisme formel parfois au désavantage de l’objet cinématographique;
  • Le manque de clarté scénaristique dans le premier tiers du film;
  • Le montage par moment frénétique qui détonne avec le reste ;

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Les Gardiennes (v.o.f.s.-t.a. : The Guardians). Drame de Xavier Beauvois. Avec Nathalie Baye, Laura Smet, Iris Bry. 2h15.

En collaboration avec MK2/Mile-End, distributeur de films d’auteur nationaux et internationaux.

À propos de l'auteur

Noémie Brassard

Cinéaste de la relève, Noémie a réalisé deux courts métrages ayant voyagé plus qu’elle-même. Ses emplois (Spira & Antitube) l’amènent à s’impliquer activement au sein du milieu culturel qu’elle affectionne particulièrement. Elle est membre de notre conseil de rédaction depuis 2016.

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