Blogue

La Trinité est-elle phallocentrique?

icone
©Pixabay

Fiston à la faculté de Théo

Depuis leur dernier échange familial sur la Trinité, Fiston n’en dort plus. Il se rend donc au bureau d’une ancienne prof de Théo.

– Bonjour, je peux vous déranger?

– Ça dépend…

– Je suis sur piste qui va vous plaire! L’autre jour à table, nous discutions de la place de l’Esprit Saint dans la Trinité. Prenant l’icône de la Sainte Famille, nous disions que si le Père n’est père qu’en tant qu’il engendre le Fils, il n’est Père qu’en tant qu’il a une Épouse pour lui donner la vie.

– Vous appuyez votre réflexion sur Genèse, où il est dit que Dieu créa l’humain à son image, en tant qu’homme et femme?

– Oui voilà, autrement Dieu engendrerait à l’image de l’unicellulaire, par bourgeonnement!

Elle réfléchit un instant.

– Dans votre système, l’Esprit Saint est un principe féminin?

– En tant que Personne divine, je ne saurais dire, mais en tant que principe ternaire entre les deux polarités du Père et du Fils, oui! Une sorte de matrice accueillant le don de l’un, « milieu » où la différenciation et la « mise à distance » d’avec l’autre sont rendues possibles.

– Bon, vous avez réussi à me déranger. Allons marcher un peu.

Une fois dans la cour, ayant profité du délai pour méditer, elle reprend en demandant :

– Que faites-vous de la perspective augustinienne sur laquelle s’appuie l’Église latine?

– De ce point de vue, je ne suis pas sûr que l’on puisse bien cerner en quoi l’Esprit Saint, en tant qu’Amour, est une réalité proprement personnelle, et non pas seulement le fruit de la relation entre l’Aimant et l’Aimé.

– De fait, les Personnes divines sont tous coéternelles et donc sans chronologique entre elles. Vous posez alors l’Esprit comme condition nécessaire à l’engendrement du Verbe, un peu comme la Ruah divine tournoyant sur le tohu-bohu originel devance l’activité créatrice de la Parole. Non plus seulement la résultante de la relation de Celui qui aime et de Celui qui est aimé, mais l’Amant par qui transige cet Amour.

– Cela se rapproche de la vision orthodoxe où le Verbe et l’Esprit spirent d’abord du Père, dans un sens comme dans l’autre. Conçue en sa Maternité, l’Esprit Sainte fait mieux ressortir la réciprocité parfaite des relations qui unissent chaque dyade dans la Trinité, et comment la fonction de chaque Personne divine lui vient de ses rapports aux deux autres : l’Esprit procède du Père par le Fils, mais le Fils est engendré du Père en l’Esprit. Le Père est Père en tant qu’il engendre un Fils en l’Amour d’un Tiers.

Elle s’arrête.

– Tout cela est très intéressant jeune homme, mais si ce qui est féminin en Dieu est sa Divinité en tant que dynamisme relationnel contenu en l’Esprit Sainte: prise entre le Père et le Fils, n’est-ce pas un peu phallocentrique?

La question le prit de court. Il avait cru lui faire une fleur en intégrant ce qu’on appelle le féminin au sein de Dieu, où beaucoup voit en Dieu une figure strictement paternelle et masculine. Il la salua donc et retourna bredouille chez lui.

De retour chez les Veilleux

On est à la table, mais Fiston n’est pas dans son assiette. Il expose donc le problème.

Momi : Je vous le disais bien qu’on ne peut pas réfléchir sur le mystère de Dieu sans considérer son lien avec la Création, puisque ce n’est qu’à travers elle qu’il se révèle à nous.

Popi : Oui bon, Hans Küng dit aussi qu’il faudrait cesser de penser Dieu sans le monde et le monde sans Dieu, mais en quoi ça résout le problème du phallocentrisme?!

Fillette : C’est quoi le « Falocentisse »?

Momi : C’est quand les hommes ne réfléchissent qu’en fonction d’eux-mêmes!

Fillette : Comme quand papa écoute le baseball au lieu de Dora?

Momi : C’est ça ma chérie!

Popi : Bon et après?

Fiston : Mais en quoi la Création rétablit l’équilibre par rapport à la Trinité?

Momi : En fait, je crois que si on ne peut pas considérer le Père sans une Mère dans l’engendrement du Fils, on ne peut pas plus considérer le projet d’incarnation du Verbe fait homme, en tant que mâle, sans considérer la femme qui soit son alter ego et par le fait même, la mère qui lui donne la vie.

Fiston : Mais Marie est une créature, et le Fils est incréé.

Momi : Les deux sont donc complémentaires, le Fils étant une Personne divine incréée, totalement humanisée grâce à sa mère…

Fiston : … Et la fille est une personne humaine créée, totalement divinisée grâce au Fils!

Momi : C’est pourquoi on pourrait voir dans leur union « nuptiale » au plan mystique, scellée lors des Noces de Cana, la Nouvelle Alliance entre la Terre et le Ciel, les deux réalités que YHWH prit soin de distinguer dès le premier verset de la Genèse, mais disjointes ensuite par le péché.

Momi et Fiston sont contents. Mais Popi et Fillette ne sont pas convaincus.

Mère et fils, frère et sœur, époux et épouse

Fillette : Jésus et Marie, c’est pas la maman et le garçon?

Popi : Oui ma chérie, mais c’est un peu plus complexe que ça. D’abord ils sont tous deux Fils et fille de Dieu en tant que Père.

Fiston : Et Jésus n’en est pas moins Dieu pour Marie bien qu’elle soit sa mère, car c’est de sa vie divine et rédemptrice qu’elle tient son Immaculée Conception.

Momi : « Pleine de grâce », elle est aussi l’épouse de l’Esprit Saint qui l’a recouverte de son ombre à l’Annonciation. Cette fois encore, l’Esprit a précédé et préparé la venue du Fils.

Fillette : Fille… mère… épouse…

Momi : C’est ça ma chérie. Elle-même fruit de la Trinité, accueillant corporellement le Fils en son sein, c’est la Trinité qu’elle porte au cœur même de l’espace-temps.

Filette : C’est comme les poupées russes!?!

Popi : Ok, mais en quoi précisément est vaincu le phallocentrisme?

Fiston : Eschatologiquement parlant, dans l’accomplissement des temps, il y aura dans le Royaume des Cieux un homme et une femme au sein même de la Trinité. Le roi partageant toute la plénitude de sa victoire avec sa reine, qu’il couronne de sa propre gloire.

Momi : D’un côté donc, deux êtres ressuscités, corporels et sexués. De l’autre, le Père éternel, immatériel et invisible, de même que l’Esprit Saint, dont nous avons souligné la fonction maternelle dans l’engendrement du Fils, du monde puis du Royaume avec lui.

Filette : 2-2 : égalité! Comme au baseball Papa!

Fiston : Mais le fils et la fille sont du coup les images visibles des deux autres Personnes divines invisibles. Un peu comme le disait Jésus à Philippe autour de la table eucharistique : « Qui m’a vu a vu le Père ».

Popi : Qui a vu la mère de Dieu, a vu la maternité divine, c’est ça?

Momi : Je la verrais bien assise à la gauche du Père, celle-là…

Popi : Bon, bon, ok pour aujourd’hui…

_____________

Version radiophonique de cette chronique à l’émission du 1er janvier 2018 d’On n’est pas du monde:

 

À propos de l'auteur

Sébastien Gendron

Avant de devenir maître en théologie, Sébastien Gendron s'est formé en arts et en communication. Depuis, c'est le mystère de la divinisation qu'il tente de restituer dans la théologie occidentale à travers ses conférences et ses divers engagements.

Laisser un commentaire