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La Toussaint avec Bloy

2017-10-31 22.13.20

Tu es béni, Père,
Seigneur du ciel et de la terre,
tu as révélé aux tout-petits
les mystères du Royaume!
- Mt 11, 25

Cher ami,

Nous ne nous connaissions que depuis quelque temps lorsque tu m’as tendu un vieil exemplaire de poche de La femme pauvre de Léon Bloy.

Fidèle trop catholique pour le milieu des lettres et écrivain trop libre pour les bons chrétiens des premiers bancs, Bloy avait su confisquer ton attention académique, au moins le temps qu’il te fallait pour devenir Maitre ès Pèlerin de l’absolu.

Pour ma part, autant rebuté par la couverture d’un bleu défraichi illustrée par un célèbre peintre catalan que par l’épaisseur du roman, j’ai dû prendre plusieurs semaines, sinon des mois, avant de m’y plonger sérieusement.

Néanmoins, tu m’avais présenté un Bloy qui, à la fin d’un siècle littéraire aussi flamboyant, méprisait l’art pour l’art. Intrigué, je devais ainsi, ne serait-ce que par une minimale gratitude, aller voir s’il était vrai qu’un vieux bouquin pouvait pointer vers le ciel de la sorte.

Vérité et charité

Sa vie durant – et c’est toi qui m’apprenais tout cela –, Bloy n’a pas manqué de larguer la vérité à qui voulait bien l’entendre… et plus encore à ceux qui auraient préféré ne pas lire ses écrits fumigènes. Lettres, articles et pamphlets, ses coups de gueule et de plume sont autant de coups de pied au cul de ceux qui, la veille, lui donnaient pourtant sa pitance.

J’aurai bien l’occasion plus tard de me taper ses brulots ingrats et fougueux.

Mais la vie est courte.

Tu m’as bien jaugé : un piètre lecteur de mon espèce doit commencer par le chef-d’œuvre.

Car, si l’on peut obtenir quelque bénéfice d’un homme libre qui hurle d’importunes vérités à pleines pages, on gagne encore davantage, je crois, à tirer profit des lignes les plus humbles, écrites dans la peine, la misère et le rapetissement de l’orgueil de l’auteur devant l’Auteur.

Et si l’on peut apprécier la profondeur du regard de Bloy sur son époque, dont les traces traversent, semble-t-il, son œuvre de pamphlétaire, il semble plus payant encore de recevoir de ce même Bloy la charité de cet appel à la sainteté, magistrale exhortation que l’on retrouve dans l’un de ses deux seuls romans.

Alors que les quelques héritiers du moustachu pyromane commémoreront cette semaine le centenaire de sa mort, 2017 sera pour moi l’année où j’ai enfin lu La femme pauvre, cent-vingt ans après sa première impression.

Si Job était une femme

La femme pauvre rapporte le quotidien de cette pauvresse de Clotilde. Méprisée par ses propres parents, calomniée par la ville tout entière, puis frappée à répétition par ce que nos contemporains nommeraient l’Injustice, elle découvre lentement, douloureusement – à la manière d’un indigent à qui l’on retirerait tous les oripeaux pour ne lui laisser que la pauvreté, ce manteau du Christ (cf Ex 22, 27) – ce que signifie être chrétienne, donc être sainte.

Désormais, il m’apparait évident que les philosophes Jacques et Raïssa Maritain, alors au bord du suicide, aient demandé le baptême peu de temps après avoir lu La femme pauvre et rencontré son auteur.

J’en suis venu, moi aussi, à désirer devenir comme la femme pauvre. Apprendre à souffrir, à voir dans les épreuves non plus des malédictions, mais des occasions de devenir plus humble, plus pauvre, moins installé, moins bourgeois, moins tiède.

Considérer l’épreuve non pas comme une manière de « gagner son Ciel » comme on le disait jadis, mais comme une façon privilégiée d’accueillir le don de la vie éternelle pour ce qu’elle est : un don, oui, un don immérité, imméritable sinon qu’il nous fut acquis par le Christ.

Alors, même la mort de l’enfant – le petit Lazare de Clotilde, déjà, prophétiquement appelé à la résurrection – est un joug suave.

N’aie crainte, cher ami, j’en suis venu non pas à désirer la souffrance, mais la sainteté. Et si le chemin pour gouter cette joie du Ciel – mais aussi savourer ses avant-gouts dès ici-bas – passe par le mystère la Croix, s’il le faut (et je me doute bien qu’il le faille*), ainsi soit-il.

Non, la femme pauvre n’est pas à plaindre, car le manteau qui la couvre et qui fait sa joie, c’est la sainte humilité du Christ. Et il n’y a qu’une seule tristesse, dit Clotilde, c’est de n’être pas des saints.

*

Merci, Bloy pour cette charité de nous avoir présenté sainte Clotilde. Reposez en paix.

Merci, Michaël, pour ce cadeau de La femme pauvre.

 

Fraternellement,

Antoine

Beauport, 1er novembre 2017,

Fête de tous les Saints

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Note :

* Tu me pardonneras cet excès scripturaire, je t’en prie. Alors que je peinais à trouver les mots pour t’exprimer décemment ma reconnaissance, j’entendais ces paroles de Paul aux Romains – que Bloy cite d’ailleurs assez tôt dans l’œuvre – et y reçut tout ce qu’il me fallait d’élan. La création est tendue, toute tendue, incroyablement tendue vers ce qu’elle espère. La femme pauvre a été pour moi un témoignage de cette espérance.

Frères,

J’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent
et la gloire qui va être révélée pour nous.

En effet, la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir.

Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaitre la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore.

Et elle n’est pas seule.

Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps. Car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance ; voir ce qu’on espère, ce n’est plus espérer : ce que l’on voit, comment peut-on l’espérer encore ?

Mais nous, qui espérons ce que nous ne voyons pas,
nous l’attendons avec persévérance.

(Rm 8, 18-25)

À propos de l'auteur

Antoine Malenfant

Marié et père de famille, Antoine est diplômé en études internationales, en langues et en sociologie. À la tête de l’équipe de rédaction du Verbe depuis 2013 et directeur artistique de la publication, il anime chaque semaine, depuis septembre 2016, l’émission radiophonique On n’est pas du monde.

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