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La structure en carton-pâte d’un argument béton

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Photo: Pixabay

Un texte de Jeffrey Elawani

Dans un texte paru le 16 novembre dernier sur Ricochet, Céline Hequet s’empresse de parler d’oppression imaginaire des Québécois. Cette précipitation suffit à révéler la présence d’un présupposé important dans son argumentaire.

Malgré son titre Les arguments pour l’indépendance du Québec (ou leur absence) [je souligne], le texte enchaîne après quelques lignes sur l’absence de stigmates d’opprimés chez les Québécois contemporains et se maintient tout au long dans le seul thème des rapports d’oppression. Le présupposé est déclaré expressément en milieu de texte : un peuple est défini par des rapports de domination. Puisque le peuple québécois n’est pas opprimé, il n’existe pas. Donc ses raisons d’indépendance sont nulles.

Je vois un problème à cette définition de peuple. Il est douteux que la caractérisation du concept de peuple au moyen du concept de rapports de domination aboutisse à un résultat satisfaisant.

Langue et culture

Premièrement, la méthode usitée qui tente de définir un rapport d’identité (ici, l’identité nationale) comme un rapport de pouvoir a tiré généralement des conclusions bien décevantes.

À titre d’exemple de l’emploi de cette méthode, en voulant définir le concept d’identité de genre, Judith Butler se prend à dire qu’une telle identité est toujours définie par des catégories politiques de cohérence et continuité. Il en ressort, dit-elle, que des identités incohérentes viennent perturber ces catégories. Mais, en quel sens peut-elle parler d’identités incohérentes ici à moins d’admettre que de telles catégories ne définissent pas l’identité de genre? Ces sortes de contradictions sont légion dans les analyses qui se réclament de la French Theory.

On donne ainsi une caractérisation bien triviale d’un rapport social quand on dit qu’il est un rapport de domination.

Un autre reproche que l’on peut formuler face à ces analyses concerne l’extension très vaste qu’y reçoivent les termes de domination et de pouvoir. Ils viennent à signifier la même chose que phénomène social. On donne ainsi une caractérisation bien triviale d’un rapport social quand on dit qu’il est un rapport de domination.

Deuxièmement, si l’on souhaite faire une analyse concrète de la situation d’oppression des Québécois en milieu de siècle dernier et tirer conséquemment une définition adéquate de peuple – selon l’exigence de Céline Hequet –, alors on doit forcément aborder la distribution des travailleurs en travailleurs agricoles et en travailleurs industriels. Élément essentiel dont l’auteure fait malheureusement l’économie.

Il faut aussi considérer l’importance de l’industrie légère dans le développement du Canada et l’accueil que faisait Montréal à ce genre d’industrie. Sans oublier l’effet des familles nombreuses sur la promotion sociale au Québec. Il est donc avisé de parler du catholicisme et de son emprise. Autrement, on invoque l’histoire pour définir l’identité du peuple.

De même, la différence de langue rendait l’abord de certains postes difficile aux Canadiens français. Elle solidarisait les ouvriers. On invoque maintenant la langue française pour caractériser les Québécois.

Finalement, l’importance idéologique de la culture oblige à parler de l’effet de certaines productions culturelles sur les révoltes et les obéissances du peuple québécois. Ainsi, en voulant analyser des rapports d’oppression pour définir le peuple québécois à une certaine époque, on a énuméré des traits de la définition nationaliste courante de peuple! La « sociologie concrète » n’est pas davantage utile pour définir l’identité nationale : celle-ci est préalable à l’analyse des rapports de domination.

En conséquence, je ne vois pas pourquoi la définition nationaliste courante est objectivement mauvaise; pourquoi elle ne renverrait à rien. Du moins, si l’on donne comme critère d’identité nationale la langue, la culture et l’histoire, on aboutit à une connaissance assez juste, sans être exhaustive, de ce qu’est un Québécois.

Peur et autodétermination

Ces trois traits – la langue, la culture et l’histoire – ont d’ailleurs une nature fort différente parmi les rapports d’appartenance que partagent des individus. Avoir une langue en commun ne rapproche pas de la même manière qu’une passion commune pour les chats ou pour le sport.

Une langue est la condition d’innombrables sympathies entre ses locuteurs. Elle concerne une manière générale de sentir qui permet une entente commune bien plus profonde que des intérêts particuliers partagés. Au-delà de la vérité de l’affaire, on peut insister sur l’importance de la langue dans la définition d’une communauté d’individus ou d’un peuple en rappelant que des différences linguistiques ont fait supposer à certains anthropologues que des sociétés de langues différentes avaient une perception incomparable de la réalité.

De même, la culture produit certaines des impressions les plus intimes qu’éprouve un individu. Il suffit de penser à l’effet suggestif de la cuisine ou de la musique de notre enfance.

De même, la culture produit certaines des impressions les plus intimes qu’éprouve un individu. Il suffit de penser à l’effet suggestif de la cuisine ou de la musique de notre enfance.

Paradoxalement, même l’art, qui peut toucher en profondeur l‘âme de n’importe qui, exige souvent, pour être compris, qu’on s’introduise aux particularismes d’un peuple. On a beau lire un résumé de la morale des Belles-Soeurs, on les dépouille beaucoup en les dégageant de leur contexte et de leur langue.

Vu l’importance de ces trois traits dans la détermination d’un individu, on peut dire qu’ils le distinguent. Il est même compréhensible que celui-ci soit attaché à les conserver. Sous ce jour, le projet indépendantiste devient plus justifiable.

Parler d’identité québécoise au sens nationaliste courant et, donc, d’autodétermination du peuple québécois est signifiant. Les réticences de Céline Hequet se ramènent, il me semble, à l’appréhension morale du racisme plutôt qu’à des inquiétudes théoriques fondées.

Sans désirer s’y frotter trop longuement, il est possible d’affirmer que l’identité nationale a aussi un pouvoir de ralliement. Identité n’a pas un sens logique fixe. On peut devenir Québécois et partager ces traits qui ressemblent.

Ne lui en déplaise, je crois que l’auteure est bien Québécoise puisqu’elle parle notre langue et participe au devenir historique par son implication.

À propos de l'auteur

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