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La standardisation des produits

Photo: Caroline Hernandez (unsplash.com).
Photo: Caroline Hernandez (unsplash.com).
Écrit par Francis Denis

La semaine dernière était publiée une lettre ouverte signée par 45 pédiatres sonnant l’alarme contre le recours « trop facile aux médicaments pour traiter des symptômes s’apparentant au trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) ». Bien qu’il ne soit pas mention en soi de la possibilité des surdiagnostics, beaucoup de pédiatres reconnaissent la possibilité d’être « allés trop loin ».

D’abord, le simple fait que la validité du diagnostic du TDAH fasse encore l’objet de débat[1] au sein de la communauté scientifique exige notre appel au « principe de précaution ». En effet, certaines sommités dans le domaine le considèrent comme un « diagnostic psychologique non fiable » tandis que d’autres soulignent les risques de confusion.

Qu’est-ce que cette tendance à la médicamentation rapide et le phénomène de la pathologisation des comportements « périphériques » nous révèlent sur notre société?

Un grand retour en arrière?

Le recours trop rapide aux médicaments dans le traitement du TDAH n’est pas le seul élément mis en cause. Certains mettent plutôt en avant les possibles « surdiagnostics » de cette nouvelle maladie. Il est évident que les compagnies pharmaceutiques ne se plaindront ni des ventes records de leur produit (cette vidéo, à 46 :00), ni de la hausse de la valeur de leurs actions.

Toutefois, n’est-il pas possible que le système d’éducation actuel puisse lui aussi être un facteur dans ce phénomène?

En effet, outre les intérêts et le lobbying des compagnies pharmaceutiques, n’y a-t-il pas un risque que ces surdiagnostics soient liés aux « allocations supplémentaires » (MELS, p.10) octroyées aux institutions accueillant les enfants « à risques ou ayant des élèves en difficulté́ d’apprentissage et des élèves présentant des troubles du comportement » (MELS, p.24)?

Connaissant la situation précaire de nombreux établissements scolaires au Québec, la tentation de transformer des enfants turbulents en petits malades pour recevoir de nouvelles subventions peut être grande.

Sommes-nous devant une entourloupe, encore toute bureaucratique, de transformer ceux qui auraient tout le potentiel pour être les leadeurs de demain en malades mentaux, afin de recevoir des subventions additionnelles (MELS, p.10-11)?

N’est-on pas en train d’hypothéquer une partie non négligeable de la prochaine génération pour une question de subvention? Cela ne nous rappelle-t-il pas quelque chose. N’a-t-on pas un affreux sentiment de déjà-vu … (Les orphelins de Duplessis, à 6:34 et à 7:10).

TDAH : un problème ou une solution?

La première question que nous devrions poser ne devrait-elle pas concerner notre propre manière d’interpréter ce phénomène?

Devant des troubles mentaux, n’est-on pas mis parfois devant notre propre incapacité à analyser ces phénomènes?

Qu’est-ce donc en fait qu’un « TDAH »? Selon la National Institute of Mental health, ce « trouble » se manifeste principalement de deux manières : soit par un déficit d’attention et/ou par une hyperactivité. Examinons ces deux phénomènes.

1- Une inattention généralisée

Que nos jeunes et moins jeunes soient de moins en moins capables de concentration et que le niveau de culture générale soit en chute libre depuis des années sont, pour moi, des phénomènes évidents.

L’omniprésence des écrans et l’instabilité familiale ont forcément des impacts négatifs sur la capacité de concentration des enfants. Mais d’où vient ce besoin de psychiatriser ces effets comportementaux? En traitant médicalement les enfants, n’est-on pas en train de les culpabiliser, eux qui sont en réalité des victimes?

Toutefois, ce que cette situation nous révèle c’est surtout notre perte de confiance dans les capacités curatives de la dimension relationnelle des individus. Nous avons perdu de vue ces « vieilles manières » que sont la discussion, l’attention, l’effort, l’indulgence et, en définitive, l’amour.

Si les enfants sont de véritables « éponges » cognitives, leurs « troubles d’inattention » ne sont-ils pas plutôt le reflet de la pathologie sociale des grands?

La psychologisation et la surmédication des enfants manifeste donc les conséquences néfastes de notre pauvreté culturelle. Nous n’avons plus collectivement les instruments conceptuels pour y faire face. On dit souvent que les enfants sont de véritables « éponges » cognitives. Leurs « troubles d’inattention » ne sont-ils donc pas plutôt le reflet de notre propre pathologie sociale?

En ce sens, la solution ne serait-elle pas plutôt de redécouvrir notre dimension relationnelle plutôt que de faire reposer le poids de la responsabilité de nos sociétés déshumanisantes sur le dos des enfants?

2- Les vertus de l’hyperactivité et de l’impulsivité

Mon but n’est pas d’opérer, tel un Michel Foucault, un « psychiatricide ». Je crois que la psychologie a beaucoup à nous apprendre et que nous serions idiots de mettre en doute la valeur de cette science. Bien entendu, les psychotropes ont leur raison d’être et leur utilisation est souvent nécessaire. Cependant, il me semble néanmoins que cette science ne se suffit pas à elle-même, et que nous ne devrions pas la voir comme une vérité d’Évangile. Or, lorsque l’on cherche à analyser le phénomène TDAH, on est frappé par l’apriorique « l’hyperactivité et l’impulsivité » soient des « troubles ». Cela me semble être tout sauf une évidence.

Dans un premier temps, Piaget lui-même a montré l’importance du jeu dans le développement des enfants. En ce sens, les soi-disant « troubles » ne peuvent-ils pas être l’une des conséquences de l’empêchement des jeunes garçons à se chamailler2:15)?

Ensuite, le fait que ces deux comportements soient considérés comme des troubles ne présuppose-t-il pas un type de milieu auquel les enfants devraient absolument se conformer?

D’où vient cette absolutisation?

Est-il possible que nos milieux de vie soient désormais considérés d’une manière si rigide que tout écart doive passer par une cession de « formatage »?

Est-il possible que nous fassions fausse route et que nos milieux de vie, comme les écoles, soient désormais considérés d’une manière si rigide et statique que tout écart doive passer par une cession de « formatage »?

De plus, il me semble que cette volonté de réprimer ces comportements manifeste notre perte de confiance dans le potentiel humain et ses forces dynamiques naturelles.

À l’heure où nous redécouvrons les dommages environnementaux d’un mode de développement détaché de la nature et de ses processus, pourquoi ne pas aussi se mettre à l’écoute des raisons d’être de ces comportements. En ce sens, ne peuvent-ils pas être considérés comme les forces nécessaires pour contraindre à adapter nos structures sociales afin de les rendre plus humaines et respectueuses des personnes?

Cette psychiatrisation de la jeunesse ne manifeste-t-elle pas notre incapacité globale à canaliser ses forces vives; d’une société incapable de réelle autocritique et incapable de se rendre compte de ses propres travers et préférant enfouir sous le tapis pharmacologique nos « canaris dans la mine de charbon »?

Il existe toutes sortes de sonneurs d’alarme!

Des prophètes à écouter

Je ne suis pas un expert de la mécanique psycho-pharmacologique, d’autres plus spécialisés que moi dans ce domaine pourront aisément prendre le relai. Mais cette stagnation et cette tendance nihiliste du Québec portent tous les signes des effets néfastes d’un rétrécissement intellectuel et culturel que subissent les sociétés sans racines et sans horizon spirituel.

Alors que notre société réalise de plus en plus les effets du vieillissement de la population, les enfants « TDAH » ne sont-ils pas les prophètes envoyés pour nous faire prendre conscience du profond statuquo (ou régression, c’est selon) derrière l’illusion de la Révolution tranquille?

Restons ouverts à ces « problèmes » qui nous entourent et où se trouve bien souvent la Parole même de Dieu. Restons aussi vigilants à ce que cette parole, que Jésus disait aux docteurs de la Loi, ne nous soit jamais adressée : «Malheureux êtes-vous, parce que vous bâtissez les tombeaux des prophètes, alors que vos pères les ont tués » (Lc 11,47).

________________

Note :

[1] La lettre souligne le fait que « Les critères de diagnostic du TDAH » peuvent faire l’objet de critique scientifique « (même si on peut les critiquer) ».

Pour aller plus loin :

« On a pris l’étiquette comme un prêt-à-porter! », de Sarah-Christine Bourihane (www.le-verbe.com).

 

À propos de l'auteur

Francis Denis

Francis Denis détient un baccalauréat en philosophie et une maitrise en théologie de l’Université Laval. Il a également obtenu un baccalauréat en théologie de l'Université pontificale de la Sainte Croix à Rome. Il est actuellement journaliste et producteur à la Fondation catholique Sel et Lumière média et directeur de la production du bureau de Montréal.

1 commentaire

  • Je travaille en tant qu’éducateur spécialisé exclusivement avec des enfants qui ont un trouble grave d’apprentissage. La moitié d’entre eux est diagnostiquée TDA/H.

    Permettez-moi de vous donner mon avis de professionnel dans ce domaine qui fait tant couler de l’encre! Voici mes quelques points :

    Le premier, le diagnostique de TDA/H seul ne rapporte pas grand chose aux écoles. Le TDA/H, une fois posé comme diagnostique, ne donne pas grand chose, si ce n’est (peut-être) un éducateur spécialisé qui sera « aloué » à l’enfant, dans une durée bien précise (ex: 1 jour semaine, ce qui est beaucoup compte tenu des finances actuelles) pour accompagner l’enfant et l’outiller. Pour obtenir une subvention, le diagnostique seul ne suffit pas; il faut que l’enfant soit considéré comme « EHDAA» (élève handicapé ou en difficulté d’apprentissage ou d’adaptation) et doit rentrer dans un panel de critères particuliers. Un dossier doit être ouvert avec une documentation très conséquente. Un élève TDA/H ne devient pas automatiquement EHDAA. Le TDA/H n’est donc pas une manne financière pour les écoles, d’autres diagnostiques (plus lourds d’ailleurs) rapportent réellement des allocations, car demandant des adaptations très conséquentes (trouble du langage, trouble d’acquisition de la coordination, etc).

    Autre point : un TDA/H ne provient pas d’une instabilité familiale. Cela peut être un facteur supplémentaire, certes, voir un facteur de risques pour certains, mais en aucun cas une origine exclusive. Travaillant avec ces enfants depuis près de 10 ans, ce diagnostique touche absolument tous les milieux, et je dis bien tous les milieux, aisés comme défavorisés (les écrans de toutes sortent par contre, il est vrai, doivent jouer un rôle dont nous ne pouvons établir encore toutes les conséquences dramatiques..). Ce diagnostique ne décrit donc pas une carence relationnelle (si j’avais le temps, je vous expliquerai bien davantage ce qu’une telle carence peut provoquer chez en enfant, autrement plus dramatique). Il ne s’agit pas d’un «reflet de la pathologie des grands». Par contre, posons-nous la question de l’impact de l’environnement dans lequel nous vivons : pollution, qualité de la nourriture, additifs alimentaires, etc. Des études ont été menées en Australie il y a quelques années, et ont établi un lien entre réduction des sucres et des additifs alimentaires avec la réduction de troubles du comportement, de l’augmentation de l’auto-contrôle et de l’augmentation des capacités attentionnelles. Je ne vous pose pas la question pour savoir pourquoi les études ne sont pas davantage poussées dans ce sens, vous vous en doutez bien…!

    Enfin, pour la médication, le véritable problème concerne le financement des écoles. De mon point de vue, certaines écoles «recommandent» (trop) la médication, dans l’espoir de voir leur élève progresser… et laisser les classes surchargées tranquilles. Le vrai souci est d’abord d’ordre humain : tant que le gouvernement ne dotera pas les écoles de moyens humains et techniques nécessaires et conséquents (classe de 15 élèves, amélioration de la formation des enseignantes, personnel de soutien en nombre, équipement sportif en nombre, aménagement des horaires, parcourt scolaire répondant aux besoins propres des filles et des garçons, ….), nous resterons pris avec une logique de prise en charge «extérieure» (médication) sans permettre à ces enfants de trouver les outils internes dont ils ont réellement besoin.

    Le déficit d’attention est un réel problème, particulièrement au Québec. On peut parler comme on en voudra, ces milliers d’enfants font face à un réel défi et ils sont là, bien vivant, affrontant quotidiennement leur propre réalité. Il devient urgent et nécessaire qu’une grande étude globale d’intérêt publique soit menée, pour tenter de découvrir les réels facteurs de risques du TDA/H, dans le but de prendre de vraies mesures, aidantes et bienveillantes.

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