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La prison de l’oubli

Photo: Fotolia
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Écrit par Alex La Salle

[En lien avec le dossier Histoire du numéro de février-mars 2016 du Verbe, voici la reprise d’un article paru l’an passé. Comme quoi, il est toujours bon de se rappeler qu’il ne faut pas oublier…]

Ayant perdu la mémoire des temps anciens et le sens de la vénération des livres, vivant à la surface de nous-mêmes, dans un état d’aliénation permanent, nous sommes devenus accros à l’effervescence médiatique et cherchons sans modération à participer à la jactance en alimentant nous-mêmes le caquetage infini qui fait continuellement crépiter la toile.

Spectateurs de l’actuelle dislocation du monde occidental, nous sommes devenus, comme l’écrivain Louis-Ferdinand Céline le disait, des « jouisseurs d’évènement », et cette passion a fait de nous des êtres futiles, affreusement superficiels, étrangers à toute vie contemplative.

La presse est le lieu privilégié où se manifestent cette hâte et cette superficialité qui sont la maladie mentale du XXe siècle.

– Alexandre Soljenitsyne

Enivrés par la vélocité de l’information et la verbosité des médias, pris d’une voracité monstrueuse, nous nous laissons submerger par un déferlement d’images et de mots ; nous nous laissons engloutir par les cataractes de l’éphémère, emportés par un flot caracolant de crimes et de cris, qui, loin de nous donner prise sur le réel, nous plonge tour à tour dans l’ivresse, la perplexité ou l’hébétude.

Avons-nous jamais le temps de faire une descente dans les profondeurs du temps et de l’histoire pour prendre une distance par rapport à l’évènement? Non. Nous vivons enfermés dans la prison du présent, qui devient, de ce fait, la prison de l’oubli.

L’histoire n’est plus ce vaste continent de souvenirs émergés, que l’on parcourt en pensée, par gout de la connaissance ou de l’aventure, grâce à la plume d’un historien-narrateur. C’est un continent englouti, qui survit mal, ou pas du tout, sous l’océan opaque d’un présent parfaitement insignifiant (ou parfaitement « désignifié », c’est-à-dire privé de sens). C’est un monde antédiluvien dont seuls quelques débris surnagent, que les propagandistes de tous bords ont beau jeu d’instrumentaliser et de travestir pour nous les servir à la sauce idéologique de leur choix. Malheureuses foules qui se repaissent de cette pitoyable pitance!

L’homme contemporain n’a plus ainsi sous les yeux qu’une image caricaturale et dérisoire de tous les siècles qui, depuis qu’un ancêtre a peint la grotte Chauvet ou orné Altamira, se sont sédimentés dans la mémoire des hommes. Il n’a le plus souvent que des productions hollywoodiennes débiles pour lui parler des dieux d’Égypte ou de la bataille des Thermopyles. Il ignore donc en bloc les traditions qui ont façonné l’éthos intellectuel et moral de notre civilisation, l’Occident, aussi bien que l’héritage des autres grandes civilisations du monde.

Une coupure couteuse

Nous vivons comme si nous étions les premiers à nous poser les questions que nous nous posons, alors que cent générations nous précèdent, qui ont laissé derrière elles des masses d’idées et d’œuvres qui dorment dans le fond des bibliothèques et des musées, sans que nous ayons même l’idée de nous y référer, tellement nous sommes engoncés dans une forme chronique de nombrilisme du présent qui nous fait sinon dédaigner, du moins candidement ignorer le passé, et qui nous incite à nous satisfaire des mauvaises humeurs et des idées frelatées flottant dans l’air du temps – comme si ces idées, ces humeurs constituaient toutes, sans exception, la fine fleur et l’expression la plus aboutie du génie humain. Comme s’il n’y avait pas à chercher plus loin.

Être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles.

– Georges Bernanos

Il est évident que nous rencontrons des situations nouvelles, que nous sommes confrontés à l’inédit, que nous débouchons constamment sur l’inconnu, mais il est aussi indéniable que le réel nous semble d’autant plus imprévisible et déconcertant que, depuis trop longtemps, nous avons perdu le réflexe de faire le plein d’expériences et de connaissances historiques dans les livres, afin d’être mieux outillés intellectuellement pour décortiquer les problèmes contemporains en les examinant à la lumière du grand roman des siècles passés qui seul peut, par contraste, faire apparaitre ce qui est nouveau et requiert un dépassement des catégories et des habitudes anciennes.

Et s’il faut convenir que le passé est parfois un boulet, reste à savoir de quel passé il est plus facile de s’affranchir. De celui que l’on connait ou de celui que l’on ignore? Le dépassement, l’affranchissement n’ont de sens que s’ils sont opérés et vécus en référence à un passé bien réel et bien compris.

Les hauteurs de l’Histoire

La connaissance des Anciens offre l’immense avantage de nous faire comprendre que bien des réalités et des situations ne sont nouvelles qu’en apparence ou que sous certains rapports, et que des enjeux sinon identiques, du moins semblables à ceux auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés ont défini et déterminé l’histoire ancienne ou récente.

On pense souvent, à titre d’exemple, que la tolérance religieuse et la diversité culturelle sont des idées modernes ou contemporaines qui remonteraient, pour la première au XVIIe siècle, pour la seconde au XXe siècle, et que notre temps en serait la plus parfaite incarnation.

En réalité, rien n’est moins vrai.

Tous les grands empires (perse, grec, romain, chinois, etc.) ont dû composer avec la pluralité culturelle et les divergences de vues religieuses, et certains ont opté pour une politique de tolérance, qui prenait acte de la diversité des croyances en la conciliant avec l’exigence d’unité politique. Ce fut le cas de l’empire mongol de Khoubilaï Khan, au XIIIe siècle.

…l’histoire, qui est maitresse de vie…

– Jean XXIII

En vérité, les grands problèmes de notre époque ont été les grands problèmes de toutes les époques. Toutes les époques ont cherché à connaitre le monde dans lequel nous vivons et à découvrir quelle était l’origine de l’homme. Toutes les époques se sont interrogées sur la nature humaine, sa valeur ou sa futilité, son potentiel et ses limites, son extension et sa singularité. Toutes les époques ont aussi dû se poser la question du socle de valeurs communes sur lequel la société devait être édifiée pour garantir sa stabilité et sa pérennité.

Toutes, elles ont été confrontées aux enjeux de l’éducation et de la formation intégrale de la personne humaine. Toutes, enfin, se sont arrêtées un instant, ont profité d’un moment de répit dans la bataille pour la survie, et se sont posées la question du sens de la vie en scrutant les profondeurs du ciel et celles du cœur humain.

L’histoire, miroir de l’homme éternel

La connaissance du passé ne nous rend pas seulement conscients des glissements, des mutations et des cassures qui ont donné son relief et sa sinuosité à la route de l’histoire. Elle nous permet de mettre au jour les permanences et les rémanences qui, dans l’obstiné et continu jaillissement et rejaillissement de l’être survenant à chaque instant, dessinent les contours de la nature et de la condition humaines.

En effet, sans le miroir de l’histoire, l’homme oublie vite son vrai visage, son visage de toujours, son visage d’éternité et court le danger de n’être plus, à ses propres yeux, qu’un mirage, une brume impalpable, un nuage d’une tragique inconsistance.

…c’est la mémoire qui fait toute la profondeur de l’homme.

– Charles Péguy

Enfin, il faudrait quelque peu nuancer le propos de Péguy mis en exergue, et dire que la mémoire ne fait pas toute la profondeur de l’homme. La nature spirituelle de l’homme lui confère ab ovo une profondeur et lui ouvre de facto des abimes intérieurs que le déversement en son sein de tous les siècles et de tous les mondes ne parviendrait jamais à combler.

Mais la mémoire donne de la consistance à l’homme et le prémunit contre les risques de manipulation et d’endoctrinement par la propagande. Elle le préserve contre les risques de décervelage par les éphémérides de l’anticulture de masse de la société du spectacle.

En somme, elle développe et entretient notre gout des nourritures digestes et roboratives. Sans conteste, elle donne de la fermeté à notre humanité versatile et du lustre à la beauté des vivants fragiles.

À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle a étudié en philosophie, en théologie et détient une maîtrise en études françaises. Il travaille en pastorale au diocèse de Saint-Jean-Longueuil.

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