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La foi n’est pas un doute affadi (2e partie)

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©Pixabay
Écrit par Alex La Salle

[Pour lire la première partie, cliquez ici]

« Toi qui scrutes les profondeurs de Dieu,

Toi qui illumines les yeux de notre coeur,

Toi qui te joins à notre esprit,

Toi par qui nous réfléchissons la gloire du Seigneur,

Nous te magnifions. »

Feu et lumière (chant à l’Esprit Saint – Communauté de l’Emmanuel)

En mars, j’ai écouté l’émission Répliques du 24 février 2018, intitulée Être catholique aujourd’hui, dans laquelle Alain Finkielkraut interrogeait, à titre d’animateur, deux figures du catholicisme français: Denis Moreau et Rémi Brague. Devant ses invités croyants, le penseur incroyant s’est cru autorisé à faire de la foi une variante du doute et de l’angoisse. Qu’est-ce que nos deux auteurs chrétiens ont rétorqué, après que Finkielkraut eut fini d’exposer ses vues hétérodoxes?  Rien qui ne puisse rehausser le mystère de la foi aux yeux des foules. Je n’en revenais pas. N’en suis toujours pas revenu.

L’hypothèse des semi-paralysés

Comment ces deux imposants professeurs ont-ils pu mettre si peu de vérité, de justesse et de force de conviction dans leurs propos en parlant des lumières de la foi? C’est peut-être (je risque l’hypothèse) en raison d’une carence d’ordre spirituel, qui limite leur expérience et leur connaissance de Dieu, sans toutefois empêcher l’une et l’autre de féconder leur vie.

Comme chrétien, nous traînons souvent, durant des années, de ces atrophies ou handicaps intérieurs qui nous laissent boiteux longtemps après que nous nous soyons fait dire «Lève-toi et marche» (je parle ici d’expérience!). C’est comme une gêne ou un mal chronique que nous finissons par oublier tellement il fait partie de nous, tellement il s’est noué autour de nos os.

Ce mal ne revient en pleine lumière et ne se fait sentir vraiment que le jour où nous en guérissons par grâce. Nous nous rendons compte alors que nous étions privés, sans le savoir, de quelque chose qui est constitutif de notre nature; que nous confondions notre état de privation chronique avec l’état normal et nécessaire du commun des mortels.

La faculté nouvellement retrouvée vient révéler et combler simultanément un manque que nous tenions pour une donnée de base de la condition humaine. La plénitude enfin éprouvée nous convainc de l’état d’illusion dans lequel nous étions et de l’aliénation native dont nous souffrions et de laquelle nous sommes enfin affranchis, par miséricorde divine.

Le soupir des pyrrhoniens

Est-ce bien une telle tare qui a interdit à l’un et à l’autre penseurs de confesser avec quelque force et ferveur leur foi catholique devant Alain Finkielkraut? Je ne suis évidemment pas en mesure d’en juger. Ce sont là des choses qui relèvent du mystère de chaque appel, de chaque vocation chrétienne, inséparable de ses méandres et de ses patientes maturations.

En écoutant les deux essayistes, je n’ai pas pu m’empêcher cependant de penser:

Nous sommes en bien mauvaise posture comme Église, si nos intellectuels les plus en vue ont l’esprit sapé par le scepticisme au point de ne pas même pouvoir, quand ils parlent de leur foi, jeter quelques bribes d’orthodoxie en pâture aux âmes qui peut-être les écoutent, inassouvies.

Combien sont-ils, de par le monde, ces coeurs perclus par le doute, c’est esprits anémiés par le salmigondis dévitaminé qu’on leur donne à consommer sous le nom de culture contemporaine?  Par-delà mille désillusions, n’en doutons pas, ils espèrent secrètement, au fond d’eux-mêmes, se faire dire «avec autorité» (Mc 1, 27) que la vérité existe et qu’un chemin y conduit.

Ce chemin, qui se confond avec celui de la quête de sens, passe par la porte de la foi, emprunte la voie escarpée de la spéculation théologique ou celle, plus charnelle et plus intuitive, d’une spéléologie de l’âme, mais il suit toujours la spirale de l’inspiration divine, en dépit des aspérités de notre caractère, et s’achève dans le va-et-vient éternel des spirations de l’Esprit, au coeur de la Trinité, où nous est promise la béatitude sponsale des mystiques.

Le don sans prix de l’Esprit

La constitution Lumen Gentium (n°12) nous rappelle les rapports étroits qui existent entre vérité révélée dans l’Esprit, foi des fidèles inspirés et certitude intellectuelle découlant des communications divines. On y lit:

La collectivité des fidèles, ayant l’onction qui vient du Saint (cf. 1 Jn 2, 20.27), ne peut se tromper dans la foi.

Voilà, penseront certains, une affirmation particulièrement audacieuse en regard de toutes les hérésies et dérives doctrinales qui ont menacé l’unité de l’Église au cours des siècles. Le fait de la subsistance du dépôt de la foi, défendu et promu par le magistère depuis deux mille ans, plaide pourtant en faveur de cette affirmation.

Mais si l’Église, en tant que collectivité des fidèles, ne peut se tromper, c’est uniquement parce qu’elle bénéficie «des secours du Saint-Esprit», qui «touche le coeur et le tourne vers Dieu, ouvre les yeux de l’esprit et donne «à tous la douceur de consentir et de croire à la vérité» (comme le rappelle le Catéchisme au n° 153).

Les pères du concile, sachant quelle force de conviction et quelle adhésion sans faille à la vérité découlent de l’effusion de l’Esprit (cette «onction qui vient du Saint»), ne se sentaient nullement l’envie de douter de leur foi ou d’être certains de leurs doutes, alors qu’ils composaient les divers documents de Vatican II. Au contraire.

Très loin du champ sémantique de l’incertitude et de l’angoisse, leur propos témoignent de la solidité des vérités reçues «grâce […] à ce sens de la foi qui est éveillé et soutenu par l’Esprit de vérité» (LG, 12). On l’aura compris: tout repose en définitive sur ce don de l’Esprit, qui rend vivantes les vérités de foi et porte à incandescence la connaissance et l’expérience de Dieu.

Péroraison paulinienne

L’apôtre Paul était bien conscient lui aussi du rôle de Celui-qui-est-Seigneur-et-qui-donne-la-vie dans la fondation de la connaissance spirituelle. Dans sa première épître aux Corinthiens, il écrit:

L’homme qui n’a que ses forces d’homme ne peut pas saisir ce qui vient de l’Esprit de Dieu; pour lui ce n’est que folie, et il ne peut pas comprendre, car c’est par l’Esprit qu’on en juge. (1 Co 2, 14-16).

Et dans la même épître il déclare: «personne n’est capable de dire: “Jésus est le Seigneur” sans l’action de l’Esprit Saint (1 Co 12, 3).» On comprend par ces deux citations néotestamentaires que l’homme qui reçoit le don de l’Esprit reçoit par là même la grâce de (re)connaître Dieu, avec certitude, par la vertu de foi – foi qui nous donne d’apprécier les vérités sur Dieu avec les lumières de Dieu, c’est-à-dire avec l’Esprit de Dieu, qui seul «connaît ce qu’il y a en Dieu» (cf. 1 Co 2, 11).

On ne peut mieux souligner le rôle indispensable du Paraclet dans la vie intellectuelle des fidèles, élevés jusqu’à la contemplation des vérités de l’invisible par les prémices d’une divinisation imméritée qui les fait fils et filles de Dieu par adoption.

La foi, ainsi fortifiée par une constante effusion de l’Esprit, affine l’intelligence des mystères et affermit le coeur dans la certitude, non pas de détenir la vérité, mais d’avoir véritablement et réellement accès à celle-ci par grâce et libéralité divine.

C’est cette réalité vécue que Thomas d’Aquin a théorisée dans sa Somme théologique, en disant de la façon la plus assurée:

La certitude que donne la lumière divine est plus grande que celle que donne la lumière de la raison.(1)

En résumé, disons que nous pouvons, dans l’ordre surnaturel, avec l’aide de l’Esprit, acquérir la certitude que ce que nous enseigne l’Église à propos de Dieu et de son plan de salut est vrai. Chose qui ne ressortait malheureusement pas des échanges entre M. Finkielkraut et ses invités, et que j’aurais aimé entendre dire, pour que soit corrigée la conception erronée de la foi véhiculée par le discours de l’animateur (et probablement partagée par bon nombre de ses auditeurs).

(texte revu, corrigé et augmenté le 30-05-18)

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(1) Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, 2-2, 171, 5, obj 3 (cité par le Catéchisme de l’Église catholique au n° 157).

À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle travaille en pastorale au diocèse de Saint-Jean-Longueil. Il a étudié en philosophie, en théologie et détient une maîtrise en études françaises. La conviction que l'être humain est fondamentalement un homo religiosus l'a conduit à accueillir la lumière de la foi.

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