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La fin du travail

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Photo: Pixabay

Qu’est-ce que travailler au XXIe siècle ? Voilà une question on ne peut plus pertinente tant le monde de l’entreprise semble être en crise, poussant de plus en plus d’individus à se questionner quant à leur rapport au travail.

Le travail, aujourd’hui, semble davantage être synonyme de souffrance. L’augmentation du nombre de cas d’épuisements professionnels, voire de suicides sur le lieu de travail, vient par ailleurs souligner les dérives d’une économie où le travail est devenu une activité nihiliste, quand elle n’est pas complètement aliénante.

L’histoire récente de l’organisation du travail – c’est-à-dire celle qui va de l’apparition de la Révolution industrielle, de la division scientifique du travail, jusqu’à sa tertiarisation – est avant tout celle d’une dépossession de l’individu du fruit de son labeur par l’action conjuguée des machines, des robots et de l’automatisation. En d’autres termes, une rupture s’est opérée entre un temps où l’homme contrôlait l’ensemble du processus de production de ce sur quoi il travaillait et pouvait constater le produit fini qu’il avait fabriqué, à un temps où l’homme n’est plus responsable que d’une seule étape du processus de production, perdant alors de vue la finalité de ce qu’il a contribué à créer.

Le problème de la distance

Mais les conséquences de la rationalisation des processus de production vont bien au-delà. Non seulement l’homme perd-il le sens de ce qu’il fait et perd-il de vue le produit fini qu’il a contribué à créer, mais il devient aussi aveugle quant aux conséquences de ses actions.

N’est-ce pas, d’ailleurs, cette distance qui a permis la réalisation de l’Holocauste ?

En effet, la rationalisation des processus de production, principalement par le truchement de la division du travail, des machines et de la technique, crée une distance entre l’homme, son travail, et le produit final auquel il contribue. N’est-ce pas, d’ailleurs, cette distance qui a permis la réalisation de l’Holocauste ?

Les lettres adressées en ce sens par Günther Anders au fils d’Adolph Eichmann (1) illustrent parfaitement notre propos.

Adolph Eichmann, prisonnier de sa tâche, qui n’en était qu’une parmi d’autres dans la chaîne de tâches juxtaposées nécessaires à l’acheminement des Juifs vers les camps de la mort, devenait alors incapable de se représenter les conséquences de ses actions, précisément parce qu’il ne voyait pas les Juifs mourir en fin de compte. C’est cette même logique qui permet à un militaire, par le biais d’un ordinateur, de commander à des milliers de kilomètres un drone qui ira tuer un individu.

Et pour revenir au cadre du travail et de l’entreprise, c’est cette même logique qui permet à un gestionnaire d’ordonner, depuis son ordinateur, le congédiement de centaines de personnes.

Il est probable que si Eichmann avait lui-même dû tuer chaque Juif qui se présentait devant lui, que si le militaire avait dû voir réellement la personne qu’il allait tuer, ou que si le gestionnaire avait dû rencontrer chacune des personnes qu’il allait congédier, les choses auraient alors pu se dérouler différemment.

Des spécialistes cloisonnés

La principale préoccupation du travailleur, aujourd’hui, est de bien accomplir la tâche qui lui est assignée, quand bien même celle-ci contribue, in fine, à l’engendrement de quelque chose de monstrueux.

Il devient le spécialiste de la tâche cloisonnée dont il est responsable, mais demeure incapable de penser son rôle plus globalement dans l’ensemble de la chaîne de production dont il est pourtant partie prenante.

Le travailleur devient donc la pièce d’une machine qui le dépasse puisqu’il est séparé par une quantité de murs du résultat final, mais il demeure malgré tout obsédé par son bon fonctionnement. Ainsi, ce qu’engendre le travail aujourd’hui, c’est l’irréflexion ; c’est-à-dire l’impossibilité pour les travailleurs de se questionner sur les tenants et aboutissants des tâches qu’ils accomplissent, ni de se représenter les conséquences des gestes qu’ils posent quotidiennement.

L’enjeu semble donc double : se libérer tant de la machine que de la division du travail. L’objectif est de mettre fin à cette distance qui sépare le travailleur de ce qu’il produit, tout en décloisonnant sa tâche afin qu’il puisse se réapproprier le travail final qu’il créer.

Cette tendance est déjà observable : face au mal-être qu’engendre le travail dans les pays développés, de plus en plus de personnes décident de quitter leur emploi afin de se réorienter vers un travail manuel ou plus proche de la terre. Mais une question demeure : pourquoi le travail manuel est-il synonyme de plus de sens ?

La perfection de la main

Le philosophe français Jean Brun, connu pour ses positions apologistes du christianisme, propose une réflexion intéressante sur la main(2). Elle est, selon lui, l’outil le plus abouti à n’avoir jamais été inventé, principalement en raison de sa capacité rotationnelle à 180 degrés. Brun postule même que la perfection de la main est telle qu’elle serait un don qui aurait été octroyé à l’Homme par une puissance qui le dépasse. L’Homme serait donc le dépositaire d’un don de Dieu.

La main incite l’être humain à faire usage de sa liberté et à développer son intelligence pour faire des choix.

Le philosophe québécois Jean-Paul Audet pousse même la réflexion plus loin(3) : la main est ce qui permet de frapper, déchirer, gratter, et trancher (à l’aide d’une lame). Toutes ces fonctions nécessitent pour l’individu de faire un choix entre les choses qui doivent être soumises à l’action de sa main, et celles qui ne doivent pas l’être. La main et les fonctions qu’elle permet incitent donc l’être humain à faire usage de sa liberté et à développer son intelligence pour prendre une décision et faire des choix.

Le rôle de la main et son importance sont tels que nous en sommes même venus à lui attribuer une fonction symbolique et idiomatique : tendre la main, trancher des questions ou des opinions, etc. L’être humain est par ailleurs le seul à être doté de la main puisqu’aucun autre être vivant n’en possède (celle que possèdent les autres primates leur sert avant tout à se déplacer puisqu’ils se reposent encore dessus lorsqu’ils marchent ce qui restreint son rôle à sa fonction motrice).

La spécificité humaine

Délaisser la main pour la machine est donc un non-sens puisque la première est plus performante que la seconde. Ainsi, ne s’adonner à aucun travail manuel (cuisiner, réparer, coudre, jardiner, etc.), c’est presque passer à côté de ce qui fait notre spécificité humaine, tout en refusant de faire usage d’un don de Dieu.

Il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, l’humanité semble de plus en plus se laisser aller à un totalitarisme machiniste, avec toutes les conséquences inhumaines que cela implique.

Face à ce constat, l’être humain ne peut plus prêcher l’ignorance ni l’innocence. Alors que Jésus dit « Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 24), il semblerait qu’aujourd’hui, ce soit plutôt le refus de voir et de savoir ce que nous faisons qui soit le péché. Le pécheur est devenu celui qui décide de rester aveugle et ignorant des conséquences de ses actes et qui continue, par son travail, à alimenter un modèle nihiliste et aliénant.

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Notes:

(1) Günther Anders, Nous, fils d’Eichmann, Paris, Rivages, 2003.

(2) Jean Brun, La Main, Paris, R. Delpire, 1967.

(2)Jean-Paul Audet, Le Phénomène culturel. Essai d’analyse génétique et structural, Montréal, Université de Montréal, 1972.

À propos de l'auteur

Étienne-Lazare Gérôme

Étienne-Lazare Gérôme collabore au Verbe depuis 2017. Adepte d'un ton franc, direct, et souvent tranché, sa plume aiguisée est singulière, mais fait toujours montre de justesse, de compassion, et d'empathie.

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