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La culture religieuse : remède au fanatisme

Photo: Fotolia
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Un texte de Steeve Lavoie*

Jean-François Lisée voudrait remplacer le cours d’éthique et culture religieuse par un cours d’éthique et citoyenneté québécoise. Dit comme ça, on comprend que ce n’est pas l’éthique qui pose problème.

L’éthique est utile, tout le monde a l’air de s’entendre là-dessus, même si les réponses varient considérablement lorsqu’on demande ce que c’est exactement. Faites l’essai, pour voir.

De toute façon, on l’a dit, le problème n’est pas l’éthique, c’est la culture religieuse. Mais, ici encore, il semble que l’on ne s’entende pas sur ce que c’est.

Selon Jean-François Lisée, le Ministère de l’Éducation et de l’Enseignant supérieur semble limiter celle-ci à bien peu de choses : « ce qu’on apprend là-dedans [dans ce cours là], c’est qu’un juif c’est un pratiquant et qu’il a une kippa, et qu’une musulmane, c’est une pratiquante avec un voile».

Je ne suis pas certain mais j’ai comme l’impression que lorsque Charles Baudelaire disait « qu’il n’y a d’intéressant sur terre que les religions », il ne pensait pas nécessairement à la nomenclature vestimentaire.

Mais n’en déplaise au nouveau chef péquiste, il est faux de dire qu’on ne parle que de vêtements dans ce cours. On nous suggère aussi d’enseigner le nom des fêtes, les interdits alimentaires, la symbolique des couleurs, les marches à suivre rituelles et autres informations absolument passionnantes du même acabit.

Du coup, plusieurs se sont demandé pourquoi il était prescrit de s’en tenir à ces questions. Cette approche pourrait agir comme un vaccin contre le religieux en général : on voudrait que les jeunes retiennent de ce cours que les religions consistent en une série de rites gratuits à la cohérence douteuse qu’il faut regarder d’un œil complaisant comme on regarde des habitudes d’enfants plus ou moins inoffensifs.

Certes, à la fin du cours, l’adolescent devrait être en mesure de ne pas mépriser les croyants, comme on ne méprise pas les trisomiques (parce que ce n’est pas leur faute et que c’est beau la différence).

En même temps, il faudrait s’assurer qu’un adolescent qui sentirait poindre en lui un je-ne-sais-quoi qu’on pourrait assimiler de loin à une soif spirituelle ou une inquiétude métaphysique, n’ait pas le réflexe de chercher quelque étanchement dans un folklore à la fois respectable et puéril.

Force est d’admettre que le meilleur moyen de dégoûter à vie un jeune de n’importe quelle discipline c’est de lui enseigner strictement les notions les plus anecdotiques de ladite discipline et d’évaluer sa capacité à les apprendre par cœur lors des examens.

L’intention est peut-être noble : on voit trop bien jusqu’où peut mener le fanatisme, surtout ces temps-ci. Mais justement, il est là le problème.

Remède au fanatisme

Les récentes études sur la radicalisation des jeunes semblent mener généralement au constat que ceux qui se radicalisent viennent presque tous de familles ou de milieux où la religion est peu présente.

Les deux mots clés que je retiens des articles qui parlent du phénomène de radicalisation sont « désislamisés » et ritualiste. C’est pourtant, selon le programme ministériel, à cela qu’il faudrait s’en tenir dans le cours d’ECR : le rituel, les règles, sans comprendre les fondements de ces règles.

Ou alors, on fait ce que M. Lisée prône et on fait comme si ça n’existait pas, on «désislamise», on «déchristianise», on «déreligionnise» en pensant que ça va tout régler. À la lumière des passages que je viens de citer, j’ai bien peur que ça produise exactement l’effet contraire.

Comme prof d’éthique et culture religieuse, je suis amené à faire de la prévention contre les sectes.

Il y a quelques années, il s’agissait surtout de sectes à résonnances chrétiennes. J’expliquais à mes jeunes qu’une majorité de sectes sont dites apocalyptiques. Je leur demandais ensuite qui était plus susceptible de gober les arguments d’un sectaire apocalyptique : quelqu’un qui n’a jamais lu l’Apocalypse ou quelqu’un qui l’a déjà lue? Ils optaient tous, en général, pour la première option.

Pourquoi?

Parce que quelqu’un sera plus intrigué et que l’on pourra lui en faire croire davantage. Un enfant de quatorze ans est capable de le comprendre.

Je crois donc que d’ignorer et/ou de banaliser le phénomène religieux comme on le fait actuellement est le pire moyen imaginable pour protéger nos enfants du fanatisme et de la radicalisation.

Au contraire, il faut plonger et aller voir concrètement de quoi il s’agit dans les textes mêmes.  Je parle de la Bible et du Coran. La Bible parce qu’elle est au fondement de la culture occidentale (avec Homère) et de l’éthique occidentale (avec Socrate).

Quand la culture est religieuse

Sans aller jusqu’à dire que l’expression « culture religieuse » est un pléonasme, on est bien obligé d’admettre que la culture a commencé par être religieuse, et c’est vrai pour presque tous les aspects de la culture, même la culture populaire : Elvis Presley, Aretha Franklin, James Brown, John Coltrane, ont commencé à chanter dans des églises. Et toute la musique classique, avec Mozart, Beethoven et Stravinsky, n’aurait pu naître si l’Église n’avait pas cherché un moyen d’uniformiser les chants liturgiques à travers le continent.

Sur un autre plan, j’ai commencé à vraiment comprendre Baudelaire, Rimbaud, Goethe et Blake seulement après avoir lu la Bible. On parle ici d’auteurs qui ont peut-être certaines choses à nous dire sur notre humaine condition actuelle.

Toute la culture n’est pas religieuse, mais un pan considérable de la culture profane est incompréhensible sans la culture religieuse. Et j’inclus dans ce que j’appelle la culture profane, outre la musique et la poésie, la peinture, l’architecture et… l’histoire, particulièrement l’histoire du Québec.

Je voudrais tant rassurer les Martineau, Godbout, Baril et Baillargeon de ce monde de mes intentions. C’est bien de culture religieuse qu’il doit s’agir et non de catéchèse déguisée.

Je voudrais tant rassurer les Martineau, Godbout, Baril et Baillargeon de ce monde de mes intentions. C’est bien de culture religieuse qu’il doit s’agir et non de catéchèse déguisée. Il ne saurait absolument pas être question d’une lecture littérale de la Genèse, par exemple, pour pousser des théories vaguement créationnistes. Je voudrais les rassurer, dis-je, mais je sais que je n’y arriverai pas.

On dirait que l’idée même, dans l’esprit de ces gens, d’ouvrir un texte sacré pour aller voir ce qui s’y trouve ne peut avoir d’autre objectif que le lavage de cerveau d’une jeunesse vulnérable. Un coup d’œil au dernier livre de Daniel Baril et Normand Baillargeon pourra vous en convaincre (quoi qu’un bon compte-rendu pourrait largement suffire).

Et pourtant… Outre l’intérêt de connaitre ces textes pour constater objectivement comment ils ont nourri l’imaginaire occidental, il me semble assez pertinent, surtout à la lumière des tristes événements que l’on sait, d’habiliter le jeune à en faire une lecture symbolique, c’est-à-dire non-fondamentaliste.

Je partage avec les laïcistes que je viens de citer une haine viscérale envers le fondamentalisme qui part d’une lecture littérale et superficielle de ces textes.

Qu’est-ce qu’un bon citoyen?

Maintenant, Jean-François Lisée nous parle d’un cours d’éducation à la Citoyenneté québécoise. La question qui me vient à l’esprit est la même que vous : Qu’est-ce qu’on va enseigner là-dedans? La réponse, bien sûr, est fournie dans le libellé du cours : on va enseigner aux jeunes comment être de bons citoyens québécois. Difficile d’être contre.

Plus on est entouré de bons citoyens québécois, mieux on s’en porte. Peut-être pourra-t-il, du même souffle, nous dire c’est quoi un bon citoyen québécois? Est-ce que ça ressemble à un bon citoyen français, américain, australien, finlandais, chinois, béninois, saoudien ou jordanien?

Lisée, qui est loin d’être un idiot, fournit un début de réponse dans l’article évoqué : « Selon lui, les enfants et adolescents ont davantage besoin d’être sensibilisés aux valeurs de démocratie, d’égalité entre les hommes et les femmes, de laïcité, de liberté de conscience et de liberté d’expression. »

Voilà cinq concepts avec lesquels on peut difficilement être en désaccord.

Le problème c’est que ces concepts sont déjà abordés dans le volet éthique du cours actuel (dans le mien en tout cas). Donc, si l’on veut réussir à remplir six années de primaire et quatre années de secondaire, il va falloir préciser ce que l’on entend par un bon citoyen québécois.

Je veux dire par là qu’il va falloir poser des questions plus précises.

Ça pense quoi, un bon citoyen québécois, de l’indépendance du Québec, du réchauffement de la planète, du mariage homosexuel, de l’avortement postnatal, de la transsexualité, de l’euthanasie, de la circoncision, de Donald Trump, de la syndicalisation du Wal-Mart, du retour des Nordiques, du dernier album de Cœur de Pirate?

Ça pense quoi, un bon citoyen québécois, de l’indépendance du Québec, du réchauffement de la planète, du mariage homosexuel, de l’avortement postnatal, de la transsexualité, de l’euthanasie, de la circoncision, de Donald Trump, de la syndicalisation du Wal-Mart, du retour des Nordiques, du dernier album de Cœur de Pirate? Ça écoute quoi comme musique, un bon citoyen québécois? Ça regarde quelles téléséries? Est-ce que ça mange bio?

Surtout, ça croit quoi, un bon citoyen québécois?

Dans l’entrevue, Jean-François Lisée nous dit qu’au Québec, la majorité des citoyens ne sont pas pratiquants, que ce soit les musulmans, les juifs ou les catholiques. De là à dire qu’un bon citoyen québécois ne pratique pas, il n’y a qu’un pas. M. Lisée ne le franchit pas, mais nombre d’idéologues de la mystique laïciste n’hésiteront pas à le faire. Et on aura là un autre cas classique de droit qu’on veut transformer en devoir.

On a maintenant le droit de ne plus pratiquer, le droit de ne plus aller à la messe le dimanche ou à la synagogue le samedi, le droit de ne plus suivre les cinq piliers de l’Islam.

Je suis le premier à m’en réjouir.

Mais alors, me direz-vous, s’il faut se réjouir de droits si chèrement acquis, pourquoi s’arrêter en si bon chemin? Parce que la liberté de conscience et la liberté d’expression, chères à M. Lisée, ne peuvent pas aller en un seul sens.

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Note :

* L’auteur est enseignant en physique et en ECR dans un établissement d’enseignement secondaire privé de la région de Québec.

À propos de l'auteur

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