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Kintsugi

Kintsugi, par Haragayato (Wikimedia - CC)
Kintsugi, par Haragayato (Wikimedia - CC)

Kintsugi : en japonais, jointure en or. Méthode de réparation des porcelaines et des céramiques brisées au moyen de laque faite de poudre d’or.

En amour comme en céramique, tout passe. Tout casse.

*

Il y a 11 ans aujourd’hui, un 11 novembre, on frenchait pour la première fois, assis sur un trottoir de Sainte-Foy, au milieu de la nuit.

Ensuite, pendant 2 ans, le stationnement chez tes parents fera office de parloir. Et la poutine du Ashton, celui juché en haut de la rue de la Suète, sera l’exutoire de nos élans passionnels maladroitement contenus.

Puis, le grand jour. Puis les flots. Trois gars, trois filles. Et une septième qui a miraculeusement échappé aux lacunes de l’éducation qu’on lui aurait prodiguée, et qui veille sur tout ce monde de là-haut.

Imagine, quand ça fera 60 ans, combien ces premières années nous paraitront petites alors qu’aujourd’hui, elles sont tout ce qu’on a.

Les objets semblent avoir comploté pour que la fin de leur vie utile survienne simultanément.

Cela dit, après tout ce temps ensemble, on dirait qu’on arrive à un point où tout casse. Les objets qui nous entourent semblent avoir comploté pour que la fin de leur vie utile survienne simultanément.

Le presse-ail, la cuillère à crème glacée, l’ordinateur, la machine à café. Rien n’y échappe.

Et nous?

*

Tant de rendez-vous manqués.

Tous ces soupers au resto auxquels nous ne sommes pas allés. Toutes ces fleurs que je ne t’ai pas achetées. Toutes ces attentions déviées de leur course par un coup de téléphone, les cris d’un enfant, une maudite notification Facebook sur mon cellulaire.

Et les blessures. Celles qu’on s’est infligées parce que… simplement parce que notre bonne volonté n’a jamais suffi à faire de nous des saints.

Si ce n’était que cela, ce ne serait pas toi à mes côtés, pour m’accompagner ce soir, pour une énième fois, au spectacle de notre groupe préféré. Celui qui chante « Je voulais te dire ».

Et ce ne serait pas moi à tes côtés non plus. On s’y serait peut-être croisés. Un brin gênés de rencontrer la nouvelle flamme de l’autre.

Dieu merci, nos vases brisés sont réparés chaque jour. Chaque réconciliation, chaque pardon est une laque dorée qui transfigure nos plaies et en fait des œuvres d’art.

Je rends grâce à Dieu pour ce jour béni où on s’est embrassés pour la première fois. Mais plus encore pour chaque jour où nos fêlures se parent d’or.

*

Tout passe. Tout casse.

En céramique comme en amour.

Mais, grâce à Dieu, tout se répare (à l’exception peut-être de cette sapristi de cuillère à crème glacée).

À propos de l'auteur

Antoine Malenfant

Marié et père de famille, Antoine est diplômé en études internationales, en langues et en sociologie. À la tête de l’équipe de rédaction du Verbe depuis 2013 et directeur artistique de la publication, il anime chaque semaine, depuis septembre 2016, l’émission radiophonique On n’est pas du monde.

2 Commentaires

  • J’aurais envie de scander mon habituel  »Gros Stock! » face à ton texte – ce que je fais quand même de façon détournée – mais je dois dire franchement que ton billet Antoine vient me rejoindre aujourd’hui, et au fond, en repensant à ton article Le Bus Habitable, il y a quand même une poésie qui soutient notre existence (certes pas celle qu’on entend normalement, ni celle peut-être de La Vie Habitable, je sais pas je ne l’ai pas lu, ni celle qui n’est en fait qu’une partie du tout sur laquelle on a focalisée notre attention), mais celle-là même qui créa tout ce monde bigaré et celle qui mène nos petites histoire, une poësie (le tréma de frimeur renvoie seulement mieux à son sens premier en grec, ποίησις, i.e. faire, créer, produire, être la cause de…) intégrale par laquelle l’homme est fait à l’image de Dieu, d’autant plus quand il entre dans Sa poésie à Lui, lorsqu’il consent à y mettre du sien. Non?

    • Non? Oui! Bien sûr!
      Cette poésie « initiale », pourrait-on dire, c’est le Verbe créateur, la Parole, d’une poésie sublime, sortie de la bouche du Créateur. C’est aussi notre « appel », notre vocable vocationnel, de devenir, à notre tour, cette parole – comestible -, donnée à l’autre grâce à l’Autre.
      Porte-toi bien, cher frère! Salam.
      Antoine

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