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Imbroglio au pied de la Croix

Photo: Pixabay - CC
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Vendredi saint. La tension monte au Calvaire.

Un air larmoyant d’Ennio Morricone soulève la poussière sur le drame de trois hommes rivés au bois du supplice, dont l’identité se confond selon les regards qui, depuis le parterre, les vénèrent ou les maudissent.

D’un côté, pour ceux et celles qui se lamentent et pleurent la perte de leur tendre illusion d’un Royaume trop humain, le Bon se tient au centre entre la brute et le truand.

Mais de l’autre, pour les bienpensants sans besoin de salut, le bon crache et vocifère sur le Truand du milieu, la brute de l’autre côté ne sait tout simplement pas mourir dans sa dignité de bandit et implore lâchement un pardon.

Seule Marie, qui n’a jamais su vivre pour elle seule, reste unie et tournée vers Celui qu’elle sait être son Dieu.

Un mercenaire remporte aux dés la tunique sans couture. Lances et gourdins sont bientôt prêts à mettre fin au triptyque de l’horreur, lorsque Celui qui meurt de notre mort s’écrit :

- Eli, Eli, lema sabachtani!

Heile les gars! dit l’un des Israélites. Il vient d’appeler Élie! Oui, oui, le prophète! Partez pas si vite, le show est pas encore fini! Donnez-lui pas à boire tout de suite, des fois qu’Élie se pointerait sur son charriot de feu entre deux nuages!

- Attend un peu!, interrompt le Lecteur qui se met à fouiller plus loin dans son Nouveau Testament. Ça c’est dans Matthieu et Marc! Jean lui fait dire plutôt « J’ai soif » pour qu’il accomplisse les Écritures – d’où l’éponge de vinaigre qui lui est présentée. Luc met ces mots dans sa bouche, après qu’il ait poussé un grand cri : « Mon Père, dans tes mains je remets mon esprit ». C’est quoi le vrai truc? »

Bon… il va falloir s’en mêler!

Version originale sans sous-titres

Heu… excuse-moi. Toi! Oui toi, qui se marre bien, hors des murs de Jérusalem… Tu parles quelle langue au juste?

- Bah, l’araméen qu’est-ce que tu crois?

Et tu sais pas que le Christ, pendu juste à côté, il cite parfois les Écritures?

Ben oui, je le sais.

Et, bon religieux comme tu es, tu vas à la synagogue parfois, j’imagine?

- Évidemment!

En quelle langue elle est écrite ta Tradition biblique?

- En hébreux…

Voilà, t’as compris. En ce vendredi après-midi, t’es venu voir le divertissement de la semaine et tu t’attendais à voir une vue traduite pour grand public?

Eh ben non.

C’est un classique sans pareil, en langue originale, sans sous-titre.

Le Jésus que tu vois là ne crie pas au meurtre et n’appelle pas à l’aide, il a déjà causé avec Élie au mont Thabor et, maintenant, il sait trop bien ce qui l’attend…

Grande frousse ou acte de foi?

C’est vers son Père qu’il se tourne, bien qu’il ne puisse plus rien attendre de lui, sinon que la relation soit maintenue par-delà toute perception sensible. Avec tes oreilles d’araméen, tu entends « Élya tha! » et tu comprends « Élie, viens », mais ce qu’il dit en fait c’est « Éli atta! », en hébreu, qui signifie « Mon Dieu, c’est toi » ou « Mon Dieu, te voici! ».

« Attendez!, de s’interposer à nouveau le Lecteur. Comment on peut être sûr de ça? C’est pas encore des spéculations de théologiens? »

Pas tant que ça.

Ouvre ton psautier tu vas voir. Ces trois paroles que tu as relevées dans les récits des quatre évangélistes se retrouvent respectivement dans trois psaumes différents : 22 (21), 31 (30) et 63 (62). En chacun de ses poèmes, on retrouve l’exclamation du psalmiste disant en hébreu: « Eli atta! »

- Alors Élie viendra pas, c’est ça?, de s’inquiéter le dude au pied de la croix, presque tristounet.

Eh non, désolé.

Tu sais ce qu’il vit en ce moment, ce terroriste de la non-violence? Pourtant innocent, il endosse tellement tout ce qui, dans l’humain, est contraire à l’amour qu’au sommet de sa déréliction, il ne se sent même plus aimé du Père. Il se sent comme le pire des assassins, comme le plus abominable des criminels, puisqu’il partage le sort pécheur de tous, même celui d’un truand comme Hitler ou d’une brute à la Staline, juste au cas où l’un d’entre eux consentirait au final à être sauvé en s’unissant à lui.

T’en dis quoi, avant que Jésus finisse d’agoniser?

- Tout ce que je sais, c’est que depuis midi, il fait noir partout et c’est pas pour me rassurer. Ça ne me donne pas plus la foi pour autant, mais j’avoue que j’ai un peu moins le goût de fanfaronner…

Et tu sais que le rideau du temple est sur le point de se déchirer?

« Heille! J’étais pas encore rendu là!, de s’indigner le Lecteur consciencieux.

Pardon… tu étais encore dans ton psautier?

« Oui, pis regarde ce à quoi ça me fait penser! Pour leur choix respectif des psaumes, Matthieu et Marc auraient donc utilisé des paroles de détresse, montrant par-là que sont présents en Christ tous ceux et celles qui se sentent désemparés et laissés à eux-mêmes, de même qu’il est présent en eux dans l’aujourd’hui de leur propre existence. Luc aurait voulu montrer sa confiance indéfectible envers le Père, même s’« [il n’est] plus qu’un débris » plongé dans une terrible nuit des sens et de l’esprit. Jean aurait exprimé sa soif de communion qui ponctue toute sa vie humaine et terrestre en continuité de sa vie trinitaire, mais vécue ici de manière suréminente avant que « tout [ne soit] achevé! »

Tu n’es pas loin du Royaume…

Vous réfléchirez à ça tous les deux, une fois que l’homme devant vous aura le côté transpercé. S’il nous arrive de trouver sa mort en croix ignominieuse, ridicule ou inutile, ce n’est pas tant que ce Dieu nous soit étranger par sa trop grande faiblesse, mais que nous préférions l’amour de la puissance à la puissance de l’amour vrai.

Regarde la Vierge qui ne reste pas prostrée sur sa propre misère, mais laisse toute la place en son cœur pour Celui qu’elle contemple en son agonie. C’est un peu ça l’amour trinitaire : porter en sa chair le Christ qui porte toute humanité.

- Moi je m’en retourne chez nous!, de dire le voyeur au Calvaire.

Le Lecteur, quant à lui, relève le nez de sa Bible et se met à réfléchir.

C’est normal d’aimer le bienêtre et d’être rebuté par la mort… mais il existe une joie plus grande à ne plus la craindre, parce qu’elle est enfin vaincue en nous par Celui qui aime malgré l’inconfort des épreuves et la misère des souffrances.

Tu veux être Dieu en Dieu, avec lui et par lui, et non plus une triste idole à l’image du monde? Accueille la gloire de la croix en ton sein d’enfant, et tu porteras le monde avec le Fils en son humanité divine. Son Amour transforme le poids d’un Univers en gestation en un fardeau léger et un joug aisé à porter.

Le Lecteur regarde le crucifix de sa chambre. Il perçoit pour une première fois un discret sourire aux lèvres du Messie.

*

[Pour écouter la version radiophonique de ce papier de Sébastien Gendron à l’émission On n’est pas du monde, c’est par ici.]

 

À propos de l'auteur

Sébastien Gendron

Avant de devenir maître en théologie, Sébastien Gendron s'est formé en arts et en communication. Depuis, c'est le mystère de la divinisation qu'il tente de restituer dans la théologie occidentale à travers ses conférences et ses divers engagements.

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