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Il faut réenchanter le sexe!

Photo: Pixabay - CC
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Écrit par Web Mestre

Dans le cadre de notre dernier dossier Amour libre, le frère Simon-Pierre Lessard animera prochainement à Montréal, Sherbrooke et Québec des conférences-causeries sur les difficiles relations entre Dieu et le sexe. Nous lui avons posé quelques questions afin d’entamer les préliminaires !

Le Verbe : Dieu et le sexe ne semblent pas faire bon ménage. Pouvons-nous dire que Dieu est pour ou contre le sexe ?

Simon-Pierre Lessard : La question est évidemment un faux dilemme. N’oublions pas que c’est Dieu qui a créé le sexe, ce n’est pas une erreur de la nature, c’est au contraire au cœur du processus naturel de la vie. Dieu est donc à priori pour le sexe.

Toutefois, tout ce qui est bon par nature peut être détourné si l’homme en fait un mauvais usage. Le feu est bon s’il cuit, chauffe et éclaire, mais il est mal entre les mains du pyromane. L’intelligence est bonne quand elle cherche la vérité, mais devient mauvaise si elle manipule les faits et justifie le mal. La parole peut encourager ou médire. Les mains caresser ou étrangler. De même, le sexe peut construite ou détruire une personne, un couple. Tout est une question d’ordre, d’intention et de manières.

C’est pourquoi je préfère dire que Dieu est pour le bon sexe et contre le mauvais sexe.

Et qu’est-ce que le mauvais sexe ?

Le sexe sans âme, c’est-à-dire le sexe sans amour et sans vie. Ou si vous préférez : le sexe mort !

Le sexe mort ? On a plutôt l’impression que le sexe n’a jamais été si vivant, que le monde entier ne vit que pour le sexe !

Nous avons tellement usé et abusé du sexe qu’un large dégoût a commencé à s’installer. Le sexe n’a pas su combler les vains espoirs que l’on avait placés en lui. C’est le grand désenchantement du sexe !

Je pense que d’ici peu notre monde postmoderne se rendra compte que le sexe est contraire à son projet d’autonomie et qu’un nouvel idéalisme manichéen va faire des ravages. Dans les temps de crises, ce sont toujours les chrétiens qui ont défendu la bonté du corps, face au révoltes orgueilleuses de l’esprit.

Le plus grand procès du XXIe siècle ne sera pas entre Dieu et le sexe, mais entre le sexe et le monde. D’ailleurs, il ne se passe plus une semaine sans que le sexe soit mis à la une des journaux comme le grand criminel de notre temps : harcèlements, agressions et abus en tout genre.

Le « désenchantement du sexe » ? Qu’entendez-vous par là exactement ?

Être enchanté c’est être émerveillé, attiré et touché par une chose. Le sexe n’enchante plus, c’est-à-dire qu’il a perdu son charme. Il ne captive plus comme avant, il ne produit plus d’effets surnaturels. Ce n’est plus une chose magique, mais une chose prosaïque. Car non seulement le sexe a perdu ses lettres de noblesse, mais plus grave encore il a perdu son aura de mystère. Il n’est plus recherché, désiré, comme une chose rare et précieuse.

Bref, le sexe est devenu courant, insignifiant, voire même vulgaire. Autrefois, les adolescents rêvaient de sexe, aujourd’hui ils rêvent d’amour. Il nous faut réenchanter le sexe !

N’avons-nous pas plutôt l’impression que notre époque glorifie exagérément la sexualité ? Qu’elle l’érige en secret du bonheur… le septième ciel !

Est-ce que notre monde glorifie vraiment le sexe ? Je pense plutôt qu’il manque à voir sa véritable gloire !

Si le sexe est restreint à une rencontre de plaisirs épidermique, alors il est réduit à des comportements purement animaux.

La sexualité au contraire est une réalité au cœur de l’humain et je dirais même du divin ! Elle est une expression de ce qu’il y a de plus grand en l’homme : l’amour et la vie. Et c’est là sa véritable gloire. Une sexualité qui se sépare de la vie et même de l’amour perd tout ce qui la rend belle et sainte.

Mais l’Église, avec tous ses interdits, n’a-t-elle pas contribué à laisser penser que le sexe est plus matière à pécher qu’à sainteté ?

Si, comme Kant, on sépare morale et bonheur, alors les règles peuvent sembler arbitraires et restrictives. Mais lorsque l’on redécouvre l’éthique des philosophes grecs et des docteurs de l’Église, alors on comprend que toute la morale n’a qu’un seul but : aider l’homme à devenir de plus en plus heureux. Les lois deviennent des guides extérieurs sur le chemin du bonheur, comme des panneaux de signalisation. Ils nous disent va par là si tu veux être heureux et évite cela si tu ne veux pas tomber dans le fossé.

L’Église comme porte-parole de Dieu, comme une bonne mère, ne veut que notre bonheur en nous enseignant les règles d’une vie sexuelle réussie. D’ailleurs, elle nous enseigne beaucoup plus quoi faire que quoi ne pas faire, car l’interdit ne peut jamais être premier. On demeure libre de faire la sourde oreille, mais c’est à notre avantage d’écouter cette experte en humanité.

Quand on veut atteindre un but difficile d’ailleurs, il faut toujours suivre des règles et une discipline. Plus le sommet à atteindre est haut, plus la discipline sera exigeante… mais plus le jeu en vaut la chandelle aussi ! Les artistes et les sportifs comprennent très bien cela. Mais le jeu ou l’art de la vie n’est-il pas le plus grand de tous ? Ces interdits sont en réalité des garde-fous du bonheur et des tremplins vers le ciel.

La révolution sexuelle a voulu libérer l’amour de tous ces interdits. En quoi cette révolution a-t-elle échoué selon vous ?

L’amour libre est contraire à l’homme libre, car la véritable liberté est contrôle et orientation du désir vers un amour de haute valeur. En fait, ce n’est pas l’amour qui a été libéré, mais les pulsions.

Dans le Phèdre de Platon, Socrate, pour qui l’amour est quelque chose de divin, se moque du relâchement volontaire des pulsions des sophistes d’Athènes. Derrière une apparence de culture et d’intellectualisme, c’est la grossièreté et la bestialité qu’ils pratiquent.

« Ne vois-tu donc pas, mon cher Phèdre (dit Socrate), combien on devrait avoir honte de tout cela ?! Imagine-toi qu’un être vraiment noble nous eût écoutés, quelqu’un qui éprouve lui-même une inclination amoureuse envers une personne, une personne également noble de sentiment ! Cet homme n’aurait-il pas été obligé de croire écouter des gens qui ont grandi au milieu d’esclaves voués aux galères, et n’ont jamais entendu parler de l’amour entre des êtres libres ? »

Avec classe, Socrate vient de traiter notre génération d’esclaves sans culture, sans nobles sentiments d’amour.

Nous sommes par nos « amours libres » et nos « pluriamours » comme des bêtes dans la cale d’une galère ; esclaves de nos émotions qui nous contrôlent. En libérant ses pulsions irrationnellement, l’homme s’enferme dans un esclavage abrutissant.

Dit directement et vulgairement (puisque l’on est à ce niveau de toute manière), si vous avez déjà aimé en vérité vous savez très bien qu’il y a une différence entre « fourrer », baiser et faire l’amour. Nul homme qui aime profondément n’imagine traiter sa fiancée, sa femme, la mère de ses enfants comme une actrice porno.

Parlant de pornographie, n’avons-nous pas fait du sexe un objet de consommation comme un autre ? On peut le vendre et l’acheter et même le retourner si l’on n’est pas entièrement satisfait.

Je pose la question : est-ce vraiment nous qui avons voulu de ce sexe à la carte ? Quand on sait les centaines de milliards que génère l’industrie du sexe, on ne peut imaginer que cette entreprise se contente de répondre à une demande. Comme toute entreprise, elle cherche à gonfler artificiellement la demande afin que l’offre tourne à son avantage. Et quoi de mieux que des hommes « addicts » de leurs passions pour s’assurer une fidèle clientèle ?

Peut-être sommes-nous ici en présence d’un nouvel artifice du capitalisme, qui sait très bien que l’amour ne s’achète pas.

Un homme donnerait-il toutes les richesses de sa maison pour acheter l’amour, il ne recueillerait que mépris.

- Cantique des Cantiques 8,7

En effet, l’amour est la dimension de l’homme qui s’oppose le plus radicalement à une assimilation par le système économique. Dès lors, on a séparé le sexe de l’amour pour mieux le placer sur les tablettes, lui donner un prix, en faire une marchandise, exactement comme dans le meilleur des mondes d’Aldous Huxley.

Vous affirmez aussi qu’à la révolution sexuelle, il faut répondre par une révolution sensuelle. Suffit-il de remettre un peu de sentiment et d’embrassement dans le sexe pour réenchanter le sexe ?

Imaginez-vous que j’ai trouvé cette expression dans la bouche de Pamela Anderson ! Mais je l’utilise dans un sens plus profond. Il ne suffit évidemment pas d’assaisonner le sexe de caresses et de tendresse pour le réenchanter. Il faut surtout voir comment les sens sont premièrement stimulés par le sens.

Dans son histoire de la sexualité, Michel Foucault oppose deux types de discours sur le sexe : l’ars erotica et la scientia sexualis.

L’art érotique, plus commun en Orient, cherche à dire comment faire l’amour très concrètement. Quelle position adopter par exemple pour en tirer le maximum de plaisir. La science sexuelle elle, qui est la spécialité de l’Occident, est une réponse au quoi et au pourquoi du sexe. Elle décrit et classifie le sexe, elle le normative et le juge. C’est la médecine, le droit, la sociologie et surtout la psychiatrie et la psychanalyse qui en sont les auteurs.

Je n’entre pas ici dans la critique que Foucault peut faire de ces discours en tant qu’ils ont contribué à faire de la sexualité un instrument de subjectivisation et de pouvoir. Ce qui m’intéresse c’est la réconciliation de ces deux formes de discours.

Il me semble qu’une véritable scientia sexualis qui donnerait le telos et l’ethos de la sexualité, révèlerait du même coup le secret de l’ars erotica. Car le plaisir dans l’acte sexuel n’est pas qu’une affaire de position corporelle. Il est beaucoup plus une affaire de position existentielle… et je dirais même spirituelle.

Les sens sont premièrement stimulés par le sens.

Qui vit sa sexualité d’une manière conforme à la nature selon le projet de Dieu y trouvera une joie et un plaisir accrus. Car l’homme n’est pas qu’un corps, il est aussi un esprit et un cœur. Le sens et le contexte dans lequel on vit sa sexualité sont dès lors en mesure de toucher l’homme dans tout son être jusque dans son corps.

Au fond, c’est une expérience assez commune que faire l’amour est plus plaisant que simplement avoir du sexe. Ainsi, le véritable art érotique ne peut faire l’économie d’une anthropologie et d’une morale sexuelle.

C’est donc bien d’une révolution « sens-uelle » dont nous avons besoin. Car en révélant le « sens » profond de la sexualité humaine tous nos « sens » en sortiront gagnants ! C’est pourquoi nous avons besoin de philosophie et de théologie du corps beaucoup plus que de Kamasutra pour réenchanter le sexe !

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Prochaines conférences-causeries du frère Simon-Pierre Lessard:

Montréal, vendredi 16 février 19h30, Broue Pub Brouhaha Ahuntsic, 10295 Papineau, H2B 2A1

– Sherbrooke, jeudi 1er mars 19h, Agora de l’Université de Sherbrooke, B1-2002

Québec, mardi 6 mars 19h30, Brasserie La Korrigane, 380 Dorchester, G1K 6A7

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