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François en Égypte : les enjeux d’une visite historique

Photo: Wikimedia - CC
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Alors que le pape François entame aujourd’hui un voyage en Égypte, Le Verbe a rencontré M. Carl Hétu, directeur national de CNEWA Canada*, pour l’interroger sur l’objectif de cette visite apostolique.

Le Verbe : Quels sont les tenants et aboutissants de la visite du pape François en Égypte?

Carl Hétu : Ils se situent à plusieurs niveaux. Tout d’abord, ce voyage en est un de rencontre et de solidarité avec les Coptes catholiques qui représentent une communauté de 250 000 personnes en Égypte. Ces Coptes sont minoritaires au sein même de la communauté copte égyptienne (qui représente environ 9 millions de croyants, principalement orthodoxes), elle-même minoritaire au sein d’un pays composé à 90% de musulmans sunnites.

Les relations entre les Coptes catholiques et orthodoxes se sont nettement améliorées, surtout depuis l’élection du pape copte orthodoxe Tawadros II. Il n’en demeure pas moins que le pape François veut aller à la rencontre de cette communauté catholique d’Égypte.

Ce voyage est aussi l’occasion d’une nouvelle rencontre œcuménique avec le pape copte orthodoxe Tawadros II. Les deux hommes s’étaient déjà rencontrés en 2013 lors du déplacement à Rome de ce dernier. Il y a, en effet, une volonté des deux hommes d’œuvrer au rapprochement des communautés chrétiennes occidentales et orientales.

Les chrétiens d’Égypte vivent dans une situation de discrimination institutionnelle qui s’est dégradée depuis les quinze dernières années.

La visite du pape François s’insère aussi dans un contexte plus grand qui est celui du Moyen-Orient où les chrétiens sont en situation de précarité. L’Égypte est, à ce titre, symbolique puisque c’est elle qui abrite la plus grande communauté de chrétiens au Moyen-Orient et que ces derniers vivent dans une situation de discrimination institutionnelle qui, il faut le dire, s’est dégradée depuis les quinze dernières années. Nul doute que le pape François va plaider leur cause auprès du président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi.

Qu’est-ce que les Coptes, de leur côté, attendent du pape François ? Est-ce que le pape François a un message pour eux ?

Ils attendent du pape François qu’il joigne sa voix à celle du pape Tawadros II afin d’aider ce dernier à avoir plus de poids dans son appel à l’Égypte à protéger sa minorité chrétienne et à embrasser l’État de droit.

Il faut noter, à ce sujet, que cette volonté d’une Égypte plus démocratique et plus juste est aussi une volonté de la majorité des musulmans. Il ne faut pas oublier que durant la Révolution égyptienne, les Coptes et les musulmans marchaient côte à côte dans leurs revendications et critiquaient ensemble la dictature.

La volonté d’une Égypte plus démocratique fait donc consensus en Égypte et nul doute que le pape François fera savoir qu’il l’appuie lui aussi.

La visite du pape François en Égypte comprend aussi une rencontre avec Mohamed Ahmed El-Tayeb, Grand imam de la mosquée Al-Azhar, principale autorité de l’islam sunnite dans le monde. Que signifie cette rencontre?

Cette rencontre est très importante sur le plan symbolique tout d’abord.

À la suite du discours du Pape Benoît XVI en 2006 à l’université de Ratisbonne [NDLR discours dont certains passages furent considérés comme diffamants à l’égard de l’islam], les relations entre Al-Azhar et le Saint-Siège s’étaient grandement détériorées [NDLR elles se sont ensuite complètement rompues à la suite de la réaction de Benoît XVI à l’attentat contre une église copte le 31 décembre 2010, réaction qui fut perçue comme hostile à l’islam].

Le Saint-Siège souhaitait donc cette rencontre depuis longtemps, et c’est au cours des derniers mois qu’Al-Azhar l’a acceptée. Cette rencontre scelle donc le début de la réconciliation.

Elle est aussi importante sur le plan pratique. Il existe en effet au sein de l’islam de grandes frictions entre différentes mouvances tantôt conservatrices, tantôt modernistes et libérales. Dans ce contexte, Al-Azhar fait partie des institutions qui ont amorcé une réflexion afin d’amener l’islam à refonder ses fondements théologiques pour mieux les ancrer dans la modernité. Assurément, le pape souhaite, par cette rencontre, encourager ces initiatives.

Le 9 avril dernier, en pleine célébration des Rameaux, les Coptes ont été victimes d’un double attentat revendiqué par l’État islamique. Certaines voix chrétiennes en Égypte se sont élevées et ont exprimé le caractère essentiellement violent de l’islam. Que vous inspirent ces réactions face à la volonté du pape François d’œuvrer au dialogue interreligieux?

Ces réactions sont surement un cri du cœur et un sentiment légitime d’exaspération et de désarroi face à la précarité dans laquelle se trouvent les chrétiens d’Égypte. Je ne sais pas cependant si je peux partager cette réduction de l’islam à la violence.

Il ne faut en effet jamais baisser les bras, se rappeler les enseignements du Christ, et tendre la main aux musulmans modérés, et leur faire comprendre qu’ils peuvent vivre dans une démocratie moderne au côté des chrétiens.

Mais c’est très difficile, j’en conviens.

N’y a-t-il pas un risque que toute cette bonne volonté affichée sur le dialogue interreligieux et la protection des minorités chrétiennes d’Orient ne soit que des déclarations d’intentions qui deviendront lettre morte une fois le départ du pape François d’Égypte?

Durant les 1400 ans de la cohabitation islamo-chrétienne au Moyen-Orient, il y a toujours eu des hauts et des bas.

Les chrétiens d’Orient ont une force absolue d’adaptation et de résilience.

On constate cependant que les chrétiens sont toujours là aujourd’hui. Ils ont donc une force absolue d’adaptation et de résilience. La précarité de leur situation aujourd’hui dans de nombreux pays du Moyen-Orient est réelle, mais est due à un contexte politique de transition entre des régimes despotiques en place depuis plusieurs décennies, et une démocratie qui peine à s’imposer face à la menace de l’islam radical.

L’enjeu de la survie des chrétiens d’Orient est donc bien celui de la capacité de la démocratie à s’imposer.

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Note :

* CNEWA (Catholic Near East Welfare Association – Association catholique pour l’aide à l’Orient) est une agence papale fondée par Pie XI en 1926. Sa mission est de venir en aide aux chrétiens d’Orient et d’appuyer leurs institutions culturelles et sociales. CNEWA dispose de 3 bureaux au Moyen-Orient et de 25 permanents.

À propos de l'auteur

Jean-Mathias Sargologos

Jean-Mathias est diplômé au premier cycle en science politique et au deuxième cycle en gestion. Il a occupé différents postes dans les secteurs privé et parapublic avant de tout quitter pour redonner sens à sa vie. Il a traversé, pour ce faire, la France à pied en empruntant le chemin Compostelle. Il poursuit aujourd’hui des études de deuxième cycle en science politique et en histoire de l’art.

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