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Est-il vraiment interdit d’interdire?

Photo: Pixabay (TippaN - CC)
Photo: Pixabay (TippaN - CC)
Écrit par Francis Denis

Aperçus dans ce texte : Mai 68, Éric Zemmour, Lady Gaga, le Refus global, mais surtout un regard critique sur la prétendue libération morale de l’Occident.

Un certain mois de mai 1968, les rues de Paris furent prises d’assaut par une foule de jeunes. Jeunesse scandalisée par la prise de conscience de la fausseté des idéaux. Idéaux qui avaient motivé les générations précédentes qui, loin d’avoir apporté justice et bonheur, avaient peut-être mené à l’horreur des deux guerres mondiales.

Loin d’avoir complètement tort devant ce constat navrant d’une réalité inversement proportionnelle à la grandeur de ces promesses utopiques, leur erreur fut d’avoir limité la portée de leur diagnostic. Leur arme de prédilection avait un nom : la critique portée en principe universel jusqu’à devenir déconstruction. Déconstruction, mot devenu leitmotiv pour une multitude assoiffée de justice. Critique de tout, de tout excepté la critique elle-même ou, pour reprendre les mots d’Éric Zemmour, un refus catégorique de « déconstruire les déconstructeurs ». C’est l’expression « il est interdit d’interdire » qui deviendra le dogme de cette génération : le feu des barricades prenant la place des chandelles du Bernin de Saint-Pierre de Rome.

Depuis lors l’Occident n’a cessé de reformuler ce slogan. Du Refus global à l’émission télévisée Tout le monde en parle, du « Do what you want » de Lady Gaga à la théorie du genre, tous se réclament de cette philosophie qui refuse l’idée de frontière, l’idée que l’homme puisse trouver son bonheur en se conformant à une réalité préexistante à la simple volonté du sujet. Aucun scrupule à ne pas respecter le principe d’auto-applicabilité par lequel il est évident qu’il est impossible de ne pas interdire si, en même temps, on interdit. Difficile de s’apercevoir d’une si simple contradiction lorsque la raison elle-même est perçue comme une limite à franchir sans examen.

Socialement, on voit les effets dévastateurs d’une économie mondiale dont la question principale est de savoir comment faire jouir le plus grand nombre de personnes au moindre cout. Tocqueville lui-même avait déjà perçu cette réalité lorsqu’il disait que « la démocratie […] porte les artisans à produire très rapidement beaucoup de choses imparfaites, et le consommateur à se contenter de ces choses » (1). Comment se surprendre que nous en soyons arrivés à vivre dans cette « culture du déchet » tant décriée par le pape François ? Comment ne pas se rendre compte que ce prétendu retrait de la morale promulguée par ceux que l’on a appelés les « soixante-huitards » allait mener aux excès auxquels nous assistons aujourd’hui?

Au contraire, cette prétendue « amoralité » (absence de morale) a toujours été elle-même une morale. Bien qu’elle s’en cache toujours, elle est beaucoup plus opprimante que ne l’était l’ancienne. Accepter notre incapacité d’aller « par-delà le bien et le mal » (Nietzsche) et retrouver une vision réaliste de la conscience m’apparait une tâche importante. Comme le disait l’un de mes profs de philo. à l’université : « la conscience, c’est l’intelligence lorsqu’elle s’occupe du bien et du mal ». Définition qui peut paraitre naïve, apparence rapidement levée lorsqu’on voit qu’elle évite les différents pièges comme celui de penser la conscience comme une sorte d’auréole invisible permettant de justifier n’importe quoi en prononçant la formule magique « en mon âme et conscience ». La conscience morale de l’homme doit être formée, orientée par l’éducation vers le véritable bien intégral de l’homme.

Aujourd’hui, nous avons bel et bien dépassé ce relativisme naïf et incohérent. Ce qui est à notre porte, c’est le reflux de ce soi-disant rejet de la morale en faveur d’une liberté sans bornes. Chassez le naturel, il reviendra au galop! Le grand défi de notre siècle sera de maitriser ce retour de la morale.

On voit déjà les nouveaux moralismes se présenter comme une réponse adéquate au marasme social et politique. Environnementalisme, syndicalisme, féminisme, étatisme, islamisme, multiculturalisme, laïcisme ne sont que des manifestations de ce besoin de moralité devant le constat de l’échec de presque 50 ans d’irresponsabilité. Malheureusement, toutes ces doctrines et leurs mouvements ne semblent pas vouloir s’inspirer de la leçon que l’Église a payée au prix fort en tombant dans le légalisme, dans cette volonté de privilégier l’imposition au détriment de la vertu, la rigidité de la carapace plutôt que la souplesse de la vertèbre.

Devant cette situation, les chrétiens ont une arme de taille: la foi. En effet, la foi permet de voir le bien contenu dans tous ces « ismes », d’en tirer profit et même de s’y engager. Le malheur, c’est que trop de chrétiens ne voient pas la grandeur du trésor qui leur est confié. Pourquoi avoir une seule ligne de conduite quand on peut en avoir deux ou trois se dit-on? Cette surconsommation de principes éthiques devrait nous pousser à mettre notre conscience au régime. À fortiori, on remarque comment les raisons justifiant le refus de pratiquer sa religion sont de nature morale.

« Pourquoi l’Église est contre telle ou telle chose? Ce n’est pas bien! », voilà le spectacle d’une conscience morale supposément autosuffisante se retournant contre la matrice originelle. La guerre des morales, voilà le titre que devrait prendre le journal télévisé!

Depuis 1968, notre époque a tant bien que mal essayé de vivre ce qu’elle croyait être la réalisation finale de l’homme. Une pure potentialité n’attendant que l’assentiment de la faculté volitive soi-disant brimée et incomprise depuis toujours. L’échec et la fausseté de ce postulat sont aujourd’hui remis en cause par un retour du moralisme.

Loin de moi l’idée de faire l’apologie du relativisme éthique. Cependant, je crois que les chrétiens d’aujourd’hui doivent comprendre que leur mission ne sera plus seulement de rappeler les principes absolus comme, par exemple, la dignité humaine de la conception à la mort naturelle, mais également de relativiser les positions et propositions relatives se présentant comme des absolus.

Relativiser le relatif et absolutiser l’absolu, voilà tout un chantier!

 

(1) Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique II, Paris, Gallimard, 2005, p.75.

À propos de l'auteur

Francis Denis

Francis Denis détient un baccalauréat en philosophie et une maitrise en théologie de l’Université Laval. Il a également obtenu un baccalauréat en théologie de l'Université pontificale de la Sainte Croix à Rome. Il est actuellement journaliste et producteur à la Fondation catholique Sel et Lumière média et directeur de la production du bureau de Montréal.

5 Commentaires

    • D’un côté, je crois qu’une « estimation du projet de 1968 » serait plutôt d’avoir voulu tout relativiser, incluant ce qui est absolu. Ce refus de l’absolu ayant mené à l’absence totale de repères dont nous faisons l’expérience aujourd’hui, ce qui est à nos portes c’est le retour des absolus mais, la plupart du temps, dans des matières qui ne le sont pas. On voit de plus en plus des principes relatifs être érigés en absolus et traités comme tel.
      Par exemple, c’est ce qui arrive lorsque l’on préfère protéger des intérêts économique et les lois du marché ( qui sont des biens relatifs) au détriment du respect des droits de l’homme (bien absolu).

      De l’autre, 1968 a voulu ériger la « liberté », considérée comme la capacité d’exercer sa volonté sans contrainte, comme un absolu auquel tous les autres principes devaient se soumettre. Ainsi on a aussi « absolutisé » un bien relatif.

      En ce sens, « relativiser le relatif et absolutiser l’absolu » est un chantier qui nous parait en rupture avec le projet de 1968 et non pas en continuité comme vous l’affirmez.

      Merci de votre commentaire!

      • C’est vrai, mais il faut considérer le projet marxiste qui a poussé un absolutisme social dans le projet structuraliste en Europe et en Amérique du Sud.

  • Difficile de ne pas penser aussi à la fameuse « dictature du relativisme », formule mise de l’avant par le pape Benoît XVI pour signifier cette fausse liberté de penser et d’expression où tout et permis, sauf de prétendre qu’une idée serait vraie, qu’une opinion serait meilleure qu’une autre. N’est-ce pas le sommet de l’intolérance? Car au moins les dictatures traditionnelles permettaient encore un minimum de dialogue en ce qu’elles prétendaient imposer LA vérité. Si la vérité existe, l’erreur et le mensonge existent aussi, dès lors une réflexion et une discussion sont possibles. L’agora post-moderne n’est malheureusement qu’un immense YouTube de monologues faisant semblant de s’écouter les uns les autres. La fin du dialogue véritable annonce la mort de la véritable société, de l’unité dans l’amitié. Abats les comptes communs! Que chacun ouvre son propre compte!

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