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Entretien avec Christian Saint-Germain

Illustration: Léa Robitaille/Le Verbe
Illustration: Léa Robitaille/Le Verbe
Écrit par Alex La Salle

Deux fois docteur (en théologie et en droit), professeur de philosophie à l’UQAM, Christian Saint-Germain est aussi l’auteur de deux pamphlets (pas assez) remarqués : L’avenir du bluff québécois (2015) et Le mal du Québec (2016). Dès la parution du premier brûlot, les plus attentifs ont compris qu’un écrivain de chez nous venait de donner à l’essai polémique une nouvelle puissance de frappe, en inventant ce qu’il convient d’appeler le « carpet bombing littéraire ».  Par le fait même, M. Saint-Germain s’est imposé comme un des grands maîtres à tancer de notre temps.

Mais la truculence et la férocité du style n’est pas tout. Il y a la pertinence du propos. Et surtout cette sympathie marquée pour l’héritage spirituel du catholicisme. C’est ce dernier élément qui m’a décidé à solliciter un entretien téléphonique avec l’auteur. Dans les échanges rapportés ici, le conculcateur de toutes nos compromissions livre quelques réflexions sur l’enseignement de la théologie au Québec, la place du catholicisme dans notre histoire et la légitimation étatique de l’euthanasie, symbole par excellence de notre démission collective.

*

Alex La Salle : Christian Saint-Germain, quel rapport entretenez-vous intellectuellement avec le catholicisme?

Christian Saint-Germain : D’excellents rapports. Sauf que quand j’ai fait ma théologie, il y a de cela très longtemps, déjà la théologie catholique avait disparue.  Il n’y avait déjà plus de théologie véritable dans les facultés de théologie catholique. Maintenant, les facultés sont abolies et on essaie de disperser le personnel à travers les « Sciences religieuses ». Il y a comme un travail de… de…

A.L. : D’engloutissement?

C. St-G. : Oui, de dilution. Parce que, dans le fond, même à mon époque, on ne nous donnait pas accès à saint Augustin. À Thomas d’Aquin oui, mais on avait commencé à fermer les études médiévales (1). On était juste dans une sorte de pop psycho extrêmement mince, extrêmement déprimante. Pour apprendre la théologie, il fallait vraiment entreprendre une démarche d’autodidacte ou rencontrer des professeurs importants. Moi, j’ai eu mon directeur de thèse, qui était un religieux de Sainte-Croix à cette époque-là; il s’appelait Maurice Boutin. C’était quelqu’un qui avait fait sa thèse sur Rudolf Bultmann à Munich et qui a eu une importance déterminante pour moi.

Mais l’étudiant qui n’était pas… j’allais dire « mis au parfum » de ce qui se passait, pouvait fort bien sortir avec un diplôme en théologie, s’imaginer comprendre la théologie catholique, alors qu’il était un ignorant pur et simple.  Et donc il fallait s’engager soi-même et reconnaître qu’il n’y aurait rien de théologique, rien de sérieux dans ce qu’on allait faire comme étude. Mais cela donnait du temps, cela donnait une certaine liberté, car il n’y avait pas beaucoup d’exigences.

Quand on y pense, ça pose problème, parce que l’enseignement de la théologie a disparu véritablement. C’est un grand drame : on ne pouvait pas lire Bossuet, on ne pouvait pas lire Augustin. On pouvait sortir avec trois diplômes en théologie sans être capable de manœuvrer dans la Somme théologique. Pour moi, c’est de l’ordre du scandale.

A.L. : Donc vous n’avez pas pu goûter à la grande tradition catholique à l’Université?

St-G.: J’y avais accès quand même grâce à mon directeur Maurice Boutin, à Jean-Claude Petit. Il y avait aussi du monde qui travaillait sur Gadamer. Il y avait quand même un petit noyau, un petit reste, qui travaillait sur ces questions-là. Mais il fallait les chercher, il fallait faire la démarche.

Moi, comme je suis un passionné de livre, j’ai commencé à collectionner des ouvrages, comme l’Histoire du sentiment religieux en France, de Brémond, ou le Dictionnaire de spiritualité – parce que les communautés religieuses ont commencé à liquider leurs bibliothèques. Quand j’ai mis la main là-dessus, ça été un tel émerveillement. Ça a été un choc! Mais à l’Université, il n’y a jamais eu un cours sur Bossuet ou sur le problème de la prédestination par exemple. Toute la théologie était déjà bazardée quand j’ai commencé mes études. J’ai fait un bac, une maîtrise, un doctorat quand même. Et tout était déjà bazardé.

A.L. : Les modes philosophiques et les idéologies contemporaines fleurissaient, j’imagine… Est-ce qu’on était dans le freudo-marxisme? Dans Heidegger?

St-G. : Bouah! On n’était ni freudo-marxiste ni heideggerien. On était « Comment tu te sens? », « Comment les affaires vont? » On était dans…

A.L. : Dans le vécu?

St-G.: Dans le vécu, dans la sensiblerie psychologique. Il n’y avait rien d’autre que cela. C’était vraiment la pauvreté, la vraie pauvreté, l’extrême pauvreté intellectuelle.

A.L. : Qu’est-ce qui vous avait conduit à la théologie?

St-G.: Ce qui m’a conduit à la théologie? C’est la même chose que ce qui m’a amené au droit. J’aime l’idée d’un texte, d’une écriture qui porte à conséquence. J’aime la littérature. Or, et la théologie et le droit sont des modes de littérature qui ont une incidence sur la réalité.

A.L. : On comprend donc que le christianisme a joué un rôle central dans votre formation intellectuelle

St-G.: En fait, il joue un rôle plus que jamais.

A.L.: Que dire de la place de la religion catholique dans l’histoire de notre peuple, dans sa genèse et son développement?

C. St-G. : C’est toute la place, jusqu’à la Révolution Tranquille. La Révolution tranquille, pour moi, c’est la décapitation du peuple québécois. Le père Groulx disait que l’industrialisation était comme une seconde conquête, mais il n’avait pas pensé à quel point la Révolution tranquille était délétère pour nous, à quel point elle allait mettre un terme à… Mettre un terme, on ne sait pas – il faut espérer au-delà de toute espérance –, mais…

A.L. Il y a une cassure en tout cas.

St-G.: Oui, mais ce n’est pas seulement une cassure. Si c’était une cassure, au moins, il y aurait quelque chose de net. Non, c’est un affaissement. C’est un effondrement. Une maladie de l’âme.

A.L. : Un délitement?

St-G.: Oui, c’est ça, un délitement. C’est une perte de tout repère. Dans le fond, ce qu’il faut voir, c’est que la Révolution tranquille est une révolution réactionnaire. C’est « du monde » qui a juste remplacé « d’autre monde » avec des moyens autres. Je n’ai jamais vu ça comme une grande émancipation.

Vous le savez, dans mon dernier livre [Le mal du Québec] j’ai travaillé sur la loi sur les « soins de fin de vie ». Pour moi c’est l’apothéose, c’est le symptôme par excellence de la société québécoise. Une loi qui a été initiée par les péquistes, c’est-à-dire par ceux qui prétendent œuvrer à la survie ethnique du peuple québécois, mais qui ne trouvent rien de mieux à faire que de mettre de l’avant une loi sur les « soins de fin de vie » (après avoir été les ardents défenseurs de l’avortement dans les années 1960, 1970). On boucle la boucle en quelque sorte. On est dans « les pôles mortifères de la société québécoise ».

A.L. Ce sont les symptômes d’une crise spirituelle aiguë?

St-G.: Oui, mais c’est plus que ça. En réalité, ce qui est grave, ce n’est pas qu’il y ait des désespérés qui souhaitent mourir. L’idée aberrante, c’est de doter l’État du pouvoir de donner la mort.

A.L. : Que dire de la validité de la loi sur les « soins de fin de vie »?

St-G: On ne peut pas mettre sur pied un mécanisme juridique qui implique la négation du sujet de droit.

A.L. : La mort, c’est la négation de soi. Or, on ne peut fonder en droit la négation de soi, c’est bien ça?

St-G. Exactement. On est à la limite de la logique juridique quand on reconnaît au sujet le droit de se nier lui-même et de disparaître comme ayant droit. Ça n’a aucun sens. C’est instituer la mort.

Un État est censé, dans ses premiers principes, s’incarner pour défendre les plus vulnérables et non administrer la mort comme soin – ce qu’il appelle un « soin », en raison de la détérioration du langage. Mais cet acte ne peut pas être compris comme un « soin ». C’est un acte meurtrier, qui est tempéré par des fioritures juridiques, enchâssé dans un jargon qui permet de ne pas voir le meurtre là où il y a homicide.

Ces questions ne se posent à nous aujourd’hui qu’au terme d’un long travail de décomposition du langage qui est digne de ce que le droit nazi pouvait imaginer et que Victor Klemperer a décrit [dans LTI. La langue du IIIe  Reich]. On traficote le langage pour poser de faux problèmes aux gens. Puis on braque les projecteurs sur des personnes qui souffrent, pour aller chercher l’émotion au maximum.

Vous voyez, dans la plus récente actualité, mes pires pronostics se réalisent. Déjà, on veut « rouvrir la loi » pour inclure les gens atteints de la maladie d’Alzheiemer. C’est une loi qui était conçue pour déraper, pour s’élargir au fil du temps, tout en donnant l’impression que le patient est roi, qu’il est autonome, quand, en réalité, c’est la machine gouvernementale qui tue. C’est ça qui est fascinant.

On est face à un gouvernement qui fonctionne comme la bureaucratie soviétique; qui a fait un calcul des coûts (parce que les soins palliatifs sont plus chers) et qui est capable de travestir le meurtre en droit individuel, en autonomie du patient, grâce à de vieux théologiens recyclés en éthiciens patentés – des gens qui s’imaginent qu’on règle les problèmes par du remplissage de formulaire.

Ce qui est fascinant, c’est que la société québécoise est tellement pauvre au plan spirituel et au plan intellectuel qu’elle n’a même pas été capable de sécréter un anticorps spécifique, un groupe de personnes capable de la défendre. Sauf probablement des groupes religieux, qui souvent se disqualifient eux-mêmes, soit par leur rigidité, soit par leur incapacité d’argumenter.

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Pour donner un aperçu du style et de la pensée de Christian Saint-Germain, voici deux extraits tirés du dernier chapitre de L’avenir du bluff québécois:

1er extrait: « Dans une entrevue télévisée, le cinéaste Denis Arcand rappelait que le plus grand événement de l’histoire moderne du Québec n’était pas la Révolution tranquille, mais la disparition de la religion catholique. Il évoquait ainsi l’échec retentissant d’une auto-fondation du Québec moderne sans support symbolique, mythologique ou légendaire; sans l’existence d’ennemis identifiés qui, à l’instar des arbres dans une forêt, finissent par obstruer l’accès de leurs voisins à la lumière et progressivement les font disparaître.

Ce n’est donc pas ici  de la fin sociologique du phénomène religieux qu’il s’agit, si on entend par là l’amenuisement statistique de croyances partagées, de préceptes moraux ou d’une doctrine sociale. C’est bien davantage l’abandon d’un appel en garantie à un « grand Autre » mythique, à un élan qui prenait sa source bien avant les années 1960 dans une scansion verticale collective exorbitante que Groulx suggère en ces termes: « Il existe pour les peuples une loi de la vie selon laquelle ils sont assurés d’organiser leur avenir dans la puissance et la durée. Nous l’avons toujours dit: un ordre plus haut que celui du patriotisme veut que nous croyions par-dessus tout à la vocation surnaturelle de notre peuple et que notre vie nationale s’organise sous l’influence de cette pensée régulatrice. » Le refus de répondre à cette vocation surnaturelle laisse le discours nationaliste sans idéal. Il le relègue à des propositions tout absorbées par le comblement des besoins, la qualité de vie, le pouvoir d’achat et l’ensemble des « trouvailles » euthanasiques ou abortives. Dans une perspective historique, le combat livré par la plus modeste ursuline de Trois-Rivières pour conserver le français après la Conquête a mieux valu pour la survie du peuple que toute la brigade légère de sans-culottes du Bloc québécois partis chercher pension à Ottawa. »

2e extrait: « Naître d’un père colonisé, c’est comme n’en point avoir. C’est être le fils d’un « homme québécois » et ça, c’est un mensonge permanent, c’est recevoir un titre de pacotille. « Déchéance est ma parabole depuis des suites de pères » [Gaston Miron]. Quelque chose demeure perpétuellement en souffrance dans cette passation de témoins entre colonisés. Statut de l’enfant naturel, de bâtard d’une histoire qui ne prit jamais forme, « héritage de la tristesse »  [Gaston Miron]. Transmettre la vie sans donner le pays, n’est-ce pas contraindre à la déréliction? Une condamnation à devenir, selon l’expression du poète, des hommes « du modernaire, à rebours de disparaître, dans une histoire en laisse de son retard » [Gaston Miron]. C’est une conséquence qui passe pour un choix.

Dissipation de l’apport mythique, de la vocation surnaturelle ou légendaire du peuple québécois. C’est le constat qui fera de l’affirmation de Patrice de La Tour du Pin: « Tous les pays qui n’ont plus de légendes seront condamnés à mourir de froid » une sorte de révélation mystique pour le poète Gaston Miron. Le lien organique entre notre présent de colonisé et celui de nos ancêtres, ces vaincus des autres époques, se rompt avec le murmure amnésique de la Révolution tranquille… »

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Pour écouter la chronique d’Alex La Salle sur Christian Saint-Germain à l’émission du 27 février 2017 d’On n’est pas du monde:

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(1) Il y avait jadis à l’Université de Montréal un « Institut d’études médiévales ». C’est à sa fermeture que Christian Saint-Germain fait ici référence. Aujourd’hui, un « Centre d’études médiévales » prétend œuvrer « dans la continuité d’une tradition marquée par l’Institut d’études médiévales».

À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle travaille en pastorale au diocèse de Saint-Jean-Longueil. Il a étudié en philosophie, en théologie et détient une maîtrise en études françaises. La conviction que l'être humain est fondamentalement un homo religiosus l'a conduit à accueillir la lumière de la foi.

7 Commentaires

  • Excellent. En lisant récemment le Frère Untel -pour la première fois- je me disais qu’il devait lui aussi être décu de ce que son souhait de réforme soit devenu. Au moins il n’aura pas connu l’euthanasie rampante actuelle.

  • Merci pour ce billet, il est toujours intéressant de te lire, Alex.
    Mais je sors de la lecture de cette entrevue avec un gros malaise, et j’ose te le partager à voix haute, au risque d’être imprécis et peut-être injuste.
    Par-delà mes désaccords sur le fond (ce que je peux bien supporter), je suis agacé par cette tournure d’esprit, caractéristique des intellectuels conservateurs et manifeste ici, qui fait en sorte qu’on prend pour de la pensée ce qui n’est qu’en fait qu’un déversement élégamment tourné de fiel, de rancoeur et d’autosatisfaction. Qu’est-ce que l’on propose ici, comme vision ou comme idée ? Rien, on ne fait que « chiâler » et critiquer facilement. L’enseignement de la théologie depuis quelques décennies ? Ça ne vaut rien. La Révolution tranquille ? Une décapitation. L’aide médicale à mourir ? Un acte meurtrier digne des Nazis. C’est d’une incroyable indigence, et d’un faux prophétisme un peu scandaleux pour tous ceux et celles qui plongent dans la complexité des enjeux et qui ont à coeur de ne pas faire l’économie des nuances.
    Cela dit, les râleurs éloquents peuvent remplir une certaine fonction sociale, ne serait-ce que de faire réagir (c’est réussi avec moi en tout cas). Mais il me semble que ce serait rendre service tant à l’interviewé qu’au lecteur de l’amener à formuler enfin une idée qui n’est pas simple négation et mépris de ce qui est. Car sinon, c’est vraiment trop facile…

    • Bonjour Jonathan. Merci pour ton commentaire. Il m’inspire les remarques que voici:

      La charge passionnelle véhiculée par les propos véhéments d’un pamphlétaire a certainement pour vertu de faire réagir, de bousculer, de secouer. De susciter enthousiasme ou horreur, sympathie ou irritation. Un point donc pour M. Saint-Germain.

      Ensuite, concernant l’absence d’idées ou de propositions constructives, je ne pense pas qu’on puisse en faire grief à l’interviewé, puisque par essence le style pamphlétaire est une « entreprise de démolition » et non de construction. Il revient à chacun, selon son tempérament, de s’en réjouir ou de s’en désoler. Mais cela ne changera rien au fait que le pamphlet a une fonction précise, de laquelle on ne saurait le détourner sans le dénaturer. En indiquant en introduction que M. Saint-Germain était l’inventeur du « carpet bombing littéraire », je signifiais au demeurant assez clairement à tout lecteur potentiel quel genre de contenu il allait trouver dans l’entretien.

      Ressortissant à l’activité critique, qui prélude habituellement aux propositions positives, le pamphlet ne peut donc pas être taxé d’insuffisance. En critiquant (vertement) telle ou telle situation, et en se limitant à l’effort critique, il joue pleinement son rôle, face à d’autres types de discours jouant le leur. Mais à l’accusation de négativité (qui ne me semble pas justifiée pour la raison tout juste mentionnée) s’ajoute dans ton commentaire celle de vacuité, d’indigence. Je ne l’accepte (ou ne la rejette) que partiellement.

      Le pamphlet, qui n’a pas pour but d’apporter des propositions constructives, aura évidemment des vertus limitées sous ce rapport. Ce que pense positivement le pamphlétaire n’est souvent présent qu’en creux, dans l’implicite du texte, depuis une situation d’énonciation qui se laisse deviner sans se dire. On peut le regretter. Au pamphlétaire de combler cette lacune par d’autres types d’intervention s’il en sens le besoin.

      Le pamphlétaire a aussi le défaut de ne pas faire dans la nuance. Au contraire, il simplifie par clivage, il polarise les enjeux. Ce faisant il fait l’économie d’une certaine complexité, mais ce qu’il perd en complexité, il le gagne en clarté, c’est-à-dire qu’il nous confronte aux choix essentiels, en évacuant le superfétatoire et l’accessoire du champ de vision. Et par le fait même il lutte contre un vice spirituel toujours très présent, celui de la tiédeur ou de la lâcheté, maquillées en objectivité savante, en « hauteur de vue », en « discours apaisé » (Il y a de fausses paix qui masquent de vraies guerres). Le pamplétaire purge donc le discours de ces myriades de contorsions rhétoriques qui l’encombrent et que nous imposent une prétendue « pensée complexe », qui n’est souvent qu’une pensée confuse, qui refuse de trancher, parce qu’elle refuse de se battre, ou parce qu’elle refuse carrément la lumière d’une vérité (dogmatique ou morale par exemple) qui l’indispose et avec laquelle elle décide de transiger, au lieu de s’y soumettre humblement.

      Enfin, disons qu’au-delà de la question des goûts littéraires (on aura deviné que j’apprécie le style pamphlétaire), il est clair que, consommé en trop grande quantité, le pamphlet peut avoir un effet pervers, en encourageant le coeur humain à se complaire dans la posture critique et la simplification à outrance. On le constate d’ailleurs tous les jours sur les réseaux sociaux. Mais il y a aussi quelque chose d’extrêmement pervers dans le fait de masquer la cruauté d’un drame sous un déluge de nuances inessentielles et lénifiantes (on prépare ainsi des réveils plus tardifs et plus douloureux, ou même la mort) au lieu de dire crûment le mal qui nous ronge et de provoquer chez les auditeurs un sursaut salvateur. Les pamphlets que nous a offerts M. Saint-Germain ont, me semble-t-il, la vertu de nous prémunir contre cette dernière tentation par trop conciliatrice et temporisatrice. À chacun ensuite d’éviter l’excès inverse: le beuglage idiot (dans lequel M. Saint-Germain ne verse jamais).

      • Merci pour ta réponse, Alex. De fait, ce n’était pas tant une critique de l’entrevue en tant que telle qu’une réaction allergie par rapport au ton pamphlétaire, qui me paraît souvent une façon de faire passer des raccourcis pour des idées claires et courageuses. En fait, je ne suis pas certain que l’on gagne en clarté avec le pamphlet, car au contraire, à sa suite, les débats deviennent alors polarisées, passionnels, et très rapidement des mots et des détails prennent la place de l’essentiel. Si je suis d’accord pour dire que trop de nuances obscurcissent la vision d’en enjeu, il en va de même quand il n’y en a pas du tout, car alors, la caricature proposée cache tout.

    • Jonathan,
      Je comprends très bien ton malaise. Il est clair qu’il peut y avoir une tendance chez certains catholiques à la critique, à la dénonciation, à la réaction constante. Est-ce à dire que c’est propre aux «conservateurs» ? Non. Les libéraux-modernistes ont passé les 100 dernières années à être réactionnaires quant à l’Église. Nous essayons au Verbe d’annoncer autant, sinon plus, que nous dénonçons. Je pense qu’Alex a bien expliqué les buts du pamphlet et du pamphlétaire et je n’y reviendrai pas. J’aimerais souligner toutefois qu’il a déjà publié deux autres entretiens avec Floucat et Humbrecht qui n’ont pas du tout la même tonalité. Même si la critique n’est pas directement une annonce, elle propose indirectement: dire ce qu’il ne faut pas faire, c’est par le fait même dire ce qu’il faudrait faire. Il me vient en tête aussi cette idée, exprimée par Platon, que l’indignation est le commencement de la philosophie et de la quête de justice. Quand, comment et pourquoi faut-il s’indigner, ça revient à rechercher la vertu qui est un équilibre. Enfin, notre ligne éditoriale se résume à cette parole de Péguy: «une revue n’est vivante que si elle mécontente chaque fois un bon cinquième de ses abonnés. La justice consiste seulement à ce que ce ne soient pas toujours les mêmes qui soient dans le cinquième».

      • C’est là une bien belle réponse, et sois assuré que j’aime bien ce que vous faites avec Le Verbe en général. Par ailleurs, il est vrai que le trait évoqué n’est pas tant caractéristique des conservateurs que des extrêmes: j’ai arrêté de lire Liberté pour cette raison, la critique aveugle et la mauvaise foi l’emportent trop souvent. Mais dans le contexte catholique québécois, je suis frappé par cette tendance du côté conservateur avant tout. Peut-être parce ce que je n’appartiens résolument pas à cette mouvance, mais peut-être aussi parce que de facto, sans doute en raison de l’effondrement rapide du type de catholicisme prôné par le conservatisme, la frustration est plus grande de ce côté, l’isolement aussi, et donc la truculence des récriminations. Mais bon, on pourrait en parler longtemps.

  • J’encourage l’équipe de rédaction du Verbe à ne pas se priver de publier ce type d’entretien qui a le mérite d’exposer le lecteur à une prise de parole franche, claire et sans ambages. Dans d’autres médias catholiques (et aussi dans la prise de parole épiscopale), tout est toujours enrobée de tant de bienveillance, de douceur et de nuances interminables qu’on n’y comprends plus rien.

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