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Élections : un appel à la responsabilité

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Écrit par Francis Denis

La présente campagne électorale au Québec aura tout fait… sauf susciter de l’engouement de la part de la population. À en lire les journaux ou à en écouter la radio, les journalistes semblent désespérés de trouver quelque chose à se mettre sous la dent. Crisettes de conflits d’intérêts, problèmes personnels, manigances électoralistes et carriérisme politique auront été, semble-t-il, les faits saillants de cette élection 2018.

Vu cette impasse journalistique découlant d’une part, de l’aseptisation des débats et, d’autre part, des invectives prudentielles des agences de communication, nous serions tentés de dire aux grands médias de laisser tomber le superficiel une fois pour toutes pour enfin se concentrer sur le contenu des programmes par des analyses professionnelles.

Le débat des chefs d’hier soir n’ayant pas changé la donne, je crois que l’impasse politique actuelle manifeste une indifférence qui mérite d’être examinée.

Cynisme ou réorientation fondamentale ?

Ce n’est pas nouveau, le problème de la participation et du vote en démocratie est un défi à chaque élection et ne doit jamais être tenu pour acquis. Par exemple, comme on l’a vu aux États-Unis, le pourcentage de vote est très important lors d’une élection. Alors qu’on a souvent dit que Clinton remportait le vote populaire avec 48,5% contre 46,9%, il me semble qu’il serait plus réaliste de dire que le grand gagnant du vote populaire lors de la dernière élection fut l’abstention avec 54%.

Que le Québec ait la note de passage avec ses 71,43% ne doit pas nous conforter, spécialement lorsque l’on considère la « diminution de la participation électorale des jeunes Québécois ». Cet abattement explique-t-il le sentiment de nostalgie des grandes années de l’engagement politique au Québec qui se manifeste par moment ?

Pour expliquer ce phénomène, une multitude d’éléments sont invoqués : vieillissement de la population, désintérêt des jeunes pour les enjeux locaux, immobilisme systématique dû à un État surdimensionné, cynisme découlant de promesses non tenues. Ces explications ont forcément une large part de vérité, mais elles ont toutes le désavantage de mener au découragement.

N’est-il pas possible d’y voir quelque chose de plus positif ?

Selon moi, cette désaffection (au sens étymologique d’un manque de sentiment) pour la chose politique peut découler d’une prise de conscience légitime de ses justes limites.

Sans faire référence aux horreurs du XXe siècle commises soi-disant au nom du bien commun économique, il est possible à notre échelle de constater que la culture québécoise a, elle aussi, fait porter l’espérance d’un peuple à la seule sphère politique. Délégitimant (sans doute avec de bonnes intentions) l’espérance théologale, on a peut-être ainsi trop escompté du collectif.

L’expression « État-providence » ne manifeste-t-elle pas cette dimension idolâtrique du rôle octroyé à l’État ?

La politique est l’art du possible.

Les hommes étant ce qu’ils sont, il était à prévoir qu’une si grande espérance envers une si fragile institution porterait avec elle une déception proportionnelle aux attentes. D’où le désintérêt actuel qui semble être, dans ce contexte, une saine purification.

Loin de moi l’idée de faire l’apologie de la désaffection des citoyens et de leur responsabilité pour la politique. Il est plus que jamais essentiel d’avoir de bons politiciens, professionnels et compétents, capables de mener, de faire fonctionner nos institutions et de porter des projets communs pour le mieux-être de tous.

C’est justement pour cela que nous avons besoin aujourd’hui d’une nouvelle conception de la politique et du rôle de l’État, à la hauteur, non pas d’espoirs eschatologiques sécularisés (tel que le communisme, le libéralisme et toutes leurs versions « soft »), mais du bien qui peut effectivement être réalisé : comme le répétait souvent le cardinal Turcotte, « la politique est l’art du possible ».

Contre l’instrumentalisation politique du religieux

J’en ai déjà traité dans un autre billet, l’Église et sa doctrine suscitent lentement mais surement un engouement nouveau. Peut-être est-ce dû à ce détournement de la politique susmentionné ?

Une chose est certaine, on sent ici et là un intérêt renouvelé pour la prise de parole de l’Église en matière religieuse et sociale. Cet intérêt n’a pas manqué de se manifester dans la présente campagne.

C’est une donnée récurrente dans l’histoire : les partis ou idéologies politiques sont friands de réductions et d’instrumentalisation des enseignements de l’Église. De Constantin à Louis XIV, en passant par les élections américaines, ce danger est constant. D’où l’importance d’une bonne formation et d’un esprit critique.

À l’exception de Maurice Duplessis, qui profitait de l’hégémonie de l’Église pour ne pas trop s’investir dans les domaines de l’éducation et de soins de santé, la Doctrine sociale de l’Église (DES) a depuis souvent été invoquée pour garantir l’hégémonie de l’État afin que l’Église ne s’investisse pas trop dans ces domaines.

Nul catholique ne devrait se sentir exclu de l’Église pour ses choix politiques.

En ce sens, on a pu lire récemment une énième formulation de l’instrumentalisation politique de la DES où l’on apprend enfin ce qu’un « catholique sérieux » doit penser de la campagne électorale. Présupposant la très contestable adéquation entre « politiques favorables à l’égoïsme économique et nuisibles aux démunis » et « politiques économiques de droite », on a pu comprendre encore récemment qu’être un catholique à temps plein signifiait avoir des affinités politiques bien précises.

Peut-être même trop…

À l’opposé, les évêques du Québec ont, de leur côté, appelé au « discernement » et « à respecter la liberté de conscience ».

Le rôle de l’Église, Peuple de Dieu, est de donner les principes généraux chrétiens afin que chaque fidèle puisse, en conscience et selon ses propres capacités, faire le choix politique qui lui apparait le « meilleur ». En d’autres termes, n’en déplaise aux idéologues à tout crin, en cette campagne électorale québécoise 2018, nul catholique ne devrait se sentir exclu de l’Église pour ses choix politiques.

Pour une nouvelle approche sociale de l’Église

Comme je viens de le mentionner, nous sommes à un point tournant de la conception même de la politique, de son rôle et de ses capacités.

Dans ce contexte, les catholiques doivent, à la fois, former sérieusement leur conscience à la lumière de la DES, mais également se méfier des simplifications et récupérations idéologiques de cette dernière.

Ainsi, puisque l’implication et l’intérêt des nouvelles générations dépendent d’un État conscient de ses limites et d’une compréhension réelle des enjeux, l’Église a pour mission de témoigner par une prise de parole spirituelle ferme et dénuée d’ingérence politique. En d’autres termes, la vie politique et sociale au Québec a besoin d’une Église centrée sur le Christ, sur Celui dont la rencontre nous situe entre un déjà et pas encore du Royaume de Dieu.

En ce sens, la lettre de l’AECQ « Élections provinciales 2018 : soyons responsables » remplit parfaitement ce mandat.À lire !

À propos de l'auteur

Francis Denis

Francis Denis détient un baccalauréat en philosophie et une maitrise en théologie de l’Université Laval. Il a également obtenu un baccalauréat en théologie de l'Université pontificale de la Sainte Croix à Rome. Il est actuellement journaliste et producteur à la Fondation catholique Sel et Lumière média et directeur de la production du bureau de Montréal.

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