Blogue

Deux beaux imbéciles?

Photo: Daniel Abel
Photo: Daniel Abel

Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis. »

– Jean 15, 16

Deviens toi-même. Prends garde à toi. Fais-toi plaisir. Choisis ta vie.

Voilà quelques-unes des grandes injonctions (1) de la modernité triomphante. On les entend, sous diverses formes, à la tévé. On les lit dans le Coup de pouce. On les croise sur les panneaux publicitaires. On les rencontre dans les traités de spiritualité boboches. Ces commandements, convenons-en tout de suite, sont à la fois plus abstraits et plus compliqués – donc pratiquement irréalisables – que l’antique décalogue mosaïque.

Si les masses (les wannabe bons cathos comme moi n’y échappent pas) suivent bêtement la parade en tentant de répondre à ces insistantes exigences, je connais deux gars qui ont décidé, lundi dernier, d’envoyer paitre ce qui sert de pâture à la majorité bruyante des brebis égarées. Comme deux imbéciles, dans un geste proche des plus violentes et suaves subversions, ils ont signé leur arrêt de mort. L’un sera vicaire de neuf petites paroisses rurales; l’autre n’en aura « que » trois, bien plus populeuses, situées en ville.

L’assurance de l’inconfort

Au-delà du nombre d’ouailles et de clochers à leur charge, ces deux nouveaux pasteurs ont accepté, nous disions, de mourir. Mourir à ces injonctions bourgeoises et garantes de la vie la plus plate et insensée qui soit. Mourir au confort promis par n’importe quelle carrière. Mourir à une certaine idée de la famille : petit carré de gazon de banlieue à couper le samedi matin, déposer les mioches à la garderie, lune de miel et assiettes cassées.

Ils s’assurent ainsi d’un inconfort constant, d’un épuisement quotidien et d’une vie qui n’a rien en commun avec Occupation Double.

Ils gouteront plutôt à des centaines de kilomètres carrés à parcourir dans le diocèse de saint François de Laval, ils auront des milliers d’enfants spirituels, et auront pour épouse une prostituée maganée – l’Église – que Dieu restaure sans cesse et transforme, lentement mais surement, par sa grâce inépuisable, en reine parée des plus beaux habits.

Dans une liberté totale face aux diktats contemporains, l’abbé Thomas Malenfant (31 ans) et l’abbé Laurent Penot (40 ans), s’assurent ainsi d’un inconfort constant, d’un épuisement quotidien et d’une vie qui n’a rien en commun avec Occupation Double.

Le Ciel sur terre

La célébration de lundi était déjà – comme toute eucharistie – un avant-gout du Ciel sur la terre. Les chants, les fleurs, l’assemblée chicksée de ses plus belles fringues (2). Mais la vie de Thomas et Laurent et le don de celles-ci à l’Église, c’est-à-dire à tous ceux qui voudront bien bénéficier de ce don, nous placent immanquablement devant deux possibilités concurrentes :

  • Le Ciel n’existe pas, la vie humaine se limite à la matière, aux cellules de notre corps, et Dieu est une invention pour calmer les angoissés, donc Thomas et Laurent sont de parfaits idiots;
  • L’âme est immortelle, créée par un Dieu qui veut notre bonheur complet et éternel, et la décision de deux jeunes hommes dans la force de l’âge de donner leur vie à l’Église est une sérieuse invitation pour tous hommes et femmes de bonne volonté à désirer la Joie éternelle.

Quelques souhaits de bonheur

On se permet ici, comme des souhaits de bonheur aux nouveaux prêtres, de lister l’antithèse des exigences de notre époque.

Ils ne deviendront pas eux-mêmes. Ils seront simplement ce qu’ils sont : des imbéciles qui se savent imbéciles et qui ont besoin d’être sauvés de leurs petits et grands bourbiers. De sorte qu’ils ne pourront pas être des moralisateurs hautains, mais des pasteurs pleins de miséricorde.

Ils ne prendront pas garde. Ils seront de cette Église « accidentée » parce qu’elle est sortie aux périphéries, à l’appel du pape François. Ils se feront casser la gueule, seront blessés, et parfois même ridiculisés dans leurs jaquettes moyenâgeuses. Imprudents à plusieurs égards, ils prendront des risques stupides pour leur santé.

Ils ne se feront pas plaisir. Mais ils recevront la joie qui vient du don total. Ils vivront leur sacerdoce non pas contre ou malgré la chair. Ils vivront cet état grâce à celle-ci, en la subordonnant, tel un époux fidèle, aux biens supérieurs.

Ils n’ont pas choisi leur vie. Ils se sont laissé choisir.

___________

Note :

(1) Ces injonctions ont été aperçues dans un texte pratiquement introuvable – sa rareté augmentant sa valeur, déjà élevée de par son contenu – de Guy Bajoit, Le Grand Individu Abstrait.

(2) Vous pouvez consulter l’album officiel des photos de l’événement, signé par Daniel Abel.

À propos de l'auteur

Antoine Malenfant

Marié et père de famille, Antoine est diplômé en études internationales, en langues et en sociologie. À la tête de l’équipe de rédaction du Verbe depuis 2013 et directeur artistique de la publication, il anime chaque semaine, depuis septembre 2016, l’émission radiophonique On n’est pas du monde.

4 Commentaires

  • Bonjour M. Malenfant.
    Nous nous « connaissons » que par le biais des commentaires Facebook car nous avons quelques amis(es) en commun. Or je lis de manière assez régulière certains des articles du Magazine Le Verbe. Le but de ce commentaire est de porter votre attention à un paragraphe de votre article du 1 juillet dernier intitulé « Deux beaux imbéciles ». Je dois vous avouer que le paragraphe en question trahit une certaine ignorance sérieuse en matière de théologie ecclésiale, et ce, sans rien dire du minimum de respect que nous devons à l’Épouse du Christ, Son Église. Or vous écrivez: « […] milliers d’enfants spirituels, et auront pour épouse une prostituée maganée – l’Église – que Dieu restaure sans cesse et transforme, lentement mais surement, par sa grâce inépuisable, en reine parée des plus beaux habits. » « Une prostituée maganée »? Vous rendez-vous donc de l’insulte que vous portez à notre Seigneur? Ignorez-vous donc que l’Église est le Corps mystique du Christ? Que dire aussi des quatres marques distinctives de l’Église Catholique comme on l’apperçoit dans le Credo Nicée-Constatinople: une, sainte, catholique et apostolique ? Trouvez-vous moi l’équivalence entre prostituée et sainteté dans la théologie biblique; je ne parle pas ici de sainte Marie-Madeleine APRÈS sa conversion mais de manière générale. Si celà ne vous convainc point voici ces mots tirés de la Lettre Encyclique du Pape Pie XII, « Mystici Corporis Christi » (29 juin 1943): « […] mais il (notre Sauveur) pourvoit encore aux besoins de l’Église entière, soit en éclairant et en fortifiant ses chefs pour leur faire remplir fidèlement et avec fruit leurs fonctions respectives, soit–surtout dans les circonstances plus graves– en suscitant du sein de l’Église leur Mère, des hommes et des femmes brillant de l’éclat de la sainteté en vue de proposer en exemple aux autres fidèles pour l’accroissement de son Corps mystique. Ajoutez que le Christ du haut du ciel regarde toujours avec un amour spécial son Épouse IMMACULÉE [j’ai ajouté les majuscules] qui peine ici-bas[…], ou par Celle que nous invoquons comme le Secours des chrétiens… ». Eh bien M. Malenfant est-ce que ces mots du magistère ordinaire du souverain pontife ressemble à une description d’une prostituée?
    Je pourrais bien y ajouter quantité de citations scripturaires et dogmatiques mais je pense que la citation ci-dessus est assez claire. Sinon je vous mets au défi de me trouver une telle équivalence chez les Pères de l’Église, les Saints, les Saintes Écritures ou le Magistère de l’Église.
    J’espère que vous ferez justice à votre Mère l’Église en corrigeant, dans le futur, cette insulte envers le Christ et son Épouse.

    • Parlant totalement en mon propre nom,
      l’expression prostituée maganée, bien que j’aie eu une formation seulement extrêmement limitée en théologie,
      me semble seulement référer au fait que :
      1) tous les hommes sont pécheurs (=prostituée si on me permet d’interpréter le propos de M. Malenfant selon une telle figure de style) et sont privés de la gloire de Dieu (=maganée selon les mêmes modalités). ce qui est tout à fait vrai théologiquement il me semble, même après une conversion initiale qui n’est toujours, selon ma formation théologique en vie spirituelle, que le début d’une suite de petites conversions qui n’arrêtent jamais. voici mon analyse.
      ensuite, le fait que monsieur Malenfant dise que la grâce inépuisable de Dieu la restaure et la transforme en reine parée de beaux habits me semble référer au fait que
      2) nous sommes rendus saints par le sang de l’agneau.
      Or l’église est une assemblée et un corps fait de pierres vivantes
      or celles ci sont des hommes
      or ceux si sont des prostitués maganés selon l’analyse que j’ai faite
      mais ceux-ci sont rendus saints par le sang de l’agneau
      donc l’église est une prostituée maganée qui se transforme en église sainte selon les mots très juste que vous avez employés.
      seulement il ne faut pas croire que tous les membres de l’église sont tous et toujours totalement en santé en même temps dans un moment précis de l’histoire. Ni qu’il n’y a pas de pécheurs dedans. Ni qu’elle ne compte aucun saint. Mais que prise ensemble et comme recevant la grace sans cesse, elle est parfaitement sainte, mais que prise comme constituée de pécheurs sur le point de se convertir à chaque moment de leur vie, elle peut, d’une certaine façon, être appelée, il me semble, une prostituée maganée.
      selon, il faut le rappeler, la plume d’un homme qui je cite s’éclate à la vie est belle. Et qui écrit, de mon point de vue, pour le monde très sécularisé de notre temps. Avec tout le respect très sincère que j’ai pour le saint-office, j’espère -je parle strictement en mon nom et sans prétendre représenter autre chose que ma vie spirituelle personnelle actuelle- que M. Malenfant eut été sérieusement vérifiée par un saint prêtre au temps où tous allaient aux offices.. actuellement, son affirmation me semble appropriée pour casser la perception négative des québécois sur un église qu’ils croient hautaine et moralisatrice… ce qui n’est ni le propre de l’humilité, et dans le second, correspond au pélagianisme. je vous demande d’excuser ma forte arrogance et me recommande à vos prières et notamment à la prière de mon saint patron. en terminant, j’avoue avoir penser à Osée pour montrer que l’Église est une prostituée. Mais je ne veux pas embarquer dans une querelle que je ne peux soutenir. Je voulais simplement vous partager mon désaccord, car je trouve que votre argument reflète une mauvaise compréhension de ce que je, simple lecteur, estime avoir compris être la mission du magazine le verbe. Tout en étant d’accord avec toutes vos citations et en souhaitant, de mon mieux, me soumettre toujours au magistère de notre sainte église, une catholique apostolique, et… avec à sa tête, oui, le vicaire du Christ, le pape, l’évêque de Rome. En tout les cas. Sur ce,
      Pax tecum,
      Jérôme

    • Bonjour M. Solyak,

      D’abord, les amis Facebook de mes amis Facebook sont mes amis. Aussi, je vous remercie de nous lire.

      D’emblée, je ne peux que répondre la tête baissée à votre accusation d’ignorance « sérieuse ». Je suis consolé d’apprendre que, tant qu’à nager dans l’ignorance, je le fais sérieusement. Gnôthi Seauton disait le vieux Socrate. Je ne suis probablement pas aussi ferré que vous en « théologie ecclésiale ». Mais puisque vous me lancez si poliment un défi, en bon gentleman, je serais ingrat de ne pas, au moins, tenter une réponse.

      Allons-y donc. Je crois, comme vous, que nous devons un grand respect à l’Église. Je crois aussi, j’espère que c’est également votre cas, qu’on doit un grand respect aux prostituées. Elles sont des personnes – pècheresses, certes, comme vous et moi – voulues par Dieu et porteuses de la même dignité humaine que nous tous.

      D’ailleurs, qu’est-ce qu’une prostituée? Une femme qui, trompée par le Prince du Mensonge, accepte de briser son corps en échange de quelque gratification pécuniaire. Pour le dire vite, c’est une pècheresse qui a besoin d’être sauvée.

      Ainsi, l’Église, faite d’hommes peureux, pécheurs et traitres (pensons aux saints apôtres, et à nous-mêmes parfois…) se retrouve tous les jours dans une situation similaire.
      L’insulte, il me semble, serait plutôt de dire que le Christ est venu, a souffert, est mort, et est ressuscité en vain puisque les chrétiens sont déjà des saints. Bien sûr, le Seigneur sanctifie son Épouse tous les jours, par son amour miséricordieux, comme le prophète Osée et sa femme/prostituée qu’il aime inconditionnellement.

      J’avoue qu’il y a apparence de paradoxe. Je le répète – c’était bien écrit dans le texte –, le Christ restaure son Épouse qu’il aime d’un amour qu’elle ne pourra jamais lui rendre parfaitement. Et, par cet amour jusqu’au don de sa personne, il la fait sainte, une, etc. Donc, aucune contradiction avec le magistère savamment cité par vous.

      Si nous, qui nous disons chrétien, « si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous. Si nous confessons nos péchés Dieu est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité. Si nous disons que nous sommes sans péché, nous le faisons menteur, et sa parole n’est point en nous. » (1 Jn 1, 8)

      Et aussi, qui, du pharisien ou du publicain, fut justifié dans sa prière?…
      Je pourrais bien ajouter quantité de citations scripturaires et dogmatiques, mais je pense avoir déballé ici l’essentiel de ma sérieuse ignorance.

      En vous remerciant d’avoir pris le temps de formuler ce commentaire, soyez assuré de mon filial amour et respect pour notre Très Sainte Mère l’Église. Et si, par mégarde, je l’ai offensée, j’espère davantage être traduit devant un tribunal de miséricorde (Jc 2, 13) qu’un jugement inquisiteur.

      Bien à vous,
      Antoine Malenfant

    • Re-bonjour M. Solyak,

      Les vacances aidant, ainsi que l’admonition charitable d’un ami, me poussent à vous récrire ici. Il y a, je dois humblement le concéder, quelque chose de fondamental dans votre critique.

      Dans le texte ci-haut, je parle de ma Mère l’Église en utilisant l’analogie de la prostituée. Or, il me semble que, même si ma mère de chair vendait véritablement son corps, il me serait impossible autant qu’irrespectueux d’en parler avec ces mots. Même si elle était une prostituée, mon amour pour elle et ma dette de vie envers elle m’obligeraient à une retenue du langage. Laquelle retenue je n’ai pas eue envers l’Église dans les lignes du texte concerné.

      Je pense comme vous que l’Église est sainte. Par la grâce de Dieu plus encore que par les qualités des hommes et femmes qui constituent ses membres. J’utilisais, maladroitement probablement, l’image biblique de la prostituée pour marquer le fait que les nouveaux prêtres ne sont pas illusionnés sur l’état de l’Église, au Québec en particulier. Ils s’avançaient devant l’autel, un peu comme lors de mon mariage avec mon épouse, en choisissant librement une épouse appelée à la sainteté, laquelle épouse les sanctifiera aussi, certainement. Et laquelle épouse ils sanctifieront aussi par le don chaque jour renouvelé de leur personne à celle-ci.

      Bref, je vous prie d’accepter mes excuses pour l’usage d’une formulation un peu forte de l’idée que je voulais passer. Cependant, je crois profitable de conserver le texte original, ne serait-ce que pour permettre aux lecteurs éventuels de profiter des échanges qu’il a suscités.
      Cordialement,

      Antoine Malenfant

Laisser un commentaire