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Dans l’amitié de Buridan

Âne dans une mosaïque byzantine.
Écrit par Alex La Salle

Entrevue avec le médiéviste Benoît Patar

Benoît Patar, maître-agrégé en philosophie, docteur en philosophie et lettres, est spécialiste de la philosophie médiévale du xive siècle.

Depuis 1991, il a offert à la communauté scientifique plusieurs éditions critiques et traductions consacrées à des penseurs du Moyen Âge, tels Jean Buridan, Nicolas Oresme ou Albert de Saxe. Il est aussi l’auteur d’un admirable et passionnant Dictionnaire des philosophes médiévaux (2006), qui met en évidence la profondeur de son érudition en même temps que ses qualités de pédagogue. Benoît Patar a d’ailleurs été professeur de philosophie durant de nombreuses années.

Il nous livre maintenant, aux Presses Philosophiques, une traduction, introduite et annotée, des Petites Sommes de logique de Jean Buridan (1). Le Verbe s’est risqué à lui poser quelques questions.

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Le Verbe – Benoît Patar, vous vous consacrez depuis plus d’un quart de siècle, presque deux, à l’édition critique d’œuvres philosophiques médiévales. Parlez-nous d’abord de votre métier. Par quelles étapes le médiéviste doit-il passer pour arriver à produire une édition critique comme celle que vous nous offrez aujourd’hui?

Benoît Patar – La première étape, lorsqu’il s’agit des œuvres philosophiques du Moyen Âge, est d’apprendre le latin et, si possible, le grec.

La deuxième est de lire quelques maîtres de cette époque: Thomas d’Aquin, Robert Grosseteste, Roger Bacon, par exemple.

La troisième est de prendre connaissance de quelques études approfondies de la pensée médiévale, par exemple, celles de Fernand Van Steenberghen, d’Étienne Gilson, de Jacques Heers, de James McEvoy.

La quatrième est de s’initier à la paléographie, qui est l’étude des vieilles écritures, et à la documentologie, qui est l’apprentissage de l’évaluation des documents consultés ou à consulter.

Vos recherches ont porté en particulier sur Jean Buridan. Que savons-nous de ce penseur du xive siècle né vers 1292, à Béthune, dans le diocèse d’Arras, en Picardie?

Le premier à avoir évoqué substantiellement la carrière de ce grand penseur tombé dans l’oubli fut Edmond Faral, qui, en 1949, publia une importante et remarquable étude dressant le portrait de Buridan. En 1985, un chercheur allemand, Bernd Michael, rédigea une thèse de doctorat très fouillée sur les œuvres et la carrière du philosophe picard. Pour ma part, j’ai commencé mes travaux portant sur Buridan et le XIVe siècle en 1970.

Aujourd’hui, grâce à mes travaux, à ceux de mes devanciers et à ceux de mes contemporains, on peut dire que la personnalité de ce grand maître est beaucoup mieux connue. On peut lire aujourd’hui, en traduction française, la première version de ses Questions sur le Traité de l’âme, son Traité des conséquences, ses Commentaires sur l’Organon, ses Petites Sommes de logique, et, en latin, les mêmes ouvrages, ainsi que ses Questions sur le Traité du ciel, sur les Météoriques, sur la Physique, et, bientôt, par mes soins, ses Questions sur la Métaphysique. Dans ces ouvrages, on lira les introductions, qui permettent de se faire une bonne idée du parcours philosophique de ce grand maître.

"Expositio et quaestiones" dans Aristoteles De Anima par Johannes Buridanus, 1362

« Expositio et quaestiones » dans Aristoteles De Anima par Johannes Buridanus, 1362

Qu’est-ce qui, au fil de votre parcours intellectuel, vous a conduit à vous dédier tout spécialement à la mémoire de « Maître Jean »? Ou pour donner un tour plus provocateur à la question : Comment en êtes-vous arrivé à consacrer le meilleur de vos énergies de chercheur à un « obscur penseur » appartenant à un âge que certains jugent très moyen?

Au point de départ, j’avais l’intention de consacrer ma thèse de doctorat à saint Anselme de Cantorbery. Ce furent mes deux maîtres, Suzanne Mansion et Fernand Van Steenberghen, qui me proposèrent de m’atteler plutôt à un manuscrit important de la Bibliothèque municipale de Bruges dont on ne connaissait pas l’auteur et de l’identifier. Il s’agissait à la fois d’un travail de réflexion philosophique et d’enquête presque policière, qui m’attira. C’était effectivement un obscur penseur pour ceux qui ne connaissaient rien au Moyen Âge, bien que l’âne de Buridan jouissait et jouit encore d’une réputation enviable parmi les potaches et les lecteurs d’Alexandre Dumas !

Jean Buridan est, dites-vous, un « grand maître », une des figures incontournables de la scolastique médiévale. Pouvez-vous expliquer en quelques mots, au bénéfice des non-initiés, ce que fut la scolastique, et ensuite pouvez-vous nous dire, en donnant quelques exemples, ce qui, d’une part, rattache Buridan à cette tradition philosophique, et, d’autre part, ce qui singularise son œuvre par rapport à celle d’autres grands noms de la philosophie de cette époque, comme Thomas d’Aquin (XIIIe s.) ou Guillaume d’Ockham (XIVe s.)?

Ce qu’on a appelé, parfois avec mépris, la «scolastique», n’est rien d’autre que la tradition philosophique qui a prévalu dans les grandes Écoles (Paris, Oxford, Bologne, Angers, Montpellier, Cambridge, Salamanque) du XIIIe au XVIe siècle. Et qui se caractérisait par l’étude très serrée d’Aristote, de certains néoplatoniciens tels que Denys l’Aréopagite, Cicéron, Thémistius, des Pères de l’église, et même des «Arabes» tels qu’Avicenne, Averroès, Al-Ghazâlî.

Les penseurs modernes (Bacon, Descartes, Kant, Hegel, Hume, Marx, et consorts), qui n’étaient pas des lumières en matière historique et encore moins en métaphysique, ont rejeté en bloc la tradition scolastique.

Mais les penseurs modernes (Francis Bacon, Descartes, Kant, Hegel, Hume, Marx, et consorts), qui n’étaient pas des lumières en matière historique et encore moins en métaphysique, ont rejeté en bloc toute cette tradition, n’y voyant qu’un salmigondis de conceptions chrétiennes mal élaborées. Ce fut une fracture déplorable, qui provoqua un énorme malentendu. Car des penseurs aussi différents que Pierre Abélard, Thomas d’Aquin, Robert Grosseteste, Roger Bacon (le Grand), Jean Duns Scot, Jean Buridan, Nicolas Oresme, Guillaume d’Ockham, pour n’en retenir que quelques-uns, ont des approches très originales concernant l’être humain, l’existence, la morale, l’agir, la pensée, dont on aurait intérêt aujourd’hui à prendre connaissance.

Voyons maintenant ce qu’il en est de Buridan. Tout d’abord, les avis sont unanimes sur un point: c’est un immense logicien, dont il n’y a pas d’équivalents avant le XIXe siècle. Certes, il se situe dans la tradition aristotélicienne et néoplatonicienne, mais il la dépasse largement. S’inspirant de logiciens de la fin de l’Antiquité tels que Boèce ou Simplicius, et, quelques siècles plus tard (XIIe et XIIIe siècles), de Gilbert de la Porrée, de Simon de Faversham et de Guillaume de Sherwood, il effectue une formidable synthèse du savoir logique de son époque et en dégage tous les tenants et aboutissants.

Il va beaucoup plus loin que son contemporain, que, soit dit en passant, il n’a jamais connu, Guillaume d’Ockham (contrairement à ce que racontent tous les dictionnaires du monde). Par ailleurs, il s’est attaché à l’étude du Traité de l’âme, dont il a rédigé quatre commentaires importants, où il se distancie relativement de saint Thomas d’Aquin. Il est également l’auteur de Questions sur la Métaphysique, dans lesquelles il souligne l’importance du langage pour parvenir à une meilleure compréhension des problématiques. Il a pris aussi position par rapport à la théorie héliocentrique, dont il a remis partiellement en cause les explications.

Et qu’en est-il de «l’âne de Buridan»?

Il s’agit d’une historiette qu’on retrouve dans son commentaire littéral du Traité du ciel. Il reprend cette fable à Aristote et à Al-Ghazâlî, pour finalement s’en moquer et trouver qu’il s’agit d’un dilemme absurde (2). À vrai dire, ce sont les successeurs de Buridan, tels que Leibniz, Schopenhauer, qui ont utilisé cette histoire en y croyant dur comme fer.

Où se situent Les Petites Sommes de logique dans l’ensemble de l’œuvre de Buridan? Quelle importance lui accordez-vous?

C’est avec son Traité des conséquences son opus maius (son œuvre majeure) sur le plan de la théorie du langage. Il les a enseignées durant les 45 ans où il a été professeur à la Sorbonne.

Buridan élabore la théorie de la falsification des théories scientifiques 650 ans avant Karl Popper.

Certaines prises de position sont tout à fait remarquables. Il revendique hautement, par exemple, la démonstration par les causes, contestant le fidéisme de certains de ses contemporains (Ockham, Nicolas d’Autrécourt). Il élabore la théorie de la falsification des théories scientifiques 650 ans avant Karl Popper. Il innove dans sa conception des syllogismes, faisant intervenir un quatrième mode. Il procède, avec une rare virtuosité, à un inventaire des structures propositionnelles. Son étude des failles logiques et des topiques est tout à fait impressionnante.

Un autre spécialiste de Buridan, le professeur Gyula Klima, soutient que plusieurs des préoccupations philosophiques portées par Buridan ont une étonnante similitude avec celles de la philosophie moderne et que son œuvre traite parfois assez directement des problèmes philosophiques contemporains (3). Partagez-vous ce jugement?

Klima, qui est un chercheur américain d’origine hongroise, professeur à l’Université de Fordham, s’est improvisé spécialiste de Buridan sans avoir jamais effectué la moindre édition critique. Il a procédé à la traduction en anglais des Petites Sommes de logique à partir de textes pas toujours sûrs. C’est un travail à la fois méritant et efficace, mais avec de nombreuses limites. Ses prises de position sont excessives. Il va jusqu’à dire de Buridan qu’il est un nominaliste essentialiste [sic].

D’une part, Buridan n’est pas nominaliste, malgré la réputation qu’on lui a faite, et encore moins un philosophe essentialiste, qui recourrait aux essences pour justifier des objets de connaissance. Il est un philosophe semi-réaliste, pour qui la réalité joue un rôle premier dans la connaissance, même s’il faut prendre conscience que l’analyse du langage utilisé doit être prioritaire à son expression.

Il va sans dire que Buridan donne parfois l’impression d’être proche des philosophes analytiques qui sévissent aujourd’hui, en raison de sa propension à aborder les problèmes philosophiques à travers le prisme du langage. Mais il existe une profonde différence, en ceci que, pour le maître picard, le langage et son étude viennent en second aussi bien lorsqu’il s’agit de l’âme, de Dieu, de l’intellect, que de l’être ou de l’agir moral. La réalité est première dans l’élaboration philosophique, mais seconde dans le processus de l’analyse. Toutefois, ce qui fonde la théorie, ce n’est pas le langage, mais l’être des choses auquel chacun est confronté.

Oui, Buridan est un auteur précieux pour notre temps, mais à condition de voir aussi qu’il n’est pas de notre temps. Il est tout sauf idéaliste et relativiste. Par ailleurs, le fait qu’il soit profondément chrétien ne le rend vraiment pas sympathique aux philosophes agnostiques ou athées qui peuplent nos universités.

En élargissant les perspectives, et au-delà des questions purement académiques ou étroitement philosophiques (on réduit souvent la philosophie à l’activité cognitive ou spéculative), diriez-vous que la philosophie médiévale telle qu’elle se présente chez Buridan peut être pour nous une école de sagesse, qu’elle a quelque chose à nous apprendre, à nous les êtres humains d’aujourd’hui, sur l’art de vivre? Si oui, quoi?

La logique a un caractère technique qui rend âpre son étude. Mais Buridan, c’est aussi son anthropologie, qui voit dans l’être humain une totale unité, plus poussée même que chez saint Thomas.

Buridan est sans conteste le plus grand philosophe du XIVe siècle.

Comme je l’ai fait remarquer plus haut, sa métaphysique est solide et renvoie à des considérations très utiles de causalité et d’intelligence. Buridan a en outre rédigé un énorme ouvrage consacré à l’éthique, où il aborde des questions comme l’amitié, le prêt à intérêt, la prudence et l’équité. Il est sans conteste le plus grand philosophe du XIVe siècle.

Benoît Patar, merci d’avoir répondu aux questions du Verbe.

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Notes :

(1) Jean Buridan, Les Petites Sommes de logique, édition critique établie par Benoît Patar, Longueuil, Les Presses philosophiques, 2016, 1276 p.

(2) Cf. Benoît Patar, Jean Buridan. Commentaire et Questions sur le Traité de l’âme, Longueuil, Les Presses philosophiques, 2004, p. 25-35.

(3) « Gyula Klima argues that many of Buridan’s academic concerns are strikingly similar to those of modern philosophy and his work sometimes quite directly addresses modern philosophical questions. » (tiré de la présentation de Gyula Klima, John Burdian, Oxford University Press [2008], que l’on trouve sur le site des Presses de l’Université d’Oxford).

À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle a étudié en philosophie, en théologie et détient une maîtrise en études françaises. Il travaille en pastorale au diocèse de Saint-Jean-Longueuil.

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