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Chrétiens d’Orient: entre despotisme et islamisme

Photo:  Vue aérienne du camp de réfugiés Zaatari (Jordanie) - Wikimedia - CC
Photo: Vue aérienne du camp de réfugiés Zaatari (Jordanie) - Wikimedia - CC

[NDLR Texte d’abord paru dans la revue Le Verbe du printemps 2017]

Les évènements qui secouent présentement le Moyen-Orient ont mis au jour, dans les médias, une réalité auparavant occultée et qu’il est dorénavant convenu d’appeler les chrétiens d’Orient. Regard sur la complexe situation de nos frères et sœurs qui foulent toujours la terre des premiers disciples du Christ.

Malgré la variété des affiliations des chrétiens d’Orient et la multitude d’Églises qui cohabitent dans cette région du monde, ces derniers sont souvent présentés comme une réalité homogène. Aux prises avec le défi de la survivance, ils font face au contexte suivant: l’échec relatif des Printemps arabes et de leurs aspirations démocratiques; l’affirmation d’une internationale sunnite violente vouée au panislamisme et la recréation du Califat en Irak et en Syrie; et le maintien ou le retour au pouvoir de régimes despotiques en Syrie et en Égypte.

Dans ce contexte, la nouvelle tendance occidentale est de voir généralement ces régimes despotiques, souvent héritiers de dictatures laïques, comme des protecteurs pour les chrétiens d’Orient, surtout contre l’islam radical, et ce, malgré les exactions dont ils se sont rendus coupables.

Le cas syrien illustre parfaitement ce propos: l’appui de Vladimir Poutine à Bachar el-Assad, les déclarations de Donald Trump qui lui sont favorables, et les déclarations plutôt bienveillantes de nombreux candidats à la présidence française envers le régime syrien abondent dans ce sens.

Les chrétiens d’Orient eux-mêmes se retrouvent souvent à devoir appuyer des régimes despotiques face aux islamistes.

À ce titre, l’appui des coptes*, en Égypte, au général al-Sissi opposé au régime islamiste de son adversaire Morsi et l’appui des chrétiens de Syrie à Bachar el-Assad devant le génocide perpétré par l’État islamique en témoignent.

On se souviendra aussi de l’appui, répété en 2016, de Mgr Jean-Clément Jeanbart, archevêque melkite d’Alep, à Bachar el-Assad (le cas irakien est plus complexe, puisque les chrétiens ont été rayés de la carte politique après la chute de Saddam Hussein).

Or, les arguments selon lesquels le soutien à ces régimes despotiques est un moindre mal devant l’émergence d’un islam politique et qu’ils assurent aujourd’hui la protection des chrétiens d’Orient sont fallacieux et traduisent une vision erronée de l’histoire.

Chrétiens d’Orient et panarabisme*

Les régimes despotiques que nous connaissons aujourd’hui en Égypte, en Syrie, et que nous avons connus précédemment en Irak, sont tous des régimes issus de l’idéologie panarabe, elle-même héritée des idées de la Nahda ou Renaissance arabe.

Soldat syrien (Wikimedia - CC)

Soldat syrien (Wikimedia – CC)

Les chrétiens d’Orient vont s’approprier cette idéologie et jouer un rôle majeur dans sa diffusion au sein du monde arabe, entre autres par la création du parti Baath en Irak et en Syrie. À ce titre, on notera que le cofondateur du parti Baath en Syrie fut nul autre que Michel Aflaq, un chrétien orthodoxe originaire de Damas.

En Irak, le gouvernement baathiste de Naji Talib, dans sa volonté d’instaurer les principes d’égalité et de liberté religieuse, intégra dans son cabinet en 1966 un chrétien radicalement en faveur du panarabisme, Daoud Farhan Sarsam. On se rappellera aussi la proximité relative qui liait les chrétiens d’Irak au régime despotique de Saddam Hussein, dont un de ses plus proches collaborateurs, Tarek Aziz, était un chaldéen* de Mossoul.

En Égypte aussi, bien que la relation entre les coptes et le panarabisme fut moins évidente, les idées panarabes, laïques et modernes, portées par Gamal Abdel Nasser, n’auraient jamais existé sans des intellectuels coptes et libéraux comme Makram Ubayd.

Enfin, au Liban, où la pénétration des idéaux panarabes aurait logiquement été plus faible, puisque la proportion de chrétiens par rapport à la population totale est la plus importante des pays du Moyen-Orient et où les liens avec l’Occident et le Saint-Siège sont pluriséculaires, on remarque que de nombreux intellectuels chrétiens les ont quand même embrassés. L’exemple du Libanais maronite Negib Azoury et son essai Le réveil de la nation arabe dans l’Asie turque est plutôt éloquent. On se rappellera aussi la proximité qui unissait et continue d’unir la grande famille libanaise maronite Frangié (dont est issu Soleimane Frangié, qui fut président du Liban de 1970 à 1976) à la famille Assad.

De manière générale, et comme l’a très bien résumé en 1989 le représentant de la Ligue arabe à Paris, Essid Hamadi: «Cette vision globale, moderne, de l’avenir [de la nation arabe] est bien une idée chrétienne. En recherchant un cadre politique qui les confirme dans leurs droits et assure leur pérennité, s’appuyant sur leur arabité, les chrétiens ont inventé l’arabisme et jeté les jalons d’un projet salvateur capable de réunir tous les Arabes au sein d’une culture commune et d’une grande et forte nation […]1

La trahison des élites panarabes

Il ne fait aucun doute aujourd’hui que le nationalisme arabe est une idéologie caduque.

Le panarabisme a d’abord été défait sur le terrain en raison des échecs militaires successifs de la Syrie et de l’Égypte devant Israël, et aussi en raison de son incapacité à atteindre les idéaux de la modernité occidentale qu’il s’était fixés.

Ce dernier point va ultimement se répercuter sur le traitement que les régimes inspirés du panarabisme en Syrie et en Égypte vont réserver à leurs minorités chrétiennes, alors même que ces dernières ont été au cœur de la mise en place des idéaux modernes qui sont à la racine de ces régimes.

En Syrie, d’abord, où le régime baathiste a été façonné, nous l’avons vu, par le chrétien Michel Aflaq, le nombre de chrétiens est en constante diminution depuis l’arrivée au pouvoir de Hafez el-Assad en 1971 (père de l’actuel dictateur syrien). Ils ne représentent aujourd’hui guère plus de 5 % à 7 % de la population.

La raison de la baisse du nombre de chrétiens est simple: le régime baathiste du clan Assad n’est en rien laïque, contrairement à ce qu’il a bien voulu faire croire et contrairement aux idéaux du panarabisme qu’il a prétendu incarner; il constitue en fait un régime confessionnel dominé par les alaouites*, une secte minoritaire provenant d’un schisme au sein de l’islam chiite, qui a accaparé l’État syrien.

Même s’il est vrai de dire que les chrétiens de Syrie ont bénéficié d’une certaine liberté enviable comparativement à leurs coreligionnaires d’autres pays arabes, ils l’ont gagnée au prix d’une allégeance sans faille au régime baathiste qui, au pouvoir, a exercé sur eux un contrôle serré.

Même s’il est vrai de dire que les chrétiens de Syrie ont bénéficié d’une certaine liberté enviable comparativement à leurs coreligionnaires d’autres pays arabes, ils l’ont gagnée au prix d’une allégeance sans faille au régime baathiste qui, au pouvoir, a exercé sur eux un contrôle serré: présence des services secrets syriens, les moukhabarats, dans les églises, contrôle du va-et-vient du clergé lorsque celui-ci doit être formé au Liban ou en Occident2.

Ainsi, de nombreux intellectuels chrétiens, comme Michel Kilo, se sont révoltés contre leur situation, principalement lorsque Bachar el-Assad succéda à son père en 2000, afin de demander une démocratisation de la Syrie. En vain. Michel Kilo sera d’ailleurs emprisonné de 2006 à 2009 pour avoir signé, en 2005, la Déclaration de Damas (demandant la démocratisation de la Syrie) et, en 2006, la Déclaration de Beyrouth-Damas (demandant au gouvernement syrien de mettre fin à son ingérence dans les affaires libanaises).

La communauté chrétienne libanaise a elle aussi subi l’oppression du régime syrien. Le Liban a, en effet, toujours été considéré par la Syrie comme faisant partie de son territoire et n’a jamais reconnu son indépendance (l’ambassade syrienne à Beyrouth n’existe que depuis 2008), se heurtant ainsi au nationalisme fervent de nombreux Libanais chrétiens.

La Syrie a occupé pendant 30 ans le pays des Cèdres – répondant dans un premier temps, il est vrai, à un appel en 1976 du président chrétien, Soleimane Frangié. Son amitié avec la famille Assad l’avait poussé à demander l’aide de Hafez el-Assad pour stabiliser le Liban qui s’enfonçait dans la guerre civile, sans penser un seul instant que la Syrie n’allait plus repartir.

Les régimes du père et du fils el-Assad ont été particulièrement violents à l’égard des chrétiens libanais: bombardements incessants des quartiers chrétiens de Beyrouth durant la guerre civile, assassinat de deux présidents chrétiens du Liban (Bachir Gemayel en 1982 et René Moawad en 1989) et d’une multitude d’hommes politiques et d’intellectuels chrétiens nationalistes et opposés à la mainmise syrienne au Liban avant et après 2005, année du retrait des troupes syriennes à la suite de la révolution du Cèdre.

La situation est la même en Égypte.

À ce titre, les coptes sont dans une situation quasi similaire à celle de leurs coreligionnaires syriens.

Dès 1952, année de la révolution égyptienne qui mit fin à la monarchie, on constate une dégradation de la situation des chrétiens d’Égypte. Ironie de l’histoire, cette révolution a été menée par Mohammed Naguib et Gamal Abdel Nasser, ce dernier arrivant au pouvoir en 1956. Or, le nassérisme est justement l’idéologie qui a eu la prétention d’incarner, avec le baathisme, les idéaux modernes du panarabisme.

Cependant, force est de constater qu’il n’en a rien été. De telle sorte qu’en 1956 les chrétiens sont méthodiquement écartés de la fonction publique, des sociétés d’État et de la hiérarchie judiciaire, professorale et militaire3.

La situation ne s’améliore guère sous Anouar el-Sadate et Hosni Moubarak, puisque, entre 1970 et 2011, on recense 16 attentats ayant visé la communauté copte4.

Notons enfin que le régime égyptien fait face à l’opposition politique de la confrérie des Frères musulmans, extrêmement puissante en Égypte, et qu’il cherche à la ménager, souvent au détriment des chrétiens.

Ainsi, en 1977, Anouar el-Sadate va proposer un décret rétablissant la peine de mort en cas d’apostasie de l’islam5. En 1978, un vote du parlement égyptien exigera la vérification de la compatibilité du droit égyptien à la charia (la loi islamique issue du Coran). L’opposition de la communauté copte se soldera par l’emprisonnement de huit évêques et l’assignation à résidence, en 1981, du pape copte Chenouda III (assignation qui ne sera levée qu’en 1985)6.

Sous Hosni Moubarak, enfin, à une seule exception près, aucun des assaillants arrêtés à la suite des attentats antichrétiens ne sera condamné par la justice7.

Du panarabisme au panislamisme

Bien qu’il ne fasse aucun doute que les Printemps arabes ont été, dans un premier temps, le fait de groupes démocrates (y compris chrétiens), ces derniers sont aujourd’hui marginaux.

À l’exception fragile de la Tunisie, les Printemps arabes ont été un échec et ont vu l’émergence d’une nouvelle idéologie: le panislamisme. Cette dernière a remplacé le panarabisme.

Il ne s’agit plus d’unir tous les citoyens résidant dans les pays arabes, mais d’unir tous les musulmans du monde arabe au sein d’un même État, excluant de ce fait les chrétiens. Il s’agit en fait de réaliser ce que les musulmans nomment l’oummat (la communauté de croyants) et de rétablir le califat*.

L’exemple illustrant parfaitement cette situation est l’État islamique qui, bien qu’étant aujourd’hui en grande difficulté, a réussi à imposer son autorité sur un vaste territoire entre l’Irak et la Syrie (faisant ainsi disparaitre la frontière entre ces deux pays), tout en étant aussi présent en Libye et dans d’autres pays arabes.

Il ne fait aucun doute que le panislamisme représente une menace pour les chrétiens d’Orient. La brutalité avec laquelle l’État islamique a massacré les chrétiens d’Irak et de Syrie, dans ce qui n’est rien d’autre qu’un génocide, en témoigne.

L’émergence du panislamisme a modifié le rapport que les chrétiens entretenaient avec les régimes despotiques, principalement en Syrie et en Égypte. Ces derniers sont soudain devenus un moindre mal devant la menace de l’islam radical.

Ce retournement de situation a été bien compris par ces régimes despotiques, principalement par le régime syrien.

Afin de contrer une révolution qui fut dans un premier temps démocratique, Bachar el-Assad a volontairement libéré l’ensemble des prisonniers islamistes de ses prisons, avant de les armer et de les aider dans leur lutte contre les groupes modérés8, souvent au détriment des chrétiens. Le procédé fut machiavélique: faire disparaitre les groupes modérés de la révolution afin que cette dernière ne devienne rien d’autre qu’une révolution islamiste, pour ensuite se poser aux yeux du monde comme unique rempart contre les terroristes et protecteur des chrétiens.

Le leurre des despotes

Il est évident que, dans un tel contexte, les chrétiens de Syrie n’ont pas eu d’autre choix que d’appuyer un régime despotique qui les a toujours oppressés et qui s’est toujours joué d’eux, et ce, devant un autre potentiel régime islamiste qui les oppresserait encore plus.

La situation des chrétiens d’Égypte a été jusqu’à maintenant en plusieurs points similaires à celle des chrétiens de Syrie. Ayant d’abord cru aux idéaux de la démocratie portés par la révolution afin de déchoir Hosni Moubarak, ils n’ont eu d’autre choix que de soutenir le coup d’État du général al-Sissi à la suite de l’élection du président islamiste Mohamed Morsi. Il semble donc qu’ils soient, là encore, condamnés à soutenir un régime despotique, le seul capable de leur garantir une sécurité relative, sans pour autant leur permettre l’accès à une totale citoyenneté.

La tragédie des chrétiens d’Orient est finalement d’avoir à choisir entre le glaive de l’islam radical ou la douce oppression, lente mais inéluctable, de régimes despotiques. Une chose est cependant certaine: l’encensement actuel de ces régimes comme protecteurs des chrétiens d’Orient est un leurre.

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Glossaire

Alaouites: Groupe ethnique et religieux constituant environ 12 % de la population de la Syrie. Les alaouites considèrent le Coran comme un livre saint, mais en font une interprétation non conforme selon l’islam. C’est pourquoi ils n’ont ni imams ni mosquées.

Califat: Régime politique basé sur la reconnaissance d’un calife comme chef de la communauté musulmane.

Chaldéen: On désigne sous le nom de «chaldéens» les membres de l’Église catholique chaldéenne, des catholiques de rite oriental et de langue liturgique araméenne. Le mot peut aussi désigner les habitants de la Chaldée, une région du Proche-Orient.

Coptes: Nom donné aux chrétiens habitant l’Égypte. Les coptes constituent en grande majorité une Église orthodoxe autonome. Il existe aussi des communautés coptes catholiques et protestantes.

Panarabisme: Idéologie politique ayant pour vocation, entre autres, d’importer dans le monde arabe les préceptes de la modernité occidentale (liberté, égalité, laïcité) et de faire naitre une nation arabe unifiée dans laquelle l’appartenance nationale ne serait plus définie par le fait d’être musulman, mais par le fait d’être citoyen.Cette vision fédéraliste du monde arabe a été promue en Syrie et en Irak par le parti Baas (Ba’ath ou Baath), auquel appartenait Hafez el-Assad (père de l’actuel dictateur syrien Bachar el-Assad qui appartient toujours, lui aussi, à ce parti) et Saddam Hussein. On retrouve aussi des partisans de cette vision en Égypte, avec les nassériens, dont le nom se rapporte aux supporteurs du président Gamel Abdel Nasser.

Notes: 

  1. Essid Hamadi, «L’essentialité des chrétiens arabes», dans Les chrétiens du monde arabe, Paris, Maisonneuve-Larose, 1989, p. 49.
  2. Antoine Fleyfel, Géopolitique des chrétiens d’Orient. Défis et avenir des chrétiens arabes, Paris, L’Harmattan, 2013, p. 172-173.
  3. Jean-Pierre Valogne, Vie et mort des chrétiens d’Orient. Des origines à nos jours, Paris, Fayard, 1994, p. 542.
  4. Voir www.unitedcopts.org/index.php?option=com_content&view=article&id=18&Itemid=108
  5. Voir www.larousse.fr/encyclopedie/divers/%C3%89gypte_vie_politique_depuis_1952/187097#109425
  6. Antoine Fleyfel, op. cit., p. 172-173.
  7. Laure Guirguis, Coptes d’Égypte et reconfigurations politiques, Paris, Karthala, 2012, p. 43.
  8. Voir www.thedailybeast.com/articles/2016/12/01/assad-henchman-here-s-how-we-built-isis.html.

À propos de l'auteur

Jean-Mathias Sargologos

Jean-Mathias est diplômé au premier cycle en science politique et au deuxième cycle en gestion. Il a occupé différents postes dans les secteurs privé et parapublic avant de tout quitter pour redonner sens à sa vie. Il a traversé, pour ce faire, la France à pied en empruntant le chemin Compostelle. Il poursuit aujourd’hui des études de deuxième cycle en science politique et en histoire de l’art.

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