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Chansons terribles à la radio

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Écrit par James Langlois

A terrible song on the radio, baby what else is new.

- We don’t deserve Love, Arcade Fire


Les artistes, les musiciens en l’occurrence, génèrent-ils l’esprit du temps dans lequel ils vivent ou sont-ils les paratonnerres de celui-ci ? Un peu les deux à la fois pourrait-on dire. N’empêche que l’heure est à la déconstruction des illusions.

Même si, sur le plan musical, le 20e et le 21e siècle n’ont cessé de proposer de nouveaux genres, les textes continuent de s’inscrire dans la postmodernité, dans la critique d’un monde qui, à certains égards, semble s’effondrer. Sombrent-ils pour autant toujours dans le désespoir? Pas nécessairement.

La saison estivale 2017 aura été très éloquente dans ses sorties musicales. Comme si certains artistes s’étaient concertés pour nous dire quelque chose.

En voici quelques-uns qui ont attiré mon attention :

Roger Waters – Is This the Life We Really Want ?

Il y a eu d’abord, en mai, le mythique Roger Waters connu pour ses textes cyniques à saveur politique.

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Son tout dernier Is This the Life We Really Want? / Est-ce là la vie que nous voulons réellement? ne m’a pas particulièrement remué étant donné son manque d’originalité sonore; j’aurais aimé écouter autre chose du Pink Floyd, son groupe initial. Il faut reconnaître qu’il excelle dans ce son et que ce serait futile de s’attendre à autre chose. La question qu’il pose dans le titre résume toutefois à elle seule l’intérêt que je porte à l’album.

Les textes, bien que porteurs d’une amertume et d’une colère toujours présente chez Waters, expriment avec brio sa stupeur devant le mystère du mal. Ici dans Déjà Vu : « If I had been God I would have sired many sons and I would not have suffered the Romans to kill even one of them / Si j’avais été Dieu, j’aurais engendré plusieurs fils et je n’aurais pas souffert que les Romains tuent l’un d’eux ».

Fleet Foxes – Crack-Up

Sont venus ensuite les Fleet Foxes, groupe peut-être moins connu du grand public, mais avec une notoriété bien établie dans le monde indie/alternatif. On connaitra peut-être davantage leur ancien batteur Josh Tillman, alias Father John Misty, personnage frivole qui s’en donne à cœur joie dans la langueur.

Ce dernier opus, qui a demandé presque sept ans au groupe avant de naitre, détonne des précédents de par sa complexité. Son titre, Crack-Up, inspiré par l’essai du même nom de F. Scott Fitzgerald (qu’on peut difficilement traduire en français par Effondrement), exprime le paradoxe, la réunion des contradictoires. fleet-foxes-crack-up-brdr-545Pecknold, le chanteur et leader du groupe, affirme lui-même que l’album se voulait être comme de la vitre qu’on aurait cassée et réassemblée.

Ses textes font plusieurs emprunts culturels, notamment à la mythologie. Souvent absconses, il faut lire les entrevues pour décrypter le sens des paroles. Beaucoup ont à voir avec le cheminement du chanteur, l’éclatement de ses illusions par rapport au monde et les perceptions fausses qu’il en avait.

Je note au passage les deux premiers vers de la piste –Naiads, Cassadies : « Who stole the life from you? Who turns you so against you? / Qui t’a volé la vie? Qui t’a retourné à ce point contre toi-même? ».

Les Fleet Foxes ont l’habitude de livrer une musique dense, chantée à plusieurs voix et avec une composition très diversifiée, mais ce dernier est beaucoup moins inaccessible au premier abord. Comme toutes les choses difficiles qui en valent la peine, l’album, malgré toute sa consistance, n’en est pas moins bon et décousu pour autant. Au contraire.

Arcade Fire – Everything Now

Celui qu’on attendait tous impatiemment est finalement arrivé en cette fin juillet. Après la densité musicale des Fleet Foxes, le groove disco/funk/new wave et parfois country du légendaire groupe montréalais se faisait attendre.

Le couple Butler-Chassagne et leur bande nous avaient déjà mis le ver à l’oreille avec quatre extraits qui donnaient déjà le ton.

Les critiques sont sans nuances : des éloges ou une déception ennuyée. On aime beaucoup ou on n’aime pas du tout. Comme dans chaque album, le groupe nous transporte dans un univers bien unique. Après les Suburbs (2010) et les planchers de danse haïtiens style néo-classique avec Reflektor (2013), on est maintenant dans le monde global et numérique du Everything Now / Tout maintenant où les divertissements, les médias et la consommation entrainent les individus dans un cycle infini de contenus menant à un infini mécontentement…

Ce n’est certainement pas en raison de la tournure manifestement dansante d’Everything Now, qui a commencé avec le précédent album, qu’Arcade Fire a droit à des critiques aussi virulentes. C’est plutôt leur diagnostic sans ambages du temps présent qui dérange.

Jamais ce groupe n’a été autant explicite dans son ironie et dans ce qu’on pourrait presque appeler sa prédication :b621735b2524605d6891f6674ef0daa2.1000x1000x1

« Cause every time you smile it’s a fake. Stop pretending. / Parce qu’à chaque fois que tu souris, c’est faux. Arrête de simuler. » (Everything Now);

« Love is hard, sex is easy. […] You think you invented life, you find it hard to define. / L’amour est difficile, le sexe facile. Tu penses que tu as inventé la vie, tu la trouves difficiles à définir. (Signs Of Life) »;

« Born in a diamond mine, it’s all around you but you can’t see it./Né dans une mine de diamants, c’est tout autour de toi mais tu ne le vois pas. (Creature Comfort) »;

« Maybe there’s a good God if he made you/ Peut-être y a-t-il un bon Dieu s’il t’a créé » (Good God Damn).

Il serait facile de citer encore des pages pour montrer à quel point leur texte sont presque moralisateurs. Ce qui est encore plus drôle c’est que leur propos se glisse sur une trame musicale festive et on ne peut plus entrainante. Peut-être peut-on leur reprocher que leur stratégie marketing excessive les conduit eux-mêmes dans le rouage abrutissant qu’ils déplorent.

J’abonderais dans le même sens que cette critique du journal The Guardian disant que nous avons – plus que jamais – besoin d’art qui propose du sens, de l’âme et de l’espoir.

Radiohead – OK Computer OKNOTOK 1997-2017

En terminant, je voulais souligner au passage la réédition de celui qui a été désigné comme étant l’un des meilleurs albums de post-rock de la décennie 90. (Le site Pitchfork affirmait d’ailleurs, dans la critique d’Everything Now, qu’Arcade Fire était tout à fait convenu puisque Radiohead avait déjà posé et répondu aux mêmes questions qu’eux vingt ans auparavant avec OK Computer.)

eaf7f8a1f27df0c7b64c32e67054f165En plus d’offrir une version complètement remasterisée d’OK Computer et des suppléments qui le complétaient, ils ont ajouté trois pistes outtakes, c’est-à-dire qu’elles avaient été, à l’époque, retranchées de l’album.

Ces trois bijoux, dont la piste I Promisevéritable confession d’un amour pusillanime qui promet de ne plus fuir devant l’épreuve –, nous ramènent directement dans cette dernière décennie du deuxième millénaire.

Vingt ans plus tard, les échos de cet album, pondu dans une ère nihiliste, en plein bouleversement technologique, résonnent d’actualité, de pertinence… et de bons rythmes.

Bonne écoute !

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Aussi:

Feist, Pleasure, Polydor Records (2017)

Lorde, Melodrama, Universal Music New Zealand Limited (2017)

À propos de l'auteur

James Langlois

James a étudié l'éducation, la philosophie et la théologie. Son cursus témoigne de ses nombreux champs d’intérêt, mais surtout de son désir de transmettre, de comprendre et d'aimer. Il est rédacteur en chef adjoint au Verbe depuis juin 2016.

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